Le verdict des urnes est tombé, et il est cinglant pour le gouvernement de Giorgia Meloni. Avec une participation de 58,9 %, le non l’a emporté avec 54,22 % des suffrages. Malgré l’aspect technique de cette réforme de la justice, la gauche a réussi son pari : transformer le scrutin en un test sur l’indépendance de la magistrature.
La réforme repose sur trois points qui visent à briser l’unité historique du corps judiciaire
• Séparation des carrières : distinction stricte entre les juges (siège) et les procureurs (parquet).
• Dédoublement du CSM : création de deux Conseils supérieurs de la magistrature distincts, dont les membres seraient désormais tirés au sort.
• Nouvelle Haute Cour disciplinaire : le pouvoir de sanction est retiré aux CSM et confié à une juridiction spécifique, elle aussi composée en partie par tirage au sort.
Un référendum technique très politique
L’adoption d’un nouveau Code de procédure pénale en 1988 a introduit un modèle accusatoire, plaçant la défense et le ministère public sur un pied d’égalité lors des audiences. Cette évolution technique a conduit à questionner la légitimité d’un corps unique et a motivé deux projets de révision constitutionnelle en 1997 et 2002. Ces tentatives visaient la « séparation des carrières », arguant que le procureur ne devrait plus partager le même statut que le juge qui tranche l’affaire, afin de garantir une impartialité totale.
À partir de cette date, la défiance s’est installée entre les différents gouvernements, de gauche comme de droite. Silvio Berlusconi a toujours voulu, lui aussi, mettre les juges au pas. L’opération « Mani pulite » lui était restée en tête. Antonio Dipietro, l’un des magistrats de cette opération, avait obligé Bettino Craxi à fuir en Tunisie : en effet, ce dernier était englué par la corruption.
Au-delà de l’arbitrage juridique sur le statut des magistrats, le dépouillement des bulletins révèle un véritable séisme politique, dont les répliques sont loin d’être terminées.
Analyse du référendum sur la justice : entre fracture géographique et rupture générationnelle.
Les chiffres sont implacables : avec 58,9 % de participation, le non au référendum sur la justice l’a emporté avec 54,22 % des suffrages, contre 45,78 % pour le oui.
La population a massivement rejeté la réforme de la justice de Meloni. Une réponse inattendue compte tenu de l’aspect technique de cette réforme. En outre, le oui était donné gagnant au tout début de la campagne référendaire.
La fracture géographique
Le oui ne l’a emporté que dans trois régions du Nord : le Frioul Vénétie Julienne (54,47 %), la Lombardie (53,57 %) et la Vénétie (58,43 %). Partout ailleurs, dans les dix-sept autres régions, le non l’emporte. Cette fracture géographique est particulièrement visible dans les grandes villes.
Le non l’emporte avec 57,45 % à Rome, 53,75 % à Milan, 71,48 % à Naples, 60,27 % à Bari et 64,86 % à Palerme. En Sardaigne, toutes les provinces ont voté non, avec un score de 59,16 % à Cagliari. La seule exception dans le Sud est la ville Reggio de Calabre, où le oui l’emporte avec 53,1 %.
Le vote selon les groupes sociologiques
Genre
Les hommes se distinguent par une participation plus élevée que la moyenne nationale, avec un taux d’abstention limité à 40 %. Ils votent majoritairement pour le non (51,50 %).
Chez les femmes, le comportement électoral est plus contrasté et marqué par une abstention plus forte (43,50 %), mais le non est supérieur de quatre points à celui des hommes (55,9 %).
Classes d’âge
Le désaveu le plus cinglant vient des 18-34 ans. Avec 55,3 % de non, la jeunesse italienne rejette une offre politique qui semble ignorer ses réalités (précarité, manque de perspectives, exil massif de 155 000 citoyens en 2024).
Les 35-49 ans
C’est la catégorie de la rupture. Ils affichent le rejet le plus fort (57,6 % de non) et le plus haut taux d’abstention (45 %), signe d’un sentiment d’abandon total.
Les 50-64 ans
Unique groupe à soutenir le projet (53,3 % de oui).
Les 65 ans et plus
Les seniors rejoignent la contestation (56,6 % de non). Sensibles aux coupes dans les politiques sociales et de santé de Meloni.
Niveau d’études
Plus le niveau d’études s’élève, plus l’opposition est frontale. Les détenteurs d’un master ou d’un doctorat votent non à 67,9 %. À l’inverse, les électeurs n’ayant que le brevet ou le niveau primaire sont les seuls à voter oui, soit 51,4 % lorsque ce groupe vote (l’abstention est de 47,4 %).
Condition économique
Le scrutin ne suit pas une ligne de classe classique (riches contre pauvres), mais oppose la stabilité à la précarité.
La « condition élevée » et la « condition basse » (précaires) votent toutes deux non (respectivement 59,9 % et 57,1 %). Cependant, la moitié des plus pauvres ne s’est pas déplacée (53,6 % d’abstention).
SITUATION PROFESSIONNELLE
L’analyse de la situation professionnelle est sans doute le miroir le plus fidèle des intérêts économiques et sociaux en jeu. Elle confirme que ce projet a divisé la société italienne entre les « protégés » du système, les « actifs précaires » et les « exclus » de la croissance.
Le front du oui : les ouvriers et les femmes au foyer
Contre toute attente, le projet a trouvé ses soutiens les plus fermes dans deux catégories précises.
Les femmes au foyer
Avec 57,4 % de oui, elles forment le groupe le plus favorable. C’est un électorat traditionnellement conservateur, sensible aux discours sur la stabilité institutionnelle et la sécurité.
Les ouvriers
Ils basculent à 50,4 % pour le oui. C’est un glissement historique : la classe ouvrière, autrefois pilier de la gauche, se détache du camp du non pour soutenir un projet porté par la droite radicale, signe d’une mutation du vote populaire.
Le front du non : l’alliance des cadres et des étudiants
Deux mondes que tout oppose socialement se rejoignent dans un rejet frontal du projet.
Les étudiants
Fer de lance de la contestation avec 63,6 % de non. Comme pour l’analyse par âge, la jeunesse scolarisée rejette massivement la direction idéologique prise par le pays.
Les cadres et professions libérales
Ils votent non à 57,2 %. Ils rejoignent le vote des hauts diplômés.
Indépendants, employés et exclus
Le cœur de la classe moyenne et les populations fragiles expriment une défiance marquée, mais peut-être pour des raisons différentes.
Indépendants et commerçants disent non au référendum à 53,9 % et les employés et enseignants rejettent le projet à 53,5 %. Quant aux chômeurs et inactifs, plus d’un sur deux (50,9 %) a choisi l’abstention. Parmi ceux qui ont voté, le non l’emporte à 54 %, illustrant peut-être une déconnexion entre leurs besoins urgents et l’objet de la réforme.
RAPPORT À LA RELIGION
Le rapport à l’Église demeure un marqueur puissant. Les catholiques, qu’ils soient pratiquants réguliers (52,8 % de oui) ou occasionnels (54,6 %), constituent le socle de soutien à Meloni. L’institution religieuse joue ici un rôle de « relais civique », avec une abstention très faible (33 %). À l’opposé, les non-croyants rejettent radicalement la réforme (68,4 % de non), rejoignant ainsi le bloc des hauts diplômés et de la gauche.
POSITIONNEMENT POLITIQUE (AUTO-DÉCLARÉ)
À Droite
C’est un plébiscite : 93,3 % votent oui. C’est le score d’adhésion le plus élevé de tout le tableau.
À Gauche
C’est un rejet total. 94,2 % votent non.
Le Centre
Il s’agit du groupe le plus équilibré, 50,9 % de oui contre 49,1 % de non.
Les abstentionnistes
Ils représentent 35,7 % de l’électorat total, soit le groupe le plus large. Il nous livre deux enseignements :
L’abstention record (68,2 %) : plus des deux tiers de ceux qui ne se reconnaissent pas dans le clivage Droite/Gauche ne sont pas allés voter.
Le rejet par défaut : parmi ceux qui ont voté dans ce groupe, le non l’emporte à 63,2 %.
La différence entre « Centre-Droit » et « Centre-Gauche : le Centre-Droit est très aligné avec la Droite dure (89 % de oui). Le Centre-Gauche est un peu moins radical que la Gauche pure, mais rejette tout de même massivement le projet (84,6 % de non).
Commentaire
En sanctionnant la volonté affichée de mettre les « juges rouges » au pas, les Italiens ont exprimé un rejet profond d’une réforme perçue comme une menace démocratique et ne répondant pas au manque de moyens de l’institution.
Elle l’avait dit, Giorgia Meloni ne démissionnera pas. Si la cheffe du gouvernement n’entend pas démissionner, elle interviendra même le 9 avril pour présenter les mesures de son gouvernement, ébranlé par le résultat.
Le sous-secrétaire d’État Andrea Delmastro, Giusi Bartolozzi, chef de cabinet du ministre de la Justice Carlo Nordio, et la ministre du Tourisme Daniela Santanchè ont également démissionné, forcés par la cheffe du Gouvernement. Dans sa lettre de démission, Daniela Santanchè écrit : « J’obéis, mais je ressens de l’amertume ». Giorgia Meloni sort politiquement très affaiblie de ce vote.
À l’annonce des résultats, l’ancien Premier ministre italien, Mateo Renzi, a rappelé que lui avait démissionné lorsqu’il avait perdu le référendum qu’il avait organisé en 2016.
L’Italie vient d’envoyer un signal d’une force inattendue, mais la réalité est cruelle : la gauche italienne reste fragmentée, faible et désunie, incapable pour l’heure d’offrir une alternative de gouvernement cohérente.
C’est dans ce contexte d’une gauche affaiblie que Giorgia Meloni envisage de rebattre les cartes via des élections anticipées dès l’automne. Sa ligne politique commence à évoluer.
