Portugal 2026 : le sursaut républicain face au gouffre identitaire

You are currently viewing Portugal 2026 : le sursaut républicain face au gouffre identitaire
António José Seguro en janvier 2026. Par Agência LUSA — https://www.youtube.com/watch?v=Rd7ndnfxs1A, CC BY 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=183774179

L’élection à la présidence de la République portugaise, dont le dénouement s’est joué les 18 janvier et 8 février 2026, restera dans les annales comme un avertissement sanglant pour toute l’Europe, et singulièrement pour la gauche républicaine française. Si la démocratie a été « sauvée » in extremis par l’élection d’António José Seguro, le paysage politique lusitanien sort de cette séquence lacéré, méconnaissable, et l’ombre du populisme autoritaire de Chega n’a jamais été aussi longue.

Président : quel rôle lui attribue la Constitution ?

Pour comprendre ce séisme, il faut d’abord mesurer ce qu’est la fonction présidentielle à Lisbonne. Le Président n’est pas un simple spectateur : il est l’arbitre institutionnel, le garant de la stabilité. Chef des armées, représentant de la nation, il détient surtout l’arme atomique de la dissolution. Le départ de l’ancien Président Marcelo Rebelo de Sousa marque ainsi la fin d’une époque.

Le bilan de Marcelo Rebelo de Sousa : la fin de « l’ancien monde »

Marcelo Rebelo de Sousa, figure conservatrice mais esprit libre, aura incarné pendant une décennie (2016-2026) une certaine idée de la dignité d’État. Membre de l’Assemblée constituante en 1975, artisan de la Constitution de la IIIe République née des œillets, il n’était pas un politicien hors-sol. Professeur de droit, journaliste, fondateur d’Expresso, il a su concilier vie politique et vie civile, loin du professionnalisme politique sclérosant.

Sa présidence fut celle de la cohabitation. On se souvient du tour de force d’António Costa (PS) en 2015 qui, bien qu’arrivé deuxième, forgea la « Geringonça » — cette alliance inédite avec le Bloc de Gauche et les Communistes (PCP). Cette coalition a permis au Portugal de respirer après l’austérité de fer post-2008 : hausse des salaires, réforme fiscale, gestion exemplaire de la pandémie.
Mais le ver était dans le fruit. Le 27 octobre 2021, le PCP et le Bloco rejetaient le budget, dénonçant un manque d’audace sociale sur le logement, la santé et les services publics. La dissolution qui suivit en 2022 renforça temporairement Costa, mais elle marqua aussi l’entrée fracassante de l’extrême droite (Chega) dans l’arène, passant de 1 % à plus de 7 %. Le piège commençait à se refermer.

L’instabilité chronique : le lit du populisme

Le séisme de 2024, marqué par la démission de Costa suite à des soupçons de corruption, a ouvert une période de chaos. La droite, sous la bannière de l’Alliance Démocratique (AD) menée par Luís Montenegro, a repris les rênes, mais sans majorité. Le refus de Montenegro de s’allier avec l’extrême droite de Chega — qui bondissait alors à 18 % — l’a condamné à l’impuissance.

Quatorze mois plus tard, de nouveaux soupçons de conflits d’intérêts concernant Montenegro ont provoqué une nouvelle chute et des élections anticipées le 18 mai 2025. Le résultat fut un désastre pour la gauche traditionnelle : le PS perdait 20 sièges, tandis que Chega, le parti d’André Ventura, s’envolait à 23,7 % avec 60 députés.

Le divorce entre le peuple et ses institutions a atteint son paroxysme le 11 décembre 2025 avec la plus grande grève générale depuis 2013. Pour la CGTP, la réforme du Code du travail représentait « une des plus grandes attaques faites au monde du travail ». Voilà le terreau de l’élection présidentielle de 2026 : une décennie de satisfaction européenne dans les bureaux de Bruxelles, mais un mécontentement social brûlant dans les rues de Lisbonne.

Janvier 2026 : un scrutin de rupture

Onze candidats se pressaient au premier tour, mais cinq seulement ont porté les espérances et les colères du pays.

  • António José Seguro (PS) : l’ancien leader socialiste, après dix ans de retrait, a réussi son pari. En se présentant comme le rassembleur d’une gauche orpheline, il arrive en tête avec 31,1 %.
  • André Ventura (Chega) : le leader d’extrême droite confirme sa place de pivot. Avec 23,5 %, il s’impose au second tour, bousculant l’hégémonie historique du bipartisme.
  • Les déçus de la droite et du libéralisme : João Cotrim de Figueiredo (IL) séduit la jeunesse urbaine (15,9 %), tandis que l’Amiral Gouveia e Melo, héros de la vaccination, s’effondre à 12,3 %, victime de son flou politique. Quant au doyen Luís Marques Mendes (PSD), il finit relégué à une humiliante cinquième place (11,3 %).

Pour la première fois depuis 1986, un second tour est devenu nécessaire. Ce précédent historique a agi comme un électrochoc. Face au péril Ventura, la droite traditionnelle a montré son visage le plus trouble : si certains ont appelé au barrage républicain, le Premier ministre Luís Montenegro a refusé de trancher, laissant la porte ouverte au pire.

Le second tour : la victoire d’António José Seguro ou le répit du condamné ?

Le 8 février 2026, avec 66,82 % des voix, António José Seguro l’emporte. C’est un record historique : 3 482 481 voix, effaçant même le score de Mário Soares en 1991. La démocratie est sauve, entend-on dans les chancelleries. Mais à quel prix ?

Seguro a promis la stabilité et a pris un engagement fort pendant la campagne : il ne promulguera pas les modifications de la législation du travail telles qu’elles sont, car elles n’étaient pas au programme et n’ont fait l’objet d’aucun accord dans la Concertation Sociale. C’est ici que réside la clé du quinquennat à venir. Le nouveau Président sait que son élection n’est pas un chèque en blanc, mais un dernier sursis accordé par un peuple à bout de souffle.

L’analyse de ReSPUBLICA : pas de République sans question sociale

La progression de Chega (33,18 % au second tour) est une défaite morale et politique pour ceux qui croyaient que le Portugal était immunisé contre les vents mauvais de l’identité. L’extrême droite ne prospère pas par hasard : elle s’engouffre dans les brèches laissées par l’abandon des services publics et l’insuffisance des politiques sociales.

Pour nous, républicains français, la leçon est limpide. On ne combat pas l’extrême droite avec des incantations morales ou des « fronts républicains » de circonstance. On la bat en répondant aux exigences matérielles de la population.

  • Le salaire : le travail doit permettre de vivre dignement, pas simplement de survivre.
  • La santé et le logement : ce ne sont pas des variables d’ajustement budgétaire, mais des droits inaliénables du citoyen.
  • Les services publics : ils sont le patrimoine de ceux qui n’en ont pas. Leur démantèlement est le premier moteur du séparatisme.

Conclusion : la leçon de Lisbonne

Le Portugal a évité le pire, mais il reste sur le fil du rasoir. La démocratie ne pourra pas être sauvegardée à long terme sans une rupture franche avec le logiciel néolibéral, qui a provoqué trois dissolutions en quelques années.

António José Seguro doit maintenant être le Président de la « Sociale ». S’il faiblit, s’il cède aux sirènes de la « responsabilité » budgétaire contre le bien commun, le prochain tournant ne sera pas seulement historique, il sera tragique. La laïcité et la République sont des coquilles vides si elles ne s’appuient pas sur la justice sociale. Le peuple portugais a montré qu’il pouvait encore se mobiliser pour sauver ses institutions. Il appartient désormais à ses dirigeants de ne plus le trahir.

Le combat pour 2027 commence ici : dans la compréhension des échecs de nos voisins et dans la volonté farouche de remettre le Peuple au centre du jeu.