Pour retracer l’histoire de la MJC du Briançonnais, François Beaune a réalisé de nombreux entretiens avec les acteurs et actrices de cette structure (responsables de l’association, salariés et bénévoles). L’ouvrage recèle donc différents points de vue et cet aspect polyphonique est très appréciable, même s’il n’est pas toujours aisé de suivre les différents protagonistes. Au niveau de la forme, l’écrivain a fait le pari réussi de faire parler la MJC à la première personne. Cette dernière commence par raconter sa fin, triste et sans adieux officiels, avant de remonter à sa naissance en 1965, puis de retracer presque cinquante ans de vie associative.
L’altitude pour décor
François Beaune revient brièvement sur l’histoire des MJC, qui se multiplient après la Seconde Guerre mondiale, dans le sillage du programme du CNR. Celle de Briançon ne naît qu’en 1965 et, à l’époque, elle est vue comme un moyen possible de « canaliser les ardeurs juvéniles » par le maire gaulliste. Ville de garnison située en altitude, d’où l’implantation de sanatoriums, Briançon est également très peu dotée en vie culturelle et associative. Elle bénéficie à ses débuts d’animateurs très engagés qui proposent de nombreuses activités aux jeunes du territoire. Très vite, la population locale adhère au projet et s’en saisit.
Après Mai 68, de nombreuses initiatives fleurissent : festivals de cinéma, ateliers tricot, poterie, yoga, danse… Quand, à la fin des années 1970, la MJC se retrouve en conflit avec la mairie, des adhérents et adhérentes occupent le bâtiment, donnant lieu à une expérience autogestionnaire quelques années après Lip et le Larzac. Cette dynamique inaugure une nouvelle période faste à la MJC qui repart ensuite de plus belle.
La force du collectif
Ce qui frappe à la lecture de ce récit, c’est l’inventivité et le dévouement des acteurs de cette histoire qui rénovent eux-mêmes les locaux ou les équipements quand c’est nécessaire et qui développent un grand nombre d’activités, à destination de la jeunesse, mais plus largement des habitants et des habitantes du territoire. La MJC devient une grande maison abritant en son sein de nombreuses initiatives et associations, pour lesquelles certains services sont mutualisés. L’association compte jusqu’à un millier d’adhérents pour une population de 10 000 habitants !
En fin de compte, ces personnes défendent et construisent au jour le jour un modèle de société « post-capitaliste, émancipé des logiques de concurrence, d’accaparement des richesses au profit d’une infime minorité » où les talents de chacun sont mis au service du collectif, et c’est très inspirant.
Un modèle en crise
Forcément, voir mourir une structure qui a eu une si belle vie est assez déprimant, mais la recherche des causes est riche d’enseignements. Celles-ci sont à la fois conjoncturelles et structurelles. Située près de l’Italie, Briançon voit arriver des migrants à partir de 2015. La municipalité est complètement démunie, c’est donc depuis la MJC que va s’organiser l’accueil de ces personnes. Si celle-ci est une réussite, elle détourne cependant les salariés et bénévoles de la MJC de leurs activités originelles.
Par ailleurs, l’association souffre d’un manque de renouvellement des forces militantes. Enfin, comme de nombreuses associations, la logique d’appel à projets étouffe la liberté dont elle jouissait et l’entraîne dans une dépendance aux subventions publiques. Quand ces dernières se tarissent, cela porte un coup fatal à l’association.
Et puis, de manière générale, la société individualiste tend aussi à transformer une aventure collective en une structure prestataire de services. Face à toutes ces causes, peut-être qu’il faut réinventer le modèle associatif pour se tourner, par exemple, vers celui des SCOP. En tout cas, nous avons toujours besoin de perpétuer la longue histoire de l’éducation populaire : ce récit est la preuve de tout ce qu’elle peut apporter sur le plan individuel et collectif.
La MJC, c’était une ruche, un carrefour, une superbe aventure. L’esprit ne sera plus associatif et l’ambiance actuelle y est pour beaucoup. Mais tout n’est peut-être pas perdu […]. Aujourd’hui c’est plus triste, plus chacun chez soi, mais les gens aspirent à autre chose.
