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Pierre Fréha : « Le système colonial en lui-même appelle des excuses… »

samedi 17 octobre 2009

Pierre Fréha, écrivain d’origine algérienne, a bien voulu répondre à nos questions, à l’occasion de la publication de son dernier roman : la Conquête de l’Oued, aux Editions Orizons (l’Exil et le retour vers le pays perdu). L’auteur, qui a été, ainsi que sa famille, arraché à son pays, en 1962, à l’âge de 9 ans, a poursuivi ses études supérieures au lycée Henri IV de Paris et à l’Ecole normale supérieure. Il a été enseignant, consultant en marketing, journaliste, animateur d’ateliers d’écriture et conseiller littéraire. Il a écrit de nombreux ouvrages, dont six romans (Sahib, la Diva des ménages, Tournesol, etc.) Il est également dramaturge, et s’est vu décerner à ce titre le grand prix Paul Gilson 1989. Pierre Fréha s’apprête à publier dans les prochains jours et chez le même éditeur un recueil de cinq nouvelles, intitulé Vieil Alger, autour de la généalogie de la famille Cazès entre 1515 et 1830, pendant l’époque ” turque “.

Hakim Arabdiou : Vous dites que le projet de voyage en Algérie de Pascal Cazès, personnage central de votre roman et sous lequel vous vous exprimez, a suscité « pitié » et « curiosité » parmi ceux qui ont quitté l’Algérie, à son indépendance, en 1962. Pour quelle raison ?

Pierre Fréha : L’Algérie a une presse effroyable parmi les Français de naissance algérienne, ceux que l’on appelle les pieds-noirs. Quand l’un d’entre eux s’y rend, c’est en général pour décourager au retour ses amis de le faire. Ce pays magnifique qu’on leur a laissé, regardez ce qu’ils en ont fait. Ce genre de remarque est monnaie courante. Il y a, bien sûr, des exceptions, et j’ai reçu de très beaux témoignages de Français qui sont retournés, le cœur pur et aimant. Ils sont rares ! Cela fait 40 ans que ça dure. Je comprends la douleur du départ de 62, mais à quoi servent ces raccourcis méchants et aigris sur l’Algérie actuelle ? Pourquoi une attitude aussi sèche, aussi méprisante ? Evidemment mon propre état d’esprit était à l’opposé de celui-là. Tout me plaisait et m’intéressait. A des moments, je faisais l’impasse sur mon propre passé pour mieux entrer dans l’Algérie actuelle. Il faut dire aussi qu’une rue sale, ça ne me fait pas hurler. Les ex- Français d’Algérie ça les traumatise. Je suis allé en Inde, ce genre de choses m’indiffère. Si on n’est pas capable de dépasser ces conditionnements-là, autant rester chez soi à dormir.

H.A : Si l’on croit le personnage qui vous incarne, votre voyage dans votre pays, l’Algérie, après plus de quarante-quatre années d’absence, ne vous a pas guéri de la blessure que vous avez subie, suite à votre déracinement, à l’Indépendance.

P.F : C’est pire qu’une blessure. Une blessure se cicatrise, non ? Il s’agit d’autre chose. C’est plus mystique sans doute. Un manque. Une porte fermée à double tour dont on a égaré la clé, presque volontairement… Le départ de 62 est un phénomène collectif, un mouvement de population. Vous ne pouvez pas aller contre lui, surtout si vous avez bientôt 9 ans. Cette impuissance crée une déchirure invisible et irréparable. On apprend à vivre avec elle comme on apprend à n’avoir qu’une jambe ou un seul bras. Ce n’est pas si grave. La vie continue. La mutilation n’empêche rien.

H.A : Votre demande de nationalité algérienne, est-ce un coup de cœur durant votre séjour en Algérie ou est-ce un besoin auquel vous pensiez depuis quelque temps ? Et où en est-elle ?

P.F. : C’était une tentative un peu désespérée, presque comique, de jeter un pont entre nos deux rives. Nos pays ont une histoire commune. Comment peut-on nous séparer par des visas et un état d’esprit aussi détestable au plus haut sommet de nos Etats respectifs ? Cela révèle quoi ? Avant mon voyage je n’y pensais pas. J’étais dans le non-dit habituel classique, l’air ambiant, quoi. Je me suis soudain rendu compte que ma naissance à Alger me donnait le droit de me sentir fils de cette ville et de ce pays. L’acte de nationalité n’est rien d’autre. D’une écrasante banalité. Je suis Français par la langue surtout, et par la force (et la faiblesse) d’un Décret1 . Je suis Algérien, avec ou sans passeport correspondant, par la force de l’histoire. Cela ne changera rien. On ne m’a pas répondu, et je ne m’en plains pas. Le climat n’est pas favorable. L’Algérie a d’autres priorités. Et moi aussi ! Je suis certain d’être citoyen du monde, c’est un grand bienfait que j’en retire.

H.A : Vous n’êtes pas tendre avec les Algériens d’origine européenne et dans une moindre mesure, avec les Juifs algériens qui ont quitté l’Algérie, en 1962. Vous les présentez pourtant comme des victimes du système colonial.

P.F : Les faits de la colonisation sont connus. On en tire ensuite les conclusions que l’on veut, on fait parler les faits à sa convenance idéologique. Les miennes ne sont pas favorables au processus déclencheur, 1830, qui est abject, ni à l’établissement progressif d’un système qui n’a été bénéfique pour personne. Les colons ont payé cher leur dévouement à une cause dont on leur a caché qu’elle était perdue. Le mythe et les illusions républicaines ont fait le reste. Le marasme a commencé très tôt. Et vous savez, 130 ans, ça passe vite… Il fallait s’accrocher pour ne pas couler. Coûte que coûte.

H.A : Vous estimez, comme tous les démocrates en France, que ce pays doit reconnaître ses crimes dans les colonies, en particulier en Algérie. Une demande à laquelle l’extrême droite, les nostalgique de l’ « Algérie française » et une minorité, par nationalisme chauvin, sous la fausse étiquette de républicanisme, s’opposent de toutes leurs forces, et qu’ils caricaturent, sous le mot de « repentance », faisant ainsi le jeu d’un système colonial, un système qui constitue en lui-même, un crime contre l’humanité.

P.F : J’aimerais savoir si ceux qui crient au scandale dès qu’on leur parle d’excuses connaissent vraiment les faits qui pourraient les justifier ? Le système colonial en lui-même appelle des excuses, indépendamment des exactions particulières qui ont pu être commises. C’est une affaire de principes. Et je croyais que la France était sensible à ces questions, ah !, mais pour les autres seulement ? Alors, dans ce cas… Les plus véhéments contre les excuses sont ceux qui s’acharnent à décrire l’Algérie actuelle, et avec quelle complaisance sordide, comme pour lui refuser de toutes leurs forces le droit à s’en sortir. Peut-être que si l’Algérie brillait au firmament des nations riches et puissantes, alors consentirait-on à faire un petit effort sur le plan de l’Histoire ? On s’acharne sur elle comme on s’acharne sur les plus faibles. Il ne s’agit pas pour autant de battre sa coulpe. Il n’a jamais été question de cela. Il s’agit de travailler ensemble pour nos peuples. Et si le mot excuses ne convient pas, alors inventons-en un autre, mais lequel ? Jack Lang l’a prononcé à un retour d’Alger il n’y a pas si longtemps. Le drame, que de s’excuser ! de faire un pas vers l’autre, enfin, un pas sincère et franc, moins tordu les précédents. Se crisper sur un refus d’excuses c’est une façon paradoxale d’avouer ses crimes, et donc de justifier, en face, l’acharnement à les obtenir… C’est digne de qui, ce petit jeu ? Est-ce ce que veut la France, maintenir qu’elle a eu raison d’envahir l’Algérie ? Même pas. C’est une simple affaire d’opportunisme. Les conditions diplomatiques objectives permettent de ne pas se lancer dans de tels frais, l’Algérie n’est pas en situation de maintenir la pression, les choses en restent là. Les excuses apaiseraient l’esprit de tous, y compris de ceux qui y sont hostiles. Mais le vrai problème c’est la mémoire. Les régimes et les Etats peuvent disparaître, changer de nature. Les peuples ont besoin de se retrouver. Et si les Etats ne parviennent pas à s’entendre autrement qu’en campant sur leurs positions de principe, démontrons que nous pouvons vivre ensemble en narguant les infirmes de l’excuse.

Propos recueillis par Hakim Arabdiou

  1. Le décret Crémieux avait octroyé, en 1870, la nationalité française aux Juifs algériens. Pas aux musulmans, lesquels constituaient l’immense majorité des habitants d’Algérie, et sont demeurés sujets français, et non pas citoyens français, jusqu’à la fin de l’Occupation. []
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