ReSPUBLICA

La gauche de la gauche de gouvernement et la précarisation de l’emploi

mercredi 25 janvier 2017
Par
Universitaire.
Auteur de "Néolibéralisme et crise de la dette, aux éditions "Osez la République Sociale"

La primaire du PS était censée désigner le candidat de ce parti moribond, et il faut bien constater que le second tour oppose deux candidats tout aussi incapables l’un que l’autre de porter l’espoir de couches sociales de gauche : l’un est républicain, mais beaucoup plus libéral que social ; l’autre s’est donné un vernis social, avec sa proposition de revenu universel, mais il n’est pas très laïque, plus communautariste que républicain.

Ni l’un ni l’autre n’est susceptible par ses propositions économiques de ramener au bercail de gauche les couches populaires qui vont devoir subir les foudres néo-libérales et payer la crise. Les deux candidats promettent un accroissement de la précarisation de l’emploi, que ce soit dans le prolongement de la logique néo-libérale de la loi El Khomri « adouci » de préoccupations sociales ou via son acceptation à travers la mise en place d’un RSA « amélioré ». Pour M. Valls, c’est clair. Quant à B. Hamon, c’est une sacrée ruse de l’histoire que de voir le candidat ex-frondeur du PS se donner un air de gauche sociale en reprenant sous le vocable de revenu universel la vieille proposition d’impôt négatif que Milton Friedman, un monétariste extrême, pas spécialement social, avait formulée dans les années soixante.

Cette proposition, qui consiste à verser un revenu à ceux qui n’atteignent pas le revenu socialement considéré comme vital a été reprise en France, donnant naissance au RMI puis au RSA. La Prime pour l’emploi (PPE) relève de la même idée, pour permettre en fait l’emploi à des salaires inférieurs au SMIC. Il s’agit de remplacer les principes de la protection sociale progressiste de 1945 par ceux du néo-libéralisme. Cette dérive au sein de la gauche de gouvernement résulte de la nécessité pour cette gauche de s’adapter à la situation, qui appelle toujours plus de bouleversements de l’emploi qui ne sont que des formes de précarité croissante.

Car,  par définition, un parti de gouvernement s’affronte aux lois de l’économie dans le cadre du système existant. Il peut certes chercher à en modifier le cours, mais il ne pourra pas en changer les lois fondamentales, qui s’imposent au volontarisme politique. Dans le cadre capitaliste, en période de vaches grasses, telle celle des Trente glorieuses, la redistribution sociale permet l’adhésion des couches populaires, et on a pu voir du progrès social sous des gouvernements de droite. Mais quand il n’y a plus de grain à moudre, l’acceptation de gouverner le capitalisme soumet le gouvernant aux lois économiques, lesquelles contraignent à l’austérité salariale : casse du salaire direct via notamment la précarisation de l’emploi ; casse du salaire socialisé via celle des services publics et de la protection sociale.

Concernant la précarisation de l’emploi, il faut en effet la comprendre comme une conséquence de la crise structurelle du profit et de l’impératif de réduction du coût salarial qui en découle. Le capital n’est capital qu’en tant qu’il produit de la plus-value, ce qui repose sur l’achat et la mise en œuvre de la force de travail. Le problème est que cette force de travail ne s’obtient pas directement sur un marché, car il n’existe pas de marché du travail : le travail est « l’effet utile » de la force de travail, disait Marx, c’est-à-dire sa valeur d’usage, laquelle ne peut s’obtenir qu’à travers l’embauche du travailleur, c’est-à-dire dans le cadre de son emploi.

Le salaire est déterminé par le rapport de forces entre travailleurs et capitalistes, c’est-à-dire par la lutte des classes. De l’histoire des luttes politiques et sociales il est résulté un Code du travail qui fixe les conditions de l’emploi (durée, etc.) En protégeant les salariés, qui sont par construction en position de faiblesse1, ce code assure au capital en général la disponibilité d’une force de travail exploitable avec efficacité. Le prix de la force de travail est un prix politique, le coût des services publics et de la protection sociale en constituant la part socialisée.

Quand l’exploitation de la force de travail dans le cadre existant de l’emploi devient trop coûteuse, l’impératif de profit conduit les capitalistes à tenter de porter atteinte à ce cadre, via leurs représentants politiques qui conduisent l’État. La réduction du coût du travail par  une réforme de l’emploi ne peut consister qu’en une forme de précarisation, puisqu’il s’agit de ne payer que le travail directement utile, celui dont le système productif a effectivement besoin, une heure par-ci, deux heures par-là, etc. Il s’agit de flexibiliser l’emploi pour ne payer que les heures productives et non un ensemble d’heures au sein duquel il y a des « pores » à éliminer : quand la production de plus-value relative patine (à cause de l’essoufflement des gains de productivité), le capital ne peut que revenir à la plus-value absolue, ce qui procure une baisse de la masse des salaires.

Le bouleversement des formes d’emploi a débuté avec l’emploi intérimaire dès le début des années 70, ce qui renouait avec une vieille pratique quasi esclavagiste du XIXe siècle de ceux que Marx avait qualifiés de « marchands de sueur » (“sweaters”). L’annualisation du temps de travail qui a « accompagné » les 35 heures fut une étape suivante, elle-même continuée par la loi El Khomri. Cependant, l’« ubérisation » du travail, aujourd’hui forme extrême de la précarisation, marque une rupture : cette application de la « révolution numérique » apparaît comme un remède à la montée structurelle du chômage en permettant d’écarter les attaques contre la protection des salariés. Et comble du désastre, elle parvient ainsi à faire renoncer les salariés au peu de protection que leur laisse encore le Code du travail, ce qui va dans le sens du constat de Marx selon lequel c’est dans les services que l’exploitation du travail peut être la plus sanguinaire.

Il est gravissime qu’une partie de la gauche de gouvernement tombe dans le piège du revenu universel que lui tend son ordo-libéralisme : soucieuse de la cohésion sociale en même temps que désireuse d’une gestion alternative du capitalisme,elle en vient à proposer sous un discours humaniste une régression sociale extrême. Il serait trop long de faire ici l’histoire du développement de ce piège, mais depuis le début du capitalisme,une frange de l’oligarchie capitaliste a toujours su récupérer au profit de l’intérêt général du système des propositions sociales plus ou moins idéalistes ou utopiques. Sans remonter à Thomas Payne ou au Système de Speenhamland2, nombreuse fut depuis la fin du XIXe siècle et encore aujourd’hui,  la « brave armée des hérétiques » que salua Keynes et qui à chaque grande crise se propose bravement en supplétive de gestionnaires dépassés.

 

  1. Adam Smith expliquait la fixation du salaire au minimum vital par le fait que la loi interdisait l’association des travailleurs mais « ne pouvait interdire aux maîtres du travail de dîner ensemble ». Nulle « main invisible » dans cette affaire. []
  2. Que décrit Karl Polanyi dans La grande transformation. []
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Universitaire.
Auteur de "Néolibéralisme et crise de la dette, aux éditions "Osez la République Sociale"


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