Société

Classes moyennes et vote “privatif”

lundi 11 novembre 2013
Par
Universitaire.
Auteur de "Néolibéralisme et crise de la dette, aux éditions "Osez la République Sociale"

Selon Luc Rouban, dans une étude sur les enjeux des municipales 2014 (Du vote de classse au vote privatif, CEVIPOF, oct. 2013), « il devient difficile voire impossible de comprendre le vote [des citoyens] en termes collectifs et encore moins en termes de classes sociales », car ce vote « s’organise désormais bien plus autour des intérêts privés que des intérêts collectifs ». Son étude part du constat bien établi que la « liaison historique entre la classe ouvrière et le vote de gauche […] se délite puisqu’une proportion importante d’ouvriers […] préfère le Front national ». Il n’y aurait en effet plus de « « lien mécanique » entre le vote et « une place relativement précise dans la hiérarchie sociale des salaires et des métiers ».

L’étude met en avant la dissolution des classes habituelles au sein d’une vaste classe moyenne très hétérogène, ce qui se se traduirait par la fragmentation des catégories professionnelles, et les recompositions qui en résultent rendraient très difficile l’interprétation des grandes tendances moyennes que décèlent les enquêtes statistiques. En effet, les citoyens ne voteraient plus en référence à des intérêts collectifs, qui n’existent plus, mais se détermineraient de plus en plus en fonction d’un arbitrage entre leurs intérêts individuels, principalement la stratégie de carrière et de constitution (ou pas) d’un patrimoine, qui renvoient à l’entourage familial, la culture, etc
À l’appui de cette interprétation, une méthode quantitative spécifique, la régression logistique, permet de discriminer les votes selon un certain nombre de variables explicatives. L’auteur compare le second tour de 1988 à celui de 2012. Il en ressort très nettement qu’en 24 ans, les déterminants du vote ont changé : dans les deux cas, la religion est le premier facteur de décision, mais les facteurs suivants étaient, en 1988, la profession puis le secteur d’activité, alors qu’en 2012, ils étaient la génération et le patrimoine, deux facteurs d’ordre personnel.
Il apparaît de plus qu’en 1988 revenu et patrimoine allaient de pair, en 4e et 5e positions, alors qu’en 2012, le revenu n’intervient plus que marginalement, au 7e rang, dans le choix du candidat. Ce qui confirme que « c’est bien la question du capital économique acquis, espéré ou inexistant qui motive l’électeur, bien plus que le revenu ».
En conclusion, les politologues sont dans l’obligation de redéfinir leur méthodologie de recherche, puisqu’« au final, la société politique française […] s’est considérablement opacifiée ».

Au lecteur de ReSPUBLICA, cette étude confirmera « scientifiquement » l’individualisation des comportements et précisera la nouvelle hiérarchie des priorités individuelles, avec, cruciale, la polarisation des couches moyennes selon le critère du patrimoine. Elle lui confirmera aussi que c’est bien l’émergence des classes moyennes qui brouille la conscience de classe et explique la perte de repères des organisations politiques ou syndicales, qui ne savent plus à quel pape se vouer, croyant Marx disqualifié.
L’auteur de l’étude note
que la classe ouvrière est de moins en moins spécifique par rapport aux classes moyennes, tandis que les cadres ne forment plus une catégorie en soi, de même qu’il n’y a plus de vote fonctionnaire. Certes, mais si des salariés qui ne sont plus des prolétaires parce qu’ils ont à perdre (assurance-vie, etc.), ne votent plus comme le « devraient » des salariés, mais de plus en plus à droite ou à l’extrême droite, s’ils peuvent même aller manifester avec leurs employeurs, cela n’empêche pas qu’ils sont toujours des salariés. Leurs acquis sociaux, obtenus de haute lutte par leurs votes de classe, les ont certes faits classe moyenne et les ont intégrés à la société bourgeoise, le consumérisme les retournant de ce fait contre l’idée même de lutte des classes (voir nos articles précédents : Classes moyennes et conscience de classe, n° 731 et 732). Mais le capitalisme en grande crise, qui rabote consciencieusement, depuis trois décennies, leurs avantages, peut de plus en plus difficilement assurer la redistribution sociale qui les a faites et les couches moyennes inférieures tendent à se re-prolétariser, tandis que les couches populaires les plus basses se sous-prolétarisent, seules les couches aisées conservant encore leur statut.

Le capitalisme triomphant à éteint la conscience prolétarienne, mais le vent de la crise va la ranimer, et c’est d’autant plus nécessaire que la bourgeoisie, elle, n’a jamais perdu la conscience de ses intérêts, conscience renforcée par la nécessité de gérer la crise en cassant les salaires. C’est là que l’étude trouve sa limite : elle ne peut rien dire des mouvements de fond qui déplacent les classes sociales : quand il n’y a plus que de l’individuel, les nombreuses déterminations croisées du choix peuvent le faire paraître socialement indéterminé, et la sociologie électorale perd ses repères. En fin de compte, en faisant honnêtement le constat de l’échec de la sociologie électorale, qui n’a rien vu venir de ces recompositions et est aussi impuissante à en dire le futur, Luc Rouban dit l’incapacité de sa discipline à maîtriser les phénomènes sociaux.
Si les politologues sont désemparés, c’est dû à leur volonté de scientificité positiviste et à la méthodologie quantitative qui en découle, en termes de régressions, afin de mesurer avec fiabilité les phénomènes sociaux. Mais ceux-ci changent tout le temps, ce qui ridiculise régulièrement les modèles, tel le fameux modèle sociométrique qui avait prédit (a posteriori) toutes les élections précédentes et conclut que Sarkozy serait réélu en 20121. La « science » sociale étudie des systèmes vivants, dans lesquels le déterminisme est cahotique.
La sociologie des années 60 s’appuyait sur Marx et faisait l’hypothèse d’un vote de classe : ouvrier, fonctionnaire, etc. La montée des « classes moyennes » a brouillé le paysage sociologique, tout comme la crise a brouillé le paysage économique. Sans le secours de sciences sociales « efficaces », l’oligarchie n’a alors plus de prise sur l’économique et le social, mais elle a su stipendier de purs idéologues de ces disciplines, qui ont promotionné l’injonction néo-libérale d’éliminer le politique et de soumettre le social à l’économique, ce qui revient à la proposition brechtienne de dissoudre le peuple.

Avec les premières crises du capitalisme, l’économie politique de Ricardo s’était de même trouvée dans une impasse. L’économie vulgaire de Say, pure idéologie, s’était alors consacrée à l’apologie du marché. À l’opposé, Marx avait cherché à dépasser les limites de l’économie politique et sa méthode dialectique lui avait permis d’en faire la critique pour situer ses limites dans la nature contradictoire du mode de production. La science positive peut prédire les choses pour autant qu’elles ne changent pas, tandis que dans la vraie vie, « il faut que tout change pour que rien ne change ». La vraie science le sait, qui peut dégager le sens de l’histoire, et c’est sur elle que doit s’appuyer l’éducation populaire, car elle seule permet, non seulement de comprendre ce qu’il se passe, mais aussi d’essayer d’en changer le cours.

  1. Voir la prévision : http://www.atlantico.fr/decryptage/electionscope-modele-qui-trouve-nicolas-sarkozy-gagnant-50-2-bruno-jerome-344603.html. Réaction de l’auteur devant le résultat : « Moralité, nous observons qu’il s’est passé des choses. » ! (voir http://www.atlantico.fr/decryptage/electionscope-pourquoi-notre-modele-qui-predisait-nicolas-sarkozy-elu-50-2-echoue-sondages-bruno-jerome-364197.html?page=0,0). []
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Universitaire.
Auteur de "Néolibéralisme et crise de la dette, aux éditions "Osez la République Sociale"


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