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Dans quelle crise sommes-nous ? n° 8

mardi 14 juin 2016

« La crise c’est quand le vieux se meurt et que le jeune hésite à naître. »
Antonio Gramsci

 

Les événements se sont accélérés depuis le dernier article de la série « dans quelle crise sommes-nous ? », daté de juin 2015.

Rappelons que cette série d’articles, au rythme annuel depuis 2009 (voir les précédents n°s 1, 2, 3, 4, 5, 6 et 7) , considère la crise dite des subprimes-Lehman de 2007-2008 comme le début de la fermeture du pli historique du XVIe siècle. Plus qu’une crise systémique, il s’agit en fait de la fin du capitalisme financier tel qu’il a pu évoluer depuis 500 ans. Un nouveau monde « en réseau » est en création et le combat pour son contrôle exacerbe les contradictions actuelles.

Depuis 8 ans, la crise est devenue globale. D’abord financière et économique, celle-ci s’est propagée progressivement à la sphère politique et culturelle des pays développés. L’évolution de ces bouleversements est de plus en plus mal contrôlée par les monopoles financiers.

Mais la crise, par sa dynamique propre, commence à faire apparaître un nouveau monde, avec de nouvelles formes d’organisation d’extraction de la plus-value qui modifient les rapports sociaux d’exploitation. Les monopoles financiers tentent d’en avoir la maîtrise, ce qui s’avère une entreprise délicate.

L’ordre règne à Athènes

Sur le plan politique, l’Europe apparaît comme le « maillon faible » dans l’espace du milliard de riches (Amérique du nord, Europe, Japon-Corée du sud, Océanie) depuis déjà plusieurs années. Elle subit une crise aux multiples facettes : économique, politique et sécuritaire avec l’afflux des réfugiés des guerres du Moyen-Orient. Par ailleurs, le capitalisme US et son « porte-avion » britannique en Europe menacent de quitter ce navire en perdition.

Dans l’ordre chronologique, la crise grecque de juillet 2015 a semblé donner un avantage décisif au capital financier mondialisé. « L’ordre règne à Athènes», telle aurait pu être la formule résumant la défaite de juillet 2015 des peuples et des nations. Elle a eu lieu à la suite de la capitulation du premier ministre Tsipras, imposant à son parti Syriza le diktat du triumvirat FMI-Banque mondiale-Union européenne. Cette position de renoncement, – en contradiction avec le référendum populaire où plus de 60 % du peuple grec refusait les conditions iniques de la finance -, s’appuyait sur une analyse fondamentalement erronée : Tsipras estimait que la sortie éventuelle de la Grèce de la zone euro entraînerait une fuite des liquidités et provoquerait la banqueroute de son pays et de ses habitants. Cette prédiction était fausse car elle ne tenait pas compte de l’existence de ce que nous appelons « le grand radiateur monétaire », c’est-à-dire l’injection par milliers de milliards de liquidités par les grandes banques centrales de la planète. Nous utilisons l’image du radiateur monétaire car l’injection de liquidités « par le haut » est égale (ou peu différente) à la masse monétaire rétractée « par le bas » grâce à l’imposition de la politique de rigueur, particulièrement en Europe (voir « Dans quelle crise sommes-nous ? » n° 7).

De fait, le monde n’est pas à court de liquidités disponible pour l’investissement…ou la pure spéculation mais au contraire en déborde. Au contraire, la sortie de la Grèce lui aurait apporté un afflux de liquidité, comme c’est le cas aujourd’hui à Cuba, pays pourtant détesté par le capital financier. Le manque de courage politique du premier ministre grec au moment décisif a permis au dispositif européen de survivre et de continuer à imposer aux 500 millions d’Européens une austérité permettant la rétractation de la masse monétaire « par le bas ». Ainsi, sans inflation, ce système survit en comblant les déficits chroniques des banques depuis l’implosion de la crise de 2007-2008. 

Les derniers jours de l’Europe ?

Plus largement, l’effondrement sans fin de la Grèce pose le problème de l’Union européenne comme dispositif structurant de contrôle du capital sur les peuples du vieux continent. Bref, l’Europe peut-elle résister encore longtemps ? Portée sur les fonts baptismaux par les Américains dans le début des années 1950, l’Europe va-t-elle mourir par leurs mains ? La décision ne semble pas prise mais « le marché est sur la table ». D’ailleurs, le voyage d’Obama en avril en Grande-Bretagne et en Allemagne a été fort explicite. Le président américain a abordé deux sujets: le Brexit (la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne) et le TAFTA (traité de libre échange entre les USA et l’Europe). Deux thèmes abordés bien sûr séparément, d’après les médias. Toutefois, pour comprendre la situation, les observateurs avisés devaient les relier de la manière suivante suivant une formule du type : « Messieurs les Allemands, si le TAFTA n’est pas accepté, nos petits camarades britanniques quittent l’Europe ! ». Car le capitalisme américain veut créer à court terme un marché européen entièrement protégé des concurrents chinois friands de technologies allemandes, scandinaves et du Benelux, et réservé aux seuls intérêts financiers US, gérés au quotidien par la City londonienne.

Ainsi, l’Europe est au cœur des contradictions du capital financier mondialisé. Si l’Allemagne refuse de s’aligner en perdant son leadership sur les machines outils robotisées, l’Europe va connaître une lente agonie. Cette situation instable, avec un mouvement social faible en Europe du Nord, ne présage rien de bon. Un front droite/extrême droite peut apparaître comme la solution politique pour les bourgeoisies nationales afin de contrôler une situation où l’Union européenne apparaît en fin de vie.

Sur le plan économique, et plus particulièrement macro-monétaire, la formule choc pourrait être la suivante pour résumer cette année écoulée : rétracter la masse monétaire par tous les bouts pour dégager des marges supplémentaires afin de permettre d’injecter des masse de liquidités de plus en plus monstrueuses et soutenir ainsi les banques et la finance …et tout cela sans inflation !

L’uberisation des sociétés occidentales

La crise de 2007-2008 a révélé le caractère structurellement déficitaire du capitalisme financier. Sa survie à l’état de zombie depuis 9 ans exige un assistanat considérable et permanent par les QE (Quantitative Easy, formule américaine pour les injections de liquidités par les banques centrales). Pour cela, il faut trouver de nouveaux gisements de réduction de la masse monétaire globale afin d’éviter l’inflation. Trois nouvelles sources de dégonflement monétaire se sont révélées cette année : « l’uberisation » du travail, la baisse brutale des cours des matières premières et, enfin, la politique des taux négatifs par les banques centrales.

Soulevons d’abord le point du lancement de l’ «uberisation » des sociétés occidentales.
L’affrontement U
ber vs taxis a fait l’actualité dans plus d’une dizaine de nations développées. Ce conflit emblématique et médiatique est l’expression de la formidable tension pour contrôler le nouveau monde en réseau qui émergera inéluctablement, comme le sait pertinemment le capital financier mondialisé. Il s’agit donc de le maîtriser. Visiblement, le choix est de verrouiller les flux numériques en possédant les HUB, les carrefours stratégiques, en faisant de ces plate-formes des passages obligés permettant aux individus, isolés en particules élémentaires, de travailler. La plate-forme possédée par le capital financier maîtrise l’encaissement et la clef de répartition entre la part du travail et la part du profit réservée au Capital. La part du capital, très importante dans le modèle d’Uber par exemple, est justifiée par l’organisation du dispositif du travail, le contrôle et la sécurité financière et du personnel. Cette nouvelle organisation du travail est possible uniquement par une aliénation totale, une sorte d’auto-contrôle permettant une exploitation sans intervention extérieure. Nous sommes au début d’un processus, sans d’ailleurs savoir si cette forme de rapport social peut être efficiente pour le capital à long terme. Nous assisterions, peut-être, à l’émergence du monde « bio politique » annoncé par Michel Foucault. Ainsi, l’extorsion de la plus-value serait intériorisée grâce à la disparition progressive du salariat et de son caractère coercitif archaïque. Cette forme d’aliénation serait subtile, impliquant une sorte d’évaporation du concept même de Travail, conduisant d’ailleurs à l’émergence d’un travail gratuit, dont la plate-forme serait la seule bénéficiaire en terme de profit. Sur ce dernier point, gageons que la prochaine étape du travail gratuit « à la mode Ikea » serait sans doute de faire réaliser la programmation, c’est-à-dire l’écriture des lignes de codes, par les internautes eux-mêmes. Notons que les systèmes scolaires des pays développés, notamment en France, ont décidé de mettre en place cette formation pour les élèves en fin d’école primaire.

Certaines études, peut-être commanditées à des fins promotionnelles, estiment que 30 à 40 % de la population active sera « uberisée» dans les vingt ans.

Uberisation, récession et rétractation

L’uberisation de la société est tendanciellement récessive et peut entraîner, à terme, une réduction des investissements par une réduction de la production d’objets de consommation. En effet, elle provoque une rétractation de la masse monétaire en circulation …d’où sa promotion actuelle par le capital financier. La mise en place des plate-formes numériques détruit du capital, en l’occurrence des taxis pour Uber bien sûr, mais elle limite aussi son développement en maximisant l’utilisation des objets, par exemple celle des automobiles. Ainsi, l’évolution de la crise et sa tentative de contrôle par la finance ouvrent des espaces nouveaux et des possibilités d’innovation. De manière dialectique, la destruction de capital entraîne le développement de nouvelles technologies et du futur monde en réseau.

L’uberisation en période de crise et de récession a pour conséquence d’ouvrir à d’autres formes de maximisation d’utilisation de l’objet automobile. Partage d’utilisation, co-voiturage, parking partagé… se développent et tendent à faire passer le temps d’utilisation d’un véhicule individuel X de 5 % en moyenne aujourd’hui à 6, 8 ou 10 % ou plus dans l’avenir. Ainsi, l’industrie automobile risque de connaître des jours difficiles dans son expansion ! En “uberisant” la société, le capital financier participe à l’élargissement des bases économiques objectives d’un nouveau monde. La formule de Lénine « le capital vendrait la corde pour se pendre » trouve ici tout son sens.

La fixation idéologique des prix avec l’exemple du cours du pétrole

Autre événement important de l’année entraînant une rétractation de la masse monétaire globale, la baisse phénoménale du prix du pétrole. Elle a entraîné la baisse des cours des matières premières.

Rappelons tout d’abord, qu’il s’agit d’une manipulation financière car le prix du pétrole, comme celui d’ailleurs de toutes les matières premières, n’est pas fixé par un marché « primaire » où l’offre et la demande s’ajusteraient de manière naturelle et en temps réel. Le cours du pétrole est la résultante des marchés des produits financiers dérivés. Si le prix du Brent dépassa les 140 dollars le baril en 2006, c’est parce que les spéculateurs estimaient que la croissance, en particulier chinoise, était assurée sur moyenne période. Croire en la croissance implique une croyance dans le renchérissement du prix des matières premières. En janvier 2016, le prix s’est effondré à 27 dollars le baril. Les produits dérivés tels que les « options » indiquent simplement aujourd’hui que la planète financière ne croit pas à un rebond de croissance, en tous les cas pas à 3-5 ans. En fait, à l’ère financière, les prix sont déterminés par une option, donc par une opinion et non par un ajustement « naturel ». En cela, nous pouvons parler d’une « fixation idéologique des prix », en particulier pour les matières premières.

Cette situation a tout naturellement engendré une dépression dans les pays producteurs de pétrole et, plus généralement, dans tous les pays producteurs de matières premières et entraîné une crise financière et monétaire des pays émergents (BRICS). Notons en particulier la crise dans les pays du Golfe dont la puissance financière s’est réduite soudainement comme peau de chagrin.

Vers une main-mise américaine sur les capitaux flottants du Golfe ?

Cette nouvelle conjoncture a eu pour conséquence de sauver provisoirement le dollar US, en provoquant un rapatriement des capitaux vers les États-Unis, et plus particulièrement en créant un surplus d’achats de la dette US, permettant de la disperser à travers le monde et de faire endosser, au sens comptable du terme, les QE par la planète financière. Autre avantage pour les Américains, la situation financière actuelle ouvre une perspective de prise de contrôle des capitaux flottants des pays de la péninsule arabique. Ces derniers pourraient être victimes d’une attaque, visant à la saisie de leurs avoirs financiers. C’est ce qui s’est passé en Libye, où des centaines de milliards de dollars se sont évaporés, saisis par les banques mondiales sans retour possible dans leur pays d’origine, du moins à moyen terme. C’est en tous les cas une menace implicite qui plane sur les pétro-monarchies. Pour ne pas finir comme Kadhafi, elles peuvent choisir de temporiser avec l’empire américain en privatisant pour partie leurs compagnies pétrolières d’État, à l’exemple d’Aramco pour l’Arabie saoudite qui s’ouvre aux investisseurs occidentaux.

Cet effondrement des prix des matières premières a deux conséquences : le maintien du dollar comme monnaie internationale et la diminution massive des avoirs monétaires des BRICS, par la dévaluation de la plupart des monnaies de ces pays. En cas de besoin, l’évaporation des capitaux flottants des pétromonarchies pourrait être aussi un élément de la réduction supplémentaire de la masse monétaire globale.

Cela dit, les cours actuels des matières premières et du pétrole en particulier ne peuvent rester aussi bas sur une moyenne période. Avec un cours à moins de 30 dollars, il s’agissait d’un coup de force qui arrivait au bon moment pour contrer certains gouvernements, comme la Russie de Poutine, le Venezuela de Maduro en passant par le Brésil de Rousseff. Mais un pétrole à moins de 60 dollars bloque l’économie du secteur, en terme d’exploration de nouveaux gisements et de gaz de schiste. Les cours risquent donc de remonter et de se stabiliser dans la fourchette 60-80 dollars le baril.

Ruiner le rentier à la manière de la cuisson du homard

Dernier élément de l’hypothèse d’un « capitalisme régressif » : la généralisation par les banques centrales des pays développés de taux d’intérêt négatifs. Il s’agit là d’une nouveauté historique qui a pour effet direct de déprécier l’épargne et de diminuer la masse monétaire globale. Il s’agit de ruiner le rentier sur le long terme sans recours à l’inflation mais de manière indolore, à la manière de la « cuisson du homard ». Par ailleurs, les taux négatifs obligent les spéculateurs à investir de manière aberrante sur les marchés actions pour soutenir les grands monopoles et s’assurer un minimum de profit. Or, chacun sait que le niveau des cours actions ne correspond plus à rien de rationnel. Si la valorisation reste importante aujourd’hui, c’est parce que les QE rachètent, entre autres, des dettes de grandes sociétés (début, le 8 juin 2016 dernier, des achats des obligations des grandes entreprises par la Banque centrale européenne). Si le cours boursier s’effondre, il est difficile de justifier ce soutien au titre des pouvoirs publics.

Cette entreprise de spoliation ainsi que la mise en place de manière structurante des taux d’intérêts négatifs décrivent ce que nous appellerons un « capitalisme régressif ». Prenons quelques lignes pour conclure cet article sur ce point de vue.

Après avoir hésité en 2009-2010 à relancer la machine économique de manière keynésienne avec une inflation sous-jacente, la direction FMI-Banque mondiale a choisi une voie nouvelle et globale : sauver coûte que coûte ce système qui venait justement de faire défaut, sans tenir compte de son obsolescence. Le renflouement des banques sans inflation exigeait dès lors une coopération mondiale permanente. Nous sommes donc installés dans un « capitalisme récessif » de longue période. Bref, Hayek plutôt que Keynes ! Cela dit, cette politique déflationniste à bien plus grande échelle que celle de Laval en 1932 est-elle viable sur le long terme ? Oui, si, et seulement si, tout le monde joue le jeu du dégonflement monétaire et donc de la récession économique structurelle : un seul modèle, une seule gouvernance.

Et la Chine ?

Or la Chine est-elle prête à participer encore longtemps à cette conservation du capitalisme financier occidental ? Rien n’est moins sûr ! Car la puissance financière de « l’empire du milieu » est devenue considérable, avec une accélération depuis la crise de 2007-2008. Elle lui permet de créer des partenariats en Afrique et en Amérique latine et d’initialiser ainsi une alternative pérenne. Le dispositif monétaire récessionniste mis en place depuis 2010 n’admet pas la compétition systémique. Or deux modèles capitalistes coexistent : d’une part, le capitalisme financier mondialisé, d’autre part le capitalisme d’État chinois. Une nouvelle contraction dialectique prend forme au sein du capitalisme depuis une dizaine d’année.

Il est possible que la Chine se départisse enfin de sa prudence face à l’Occident, refuse ce consensus et passe à l’action pour prendre, ou reprendre, la place de puissance hégémonique qu’elle considère comme la sienne.

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