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« Des Roses et du Jasmin » – une tragédie tristement d’aujourd’hui

vendredi 17 février 2017

Raconter le conflit israélo-palestinien, sans prendre parti, sans tomber dans un didactisme factuel pesant, parvenir à émouvoir, confier ce texte à la troupe du Théâtre national palestinien, il fallait oser se lancer dans une telle aventure et pourtant c’est dans ce projet fou que s’est engagé, en février 2015, l’auteur et metteur en scène Adel Hakim. Pour arriver où ? Au bout des trois heures de représentation, on sort sonné, le cœur serré. Ces moments de théâtre se font rares : cette impression que, le temps de la représentation, il y a eu une vraie communion entre le plateau et la salle (ce mot étant tellement galvaudé qu’on n’ose plus l’écrire, mais pour évoquer Des Roses et du Jasmin, il fait véritablement sens). Au moment des applaudissements, les comédiens semblent vidés, heureux, émus devant des spectateurs, debout, dans le même chamboulement émotionnel. Comment cela a-t-il été possible ?

Abel Hakim nous raconte trois périodes du conflit à travers le destin de trois femmes. 1944-1948 : Miriam, ayant fui Berlin, arrive à Jérusalem. Elle tombe amoureuse d’un Anglais, John, qui est convaincu que l’Angleterre est une nation libératrice et pacificatrice. Très vite, elle est rejointe par son frère, Aaron, qui lui annonce la mort de leur mère et de leur sœur dans le camp de concentration de Bergen Belsen. Aaron s’engage dans l’organisation secrète Irgoun qui lutte pour la création d’Israël et encourage sa sœur à faire de même. Miriam voit alors son histoire intime inextricablement liée à l’histoire de son pays. Informée que l’Irgoun prévoit un attentat contre les Anglais, elle tente de protéger son mari mais le destin tragique en a décidé autrement : John meurt, Miriam se retrouve seule avec leur fille, Léa. 1964-1967 : c’est au tour de Léa de lutter en vain contre le fatum. Elle a pourtant essayé en épousant un Palestinien, qu’elle aime, Moshen. Mais l’Histoire la rattrape, incarnée par son oncle, Aaron. Celui-ci la séquestre, la séparant définitivement de son mari et de sa fille, Yasmine. Dernière période : 1988. Le conflit israélo-palestinien amène à se rencontrer deux sœurs qui ne se sont jamais vues, qui ne savaient même pas que l’autre existait mais elles ne sont pas dans le même camp : Yasmine, élevée par son père, défend la cause palestinienne, Rose, née quand Léa était prisonnière de son oncle, est dans l’armée israélienne. Sans dévoiler la fin de la pièce, on imagine quel sera le destin là encore tragique des deux sœurs. Résumée ainsi, la pièce pourrait laisser craindre un didactisme forcené, il n’en est rien. D’abord, cela tient à la justesse du propos : oui, cette guerre entre deux peuples est une Tragédie, l’histoire de chacun se trouvant sous l’emprise de l’Histoire des hommes (c’est là aussi la force de ce texte, jamais il n’est question de Dieu et de religion…). Comme dans toute tragédie, chœur et coryphée interviennent apportant un peu d’humour puisqu’ils s’agit ici de clowns mais aussi, par leurs adresses directes, ils permettent au spectateur ce juste équilibre entre distance et implication, condition indispensable à toute réflexion. Un mot aussi sur la scénographie d’Yves Collet : elle est juste et belle, sachant se faire oublier pour donner à voir et entendre magnifiquement le texte. Enfin, cette tragédie est portée par une troupe de comédiens qui semblent littéralement subjugués, pour ne pas dire possédés, par le texte qu’ils défendent. Chez chacun d’eux, jamais on n’aura autant compris l’engagement vital du comédien dans ce qu’il joue. Dans son Journal d’une création tumultueuse, Mohamed Kacimi, le dramaturge de la pièce, explique combien il est difficile d’exister pour le Théâtre national palestinien qui se trouve à Jérusalem : il ne peut avoir que des aides internationales et des partenariats avec l’étranger. On imagine alors tout ce que représente comme engagement et comme combat de jouer Des Roses et du Jasmin pour ces comédiens. Mais le théâtre, c’est aussi (avant tout ?) un plaisir à être là, à jouer, et malgré tous les enjeux qu’il y a à représenter une telle pièce aujourd’hui pour une telle troupe, ce plaisir existe bel et bien.

Un regret : Des Roses et du Jasmin n’a été proposée que treize fois en région parisienne. Le 25 février 2017, elle sera représentée à La Comédie de Genève, du 28 février au 8 mars 2017, au Théâtre National de Strasbourg. Souhaitons qu’elle soit à nouveau programmée la saison prochaine longtemps et partout pour permettre notamment aux collégiens et aux lycéens de la voir. Alors qu’en France, nombre de dirigeants politiques se servent du communautarisme pour monter les citoyens les uns contre les autres, Miriam, Léa, surtout, par leur choix amoureux sont des figures de résistance. Yasmine et Rose, sous le joug total de l’Histoire, mourront trop jeunes sans avoir eu ni temps ni la possibilité d’exercer leur libre arbitre.

Des Roses et du Jasmin – texte et mise en scène d’Adel Hakim
Edition L’Avant Scène Théâtre – scénographie et lumière Yves Collet – dramaturge Mohamed Kacimi – assistante à la mise en scène Giorgina Asfour – collaboration artistique Nabil Boutros – costumes Dominique Rocher – vidéo Matthieu Mullot – chorégraphie Sahar Damouni
Avec Hussam Abu Eisheh – Alaa Abu Gharbieh – Kamel El Basha – Yasmin Hamaar – Faten Khoury – Sami Metwasi – Lama Namneh – Shaden Salim – Daoud Toutah
Pièce créée en juin 2015 à Jérusalem – jouée du 20 janvier au 5 février 2017 à la Manufacture des Oeillets à Ivry sur Seine – en tournée : le 25 février 2017 à la Comédie de Genève, du 28 février au 8 mars 2017 au Théâtre national de Strasbourg

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