Carnets de voyage

Égypte, suite (décembre 2012 – janvier 2013)

jeudi 7 mars 2013
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NDLR – Témoignage et libres réflexions : dans cette nouvelle rubrique “Carnets de voyage”, nous vous proposons en plusieurs livraisons les lettres de Ghislain, rédigées entre décembre 2012 et février 2013, en Égypte puis en Tunisie (il quitte ce pays au lendemain des obsèques de Choukri Belaïd).
Voir la première partie dans le n° 712.

Lettre 3

(8 janvier 2013)

Retour au Caire. La ville s’éveille tard et s’endort tard. Dans le quartier de Tahrir les nombreux cafés chichas installent tables et chaises sur les trottoirs et le soir les gens viennent par milliers fumer et/ou boire thé ou café turc. On voit plus de femmes le soir. Pulls, vestes, manteaux : c’est l’hiver. La majorité des femmes portent juste un foulard et une minorité se partage entre niqabs (qu’on ne voit pas au café) et cheveux au vent (souvent des Coptes). Les jeunes filles sont coquettes et souvent en jeans. L’habitude des voitures qui klaxonnent frénétiquement n’a pas l’air de gêner ces noctambules. (Moi si, beaucoup ! Tiens j’ai vu un motocycliste avec un casque en 25 jours !). Le danger en Égypte ? traverser une rue !
Il n’est pas difficile de sentir que cette ville souffre de surpopulation. La tension est palpable, l’impatience (klaxons) et la promiscuité engendrent des disputes (chez les hommes comme par hasard).
La difficulté pour joindre les contacts qu’on m’a donnés en France vient de m’amener à… tenez-vous bien… acheter un portable ! La première fois qu’il a sonné, je pensais que c’était un autre et c’est le réceptionniste de l’hôtel qui m’a averti !
Je rencontre un étudiant en médecine qui a étudié le français à l’école de langue Cavilam à Vichy. Il vient avec un ami et tiennent à me faire découvrir « Cairo by night ». Nous passons donc par la place Tahrir pour aller jusqu’au Nil tout près et j’ai droit au bateau-mouche. Aux abords de la place, nous assistons à un incident de harcèlement envers une fille. Finalement l’importun sera chassé. Je reviendrai sur le harcèlement et le machisme.

J’ai vu le A cerclé des libertaires sur les murs au Caire, à Alexandrie et à Port-Saïd. Sur Google j’ai trouvé le site du Libertarian socialist movement. Le contact a échoué à Alexandrie mais je réussis à voir l’un des membres au Caire. Échange de littérature. J’ai des journaux d’Angleterre et il me donne journal et tract du MSL en arabe. Le jour où nous nous rencontrons, il me parle de la situation conflictuelle à Alexandrie. Quelques semaines auparavant ils ont participé à l’attaque du siège des Frères musulmans à Alexandrie.

 

 

 

Manifestation des Frères musulmans à Alexandrie ;   à droite, les femmes parquées.

 

 

 

Je rencontre aussi une femme égyptienne revenue de France pour participer à la lutte contre la confiscation de la révolution par les islamistes. Elle m’entraîne au siège du Parti de gauche où de nombreuses femmes s’activent. Une délégation de femmes va voir un juge (le pouvoir est toujours en conflit ouvert avec les juges).

Philippe (celui qui a fait le livre sur la bio), un ami qui fait un film au Burkina Faso sur l’excision (plus exactement sur la reconstitution du clitoris par des chirurgiens, le Burkina ayant été à l’avant-garde de la lutte contre l’excision à l’époque de Thomas Sankara) m’a demandé où en était la situation ici en Égypte. L’excision serait née ici à l’époque des Pharaons, donc pré-islamique, et je pose la question à Olfat. Sa réponse : « L’excision était interdite par une loi. Les islamistes l’ont abolie. Le pire se passe en Haute-Égypte où ils organisent des caravanes mobiles qui la pratiquent gratuitement. »

Je suis étonné de voir cette femme très motivée qui a conscience qu’il ne faut surtout pas laisser le pouvoir aux religieux, sinon ce sera un grand pas en arrière pour toute la société mais particulièrement pour les femmes.

Le Caire montre l’image d’un pays inscrit dans la modernité et un quart des Égyptiens vivent ici . La force des religieux est davantage en province.
Le café « Riche », à deux pas de la place Tahrir, est l’équivalent du Café de Flore à Paris, rendez-vous de l’intelligentsia cairote. C’est là que j’ai rendez-vous avec Nadia Kamel, cinéaste. Elle me brosse un tableau intéressant de l’Égypte actuelle et se réjouit de cette effervescence qui perdure depuis si longtemps. Le référendum ? personne ne se faisait d’illusions et beaucoup d’opposants ne se sont pas déplacés. La Constitution est très confuse. On y trouve tout et son contraire. Mais cette période est positive en ce sens que les gens s’expriment et particulièrement les femmes. Combien de temps cela durera-t-il ? Impossible à dire. Au lieu de faire des paris sur l’avenir, elle est très lucide : tout peut arriver. Morsi peut être tenté d’en finir par une violence mesurée ou sanglante. Mais il a le soutien et l’argent des USA et ne peut faire n’importe quoi… Regardez les films qu’elle a produits sur Internet, en particulier Salade maison que j’aimerais bien voir…

Puis c’est le départ pour Louxor 650 km au sud, en bus de nuit car les trains sont complets. Là, je rencontre un archéologue français qui travaille sur le site du Ramesseum, de l’autre côté du Nil. Il est du village de Champoly, à 30 km de chez moi, et c’est une amie de ce village qui m’a donné ce contact. Une cinquantaine de Français se relaient sur 3 mois chaque année. Des Italiens aussi fouillent sur ce site. Un ami à lui, égyptologue, nous fait une visite commentée du temple d’Hapchetsout, régente qui se déclarera pharaon ! Son successeur Thoutmosis III se vengea en faisant gratter et détruire toute référence à elle et ce guide nous fait deviner ce qui est encore en filigrane… J’en profite pour relancer la question de l’excision. D’après lui la mutilation est si petite qu’aucune momie n’en porte trace et aucun texte non plus, donc retour à la case départ quant aux origines.

Dans le train d’Ismaïlia à Suez, quatre jeunes étudiants (trois garçons, une fille) ont envie de me parler. Qu’est-ce que je pense du régime ? Religion ? «  Je m’intéresse plus à la philosophie qu’à la religion. » J’ hésite entre free-thinker (libre-penseur ) et finalement je leur dit « agnostique ». Ils ne connaissent pas le mot et je leur écrit et leur propose de le chercher sur Wikipédia. Ils sont hostiles à Morsi et me décrivent Suez comme une
ville conservatrice.
Hier au Caire sur un bateau-taxi, deux étudiants m’accostent et m’accompagnent jusqu’à l’Université de Giza. Ils sont aussi hostiles à Morsi, me posent des questions sur la vie en France et sont stupéfaits quand je leur dis qu’on peut vivre avec une personne sans être marié. Ils regrettent le poids des traditions en Égypte .

Lectures de voyage
– Salam Gaza de Tahar Bekri, poète tunisien qui raconte son indignation quand il découvre la vie des Gazaouis. (A propos des tunnels, je comprends que leur construction coûte cher. Mais les propriétaires pourraient au moins établir le même barème pour les personnes et les marchandises. J’ai connu deux passeurs qui traversaient les Pyrénées à l’époque de Franco. Ils passaient des militants au péril de leur vie uniquement par solidarité. Jamais d’argent. Autres temps autres mœurs.)

– Les échelles du Levant d’Amin Maalouf, toujours aussi séduisant.

– Enfance, au féminin de Taslima Nasreen, auteure du Bangla Desh en exil depuis qu’une fatwa menace sa vie. Autobiographique. Petite fille rebelle coincée entre un père médecin, tyrannique et violent, qui veut que ses deux filles et ses deux garçons fassent des études et une mère mystique qui subit le lavage de cerveau d’un imam-gourou et pour qui les études ne servent à rien. (Si j’avais vécu la même chose j’aurais eu combien de fatwas ?)

Je vous recommande ces trois livres !

Retour à la Place Tahrir et aux harcèlements sexistes envers les femmes. D’après Egypt Independent, hebdo où l’on trouve un article intitulé hands off qu’on pourrait traduire par « bas les pattes », les harcèlements au début de la révolution étaient le fait d’agents pro-Moubarak ou de gens qui voulaient que la Place soit un lieu d’insécurité pour les femmes, spécialement les protestataires. Mais l’auteur accuse aussi des habitudes de comportement chez les hommes. Il rappelle que le harcèlement sexuel était une pratique courante des forces de « sécurité » sous la dictature Moubarak quand elles arrêtaient des manifestantes (tests de virginité…). Et que cet appareil de répression est le même !

Et peu importe la façon dont elles sont habillées. Des femmes voilées ou en niqab ont subi le même sort ! Des groupes de vigilance se sont formés et il semble que la situation s’améliore .
Mais lundi 31 décembre une agression s’est déroulée tôt le matin. Un commando masqué a tiré sur des opposants avec pour bilan deux blessés dont un très grave. C’est évidemment planifié pour casser le moral des occupants permanents de la place Tahrir.

Si une condition incontournable pour une révolution est la stricte égalité hommes-femmes, alors on est loin du compte ! Si une autre condition est que les religieux s’occupent uniquement de religion, alors on comprend la frustration d’une partie de la population. Si une troisième condition est de sortir du système capitaliste, alors restent l’utopie et les rêves !
Pourtant le simple fait qu’il y ait cette opposition si forte représente un espoir.
Vous connaissez les deux pays arabes qui n’étaient pas dirigés par des religieux ? L’Irak et la Syrie et vous avez vu l’empressement des occidentaux et des Émirats à les détruire ? C’est aussi le point de vue d’un Syrien francophone rencontré dans le métro.

Une note sympathique pour finir : les villes d’Égypte regorgent de chats et beaucoup de gens les nourrissent, mais ils étaient déjà sacrés à l’époque des pharaons.

Lettre 4

Et le dernier soir au Caire.
Je retourne dans un petit café où le propriétaire anglophone m’accueille toujours à bras ouverts. Il n’est pas là. Pour le dernier soir je décide de fumer la chicha mais je ne sais pas dire « tabac à la pomme », ce tabac très doux et d’odeur agréable. Pour être sûr de ne pas renouveler une erreur vécue au Liban ou en Syrie, je ne sais plus (on m’avait apporté un tabac ordinaire que je n’avais pas pu fumer) je me dirige vers un groupe de jeunes, garçons et filles, attablés dehors et leur demande de préciser au serveur que je veux ce tabac à la pomme.
Me voilà donc avec un thé et la chicha et une télé qui passe des clips de danses du ventre. Passent trois barbus dans leur qamis, toque blanche, droits dans leurs sandales (mot d’origine arabe) ne jetant pas un regard sur ce monde en perdition, voué à l’enfer. Et de méditer sur ces deux Égyptes qui s’ignorent ou s’affrontent …

L’imprécision est souvent source de malentendus. Une amie pense que l’égyptologue cité dans la lettre précédente minimise ce crime qu’est l’excision quand j’ai parlé de « petite opération ». Il n’en est rien. Petite par la taille et de ce fait il est impossible d’en voir la trace sur une momie dont la peau est rétrécie et parcheminée depuis plusieurs milliers d’années. Quant aux hiéroglyphes qui n’en parleraient pas, je lui en laisse la responsabilité. Mais je vais poser la question au GAMS (Association qui lutte contre les mutilations sexuelles et les mariages forcés, à Paris).
Imprécision encore quand j’ai relu la dernière lettre. On pourrait penser que je fais preuve de complaisance par rapport aux dictatures laïques. La fin de toute dictature est une bonne chose si elle engendre un mieux et non pas un pire. Saddam Hussein a été un agresseur envers l’Iran et s’ensuivit une boucherie qui dura des années avec la bénédiction des Occidentaux. L’Iran n’a jamais attaqué ses voisins. Je déteste les ayatollahs mais cela doit être dit. De même pour la Syrie et si elle est intervenue au Liban, ce fût à la demande… des Chrétiens ! Quand je vois les images de l’armée syrienne libre sur les chaînes arabes, je vois surtout des djihadistes (ce fut mon métier d’analyser les images) et j’ai un doute sur le mieux qui pourrait suivre.

Mais entre-temps il y a eu l’arrivée à Tunis. Quel contraste avec Le Caire ! En allant à l’aéroport le chauffeur me disait « Le Caire, c’était bien il y a 20 ou 25 ans ». Je veux bien le croire. Ce n’est plus une ville de dimension humaine. Mexico est sans doute comparable en taille mais des mesures ont été prises pour limiter la circulation. Donc Tunis paraît un havre de paix. Les gens ne klaxonnent pas. J’ai assisté à deux altercations mais c’étaient des piétons qui s’en prenaient à des automobilistes qui pourtant roulent lentement ! Le soir à 19 heures, les rues se vident.

A suivre.

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