Chronique d'Evariste

Hollande ne fait que continuer les politiques néolibérales de ses prédécesseurs depuis 40 ans

dimanche 26 janvier 2014
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Quelle galéjade d’entendre ou de lire ici et là que la conférence de presse du président de la République a marqué un tournant majeur ! On nous refait le coup à chaque élection d’un nouveau président : le tournant Barre en 76, le tournant Mauroy en 82-83, le tournant Juppé en 1996, etc. Mais en réalité, chacun, après s’être fait élire sur un programme « en rupture » avec l’action du précédent pour revendiquer l’alternance et avoir joué l’alternative le temps de gratifier son électorat, revient aux choses sérieuses, dans la continuité du plan multi-décennal de restructuration néolibérale du capitalisme. Les candidats sont tenus de proposer des programmes alternatifs pour capter les voix nécessaires à l’élection, et l’heureux élu va tenter d’appliquer le sien, mais, s’il n’est pas adapté aux réalités, il va vite devoir revenir à ce que permet la situation du pays. En période de croissance, il ne s’agit que d’accompagner le mouvement, on peut feindre de l’organiser ; mais en situation de crise, les lois du capitalisme définissent le fond de la politique économique, toujours le même : restaurer le taux de profit par la baisse du coût salarial, via la casse des services publics et de la protection sociale.

Qu’un parti « socialiste » en vienne à invoquer les mânes de Jean-Baptiste Say pour tenter de légitimer sa politique anti-sociale est révélateur de son état de décrépitude intellectuelle. Quelle fumisterie que de sortir de la naphtaline l’économiste du 19e
siècle, cet apologiste du capitalisme, qui s’était élevé contre le pessimisme de Ricardo, dont la théorie du travail productif annonçait la stagnation économique. Say, au contraire, fondait son économie politique sur l’échange et postulait que la monnaie est intégralement dépensée un jour ou l’autre : dès lors, toute vente d’un produit implique l’achat ultérieur d’un produit équivalent et il en conclut que la monnaie n’est qu’un voile sur la réalité de l’échange, qui est produit contre produit. Ainsi, toute offre sur le marché y amène une demande équivalente, et la libre concurrence garantit dès lors à tout producteur la possibilité de trouver un débouché pour peu qu’il sache produire ce que souhaitent les autres agents. Il n’y a donc de crise que comme conséquence des entraves au libre jeu du marché. Par construction, cette théorie fonde la doctrine ultra-libérale de l’harmonie naturelle du marché, qui mêle aujourd’hui l’auto-régulation de Hayek à la main invisible de Smith et à l’harmonie naturelle de Bastiat (qui avait moqué l’utopie socialiste à travers sa « complainte des producteurs de suif contre la concurrence du soleil »…).

Les successeurs néo-classiques de Say n’auront de cesse de fonder scientifiquement la « loi des débouchés », en développant la mathématique de l’homo œconomicus, dont le comportement rationnel dans un cadre de liberté des échanges réaliserait l’harmonie générale. Keynes avait contesté cette construction en ajoutant à la fonction véhiculaire de la monnaie sa capacité à stocker de la richesse sous forme liquide, ce qui permet la thésaurisation et donc la spéculation, qui se détache de l’économie réelle et détruit la belle harmonie supposée, en amenant chômage et contestation sociale. Dressée contre le succès des idées socialistes ou keynésiennes, la théorie néo-classique fonde un néo-libéralisme, mais celui-ci n’est pas monolithique : à la suite de Hayek, les ultra-libéraux ne jurent que par la libre entreprise, avec l’intervention de l’État limitée aux fonctions régaliennes (justice, police, défense nationale), par contre les ordo-libéraux pensent que ladite libre entreprise fait émerger des monopoles qui s’approprient des rentes, ce qui met en danger la cohésion sociale et l’acceptation de la société de marché. La théorie néo-classique suppose la concurrence pure et parfaite, l’ordo-libéralisme constate qu’elle n’est pas naturelle, mais qu’il faut la construire, il la prône sous les qualificatifs de « loyale » ou « libre et non faussée ». Le « socialisme de l’offre » n’est qu’une variante de l’« économie sociale de marché » allemande, elle-même issue de l’ordo-libéralisme.

Après 1945, les successeurs néo-classiques de Keynes ont élaboré le keynésianisme, doctrine qui recommande, en période de crise et de sous-emploi, d’agir sur la demande avec des outils économiques contracycliques, principalement, la baisse des taux d’intérêt, l’augmentation des dépenses publiques et la dévaluation de la monnaie nationale. Il s’agit de sortir de la crise par le haut, tandis que le néo-libéralisme tire l’économie vers le bas, car l’austérité, censée rétablir les équilibres financiers, pousse à l’austérité : la hausse des impôts ou la baisse des dépenses pour rembourser la dette ferme des débouchés et induit des licenciements, d’où une perte de rentrées fiscales et de cotisations sociales. Mais, si les attaques des « atterrés » et autres keynésiens contre les conséquences de l’austérité, avec le renfort de nombre de libéraux inquiets de la montée des inégalités (y compris la DG du FMI !) disqualifient certes le « socialisme de l’offre », elles ne débouchent pas sur une alternative crédible.
Car le keynésianisme renverse à juste raison la causalité, en expliquant que c’est le carnet de commandes qui incite à investir et embaucher, et non la baisse des salaires, comme l’a justement rappelé J.L. Mélenchon, mais il suppose que l’offre peut suivre la demande anticipée, ce dont Keynes lui-même n’était pas totalement convaincu. En effet, il pensait qu’il y avait toujours un investissement potentiellement assez rentable pour soutenir l’emploi, mais qu’il fallait pour cela que le taux de l’intérêt soit assez faible, ce qui se heurtait à la limite posée par l’exigence de rendement minimale du rentier. Il fallait donc soit éliminer le rentier, soit donner à l’État la responsabilité de l’investissement : Keynes préconisait la première solution (utopique), mais acceptait la deuxième en cas de situation critique (crise profonde ou guerre), solution qu’a d’ailleurs utilisée Obama en 2008 pour l’industrie automobile (et qui fut refusée à Montebourg pour la métallurgie).
Quoi qu’il en soit, si l’on s’en réfère à Marx, l’hypothèse de Keynes que la politique d’abondance monétaire pourrait libérer l’investissement est fausse : selon la loi de baisse tendancielle du taux de profit, l’accumulation de capital devient tôt ou tard incapable de produire assez de richesse pour rentabiliser les capitaux mis en œuvre. Dès lors, l’argent va dans des placements purement financiers et le capitalisme financiarisé devient patrimonial, au sens où le système accumule du patrimoine privé (via les dividendes) et non du capital productif (via l’investissement). Ainsi, quand la politique d’austérité parvient à restaurer les marges des entreprises, les profits dégagés tombent principalement dans l’escarcelle des actionnaires, mais une bonne part dans celle des managers qui pilotent le système.

Cependant, dans la configuration actuelle du capitalisme, les détenteurs du capital-argent, les rentiers de Keynes (les « hommes aux écus » de Marx) sont éclatés dans l’ensemble de la société via les marchés financiers et l’ensemble des placements financiers des épargnants de toutes les classes sociales. Le pouvoir de décision est donc diffus, l’euthanasie du rentier devient celle de la société, et la politique de régulation de la finance est illusoire. C’est la faiblesse de la gauche de la gauche de n’avoir pas compris (ou ne pas vouloir comprendre) cet état de la société. Et c’est la ruse de la raison capitaliste que de faire croire aux électeurs qu’en démocratie il suffit de décider le changement pour qu’il puisse advenir, alors qu’à chaque fois ce n’est qu’une alternance sans alternative. Car les gouvernants naviguent à vue, le cap est leur est imposé, par l’inscription de la nation dans la mondialisation, en fonction de sa compétitivité, qui dépend de son industrie et de son modèle social, par la capacité de résistance des classes sociales dont la position régresse, etc. Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas d’alternative, mais qu’elle passe par la sortie du capitalisme. Ainsi Sarkozy a commencé par la « sarkonomics » de la loi TEPA avec ses baisses d’impôts, mais l’engagement européen de la France l’a obligé à très vite augmenter drastiquement les prélèvements obligatoires, autant que Hollande, mais trop tard et pas assez, d’où les déboires de son successeur devant le ras le bol fiscal. Quant à Hollande, la simple lecture de son livre Ma part de vérité, paru en 2009, permettait de savoir que s’il était élu président, il resterait dans la continuité de la marche de la France depuis Pompidou.
La gauche de la gauche reste donc sur des positions keynésiennes inadaptées, au pire européistes (voir un précédent édito : L’euro, les six positions en présence) en misant sur la coopération, au mieux protectionniste, en visant l’harmonisation des coûts ou des systèmes sociaux, inadaptée car le capitalisme est nécessairement national (pour la gestion politique de la monnaie et du salaire) et met les nations en concurrence, or seule la nation forte (la plus compétitive) peut se protéger.

La gauche de la gauche, surtout l’européiste, serait mieux inspirée d’en revenir à Jaurès, plus proche qu’elle du vrai Keynes, Jaurès internationaliste, mais qui en 1890 défend le protectionnisme pour sauver le vignoble français, qui l’« accepte volontiers comme un abri provisoire » tout en considérant que sur la longue durée cela isole plus que cela ne protège. Le problème est que le recours au protectionnisme, qu’il soit « solidaire », visant le salaire direct, ou « social et écologique », visant le salaire socialisé, vise à restaurer la compétitivité-coût en accroissant le prix de marché des produits concurrents. Ce qui exige, soit que les secteurs non protégés soient compétitifs, soit que la protection incite à « moderniser » l’appareil productif, ce qui pose éventuellement la question d’une politique industrielle.
Quoi qu’il en soit, le protectionnisme ne peut s’envisager que dans le temps court et à condition que l’offre suive, ce qui n’est pas le cas en situation de crise du profit : dans ce cas vient l’inflation et toutes ses conséquences. Protéger le vignoble si les viticulteurs ne savent pas faire du bon vin pas cher ne sert à rien et est contre-productif.
Dans le cas de Jaurès, la France était encore largement un pays agricole et la viticulture avait subi un choc externe (Phylloxera), on pouvait penser qu’à l’abri de droits de douane, elle pourrait s’en remettre. De même, quand au début des années 20, Keynes recommande la sortie de l’étalon-or pour protéger l’agriculture et les salaires anglais, il ne se pose pas la question de la compétitivité de l’industrie. Plus généralement, comme Jaurès, Keynes n’envisage le protectionnisme que comme dernier recours, comme, en quelque sorte, arme de dissuasion du faible au fort. Mais Keynes n’est pas socialiste, il ne défend les salariés que par souci de cohésion sociale, pour sauver le capitalisme (en cela il est ordo-libéral), tandis que Jaurès a le souci d’égalité et de justice.
On comprend par quel malentendu la gauche de la gauche peut, contre Say, préférer Keynes à Jaurès, dès lors que les deux se réclament à la fois de l’internationalisme et du protectionnisme. Mais Jaurès les inscrit dans une stratégie et une dynamique de sortie du capitalisme, pas comme instruments dans une politique de gestion du système.

Venons-en au rôle des solfériniens dans la phase actuelle des politiques d’austérité. Leur objectif immédiat est de supprimer l’ensemble des cotisations dites patronales tant pour la branche Famille, qui touche aussi, rappelons-le, pour plus de 30 % des aides au logement. Sachant que toute baisse des cotisations a comme conséquence une augmentation des profits sans embauches supplémentaires, cette seule baisse des cotisations ne saurait produire des embauches, et les contreparties demandées dans le cadre du Pacte de responsabilité sont une douce illusion, contradictoires avec le cadre ordo-libéral du « socialisme de l’offre ». Si les couches populaires et moyennes intermédiaires ne bloquent pas le processus entamé avec la branche famille, Hollande ou son successeur néolibéral, feront la même chose avec l’Assurance-maladie. Et pendant ce temps-là, beaucoup rencontrent de vraies difficultés dans la la vraie vie : un exemple parmi des centaines d’autres “Pourquoi les vieux saturent les urgences“.

La 11e thèse de Karl Marx sur Feuerbach est de plus en plus impérative : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe maintenant c’est de le transformer. »

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