Ecologie

L’écologie : un refus des Lumières ?

samedi 19 février 2011
Par
Historien des idées et politologue français qui travaille sur les droites radicales et les subcultures « jeunes ». Chargé de recherche au Laboratoire Cultures et Sociétés en Europe (Chaire Gutenberg) de l’Université de Strasbourg.

L’objectif de cet article n’est pas de créer une polémique inutile et stérile mais simplement de soulever une ambiguïté intellectuelle présente au sein de l’écologie politique. En effet, une très grande majorité des écologistes militants, et non pas seulement ceux engagés en politique, refusent le libéralisme non seulement économique mais aussi philosophique, comme l’a montré la tribune de Noël Mamère, d’Eva Joly, et d’Esther Benbassa, publié dans le journal Libération du 27 janvier. Nous tenterons de mettre à jour, dans cet article, la généalogie d’un tel refus.

L’écologie est entrée dans la vie politique il y a près de trente ans lorsque quelques écologistes allemands sont devenus députés. Les années soixante-dix ont en effet vu le rassemblement de libertaires post-soixante-huitards, d’écologistes, de scientifiques et de défenseurs de la nature autour de la question du nucléaire et des premières réflexions sur la croissance. Globalement donc, les écologistes se positionnent idéologiquement, et de leur propre chef, à gauche. Pourtant, nous verrons que certains thèmes écologiques analysés ici sont plutôt de droite. D’ailleurs, certains au sein du mouvement écologiste, notamment allemand, ont pu parler à ce propos de « conservatisme des valeurs », une expression qui a le mérite d’être explicite sur le contenu intellectuel du mouvement écologiste. De fait, nous réfléchirons principalement dans cet article sur les rapports entre l’écologie et certaines valeurs que nous pouvons considérer comme conservatrices, comme la technophobie et l’antimodernité.
Ensuite, et cela sera l’un de nos deux fils conducteurs, nous montrerons que la rencontre entre ces références conservatrices et l’écologie a donné naissance à un courant de l’écologie politique que certains ont pu qualifier de « réactionnaire », couvrant un spectre politique allant de la droite anticonformiste conservatrice à l’extrême droite, notamment au sein de la Nouvelle Droite et chez les Identitaires, et dont l’influence se fait de plus en plus grande dans les milieux altermondialistes, comme a pu le mettre en évidence Jean Jacob1. L’autre fil directeur sera l’étude de l’une des dérives de ce naturalisme radical, l’apparition d’une écologie non seulement antimoderne et technophobe mais aussi antihumaniste, refusant l’apport des Lumière, une écologie surtout présente aux marges extrêmes de l’éventail politique. À la suite de Marcel Gauchet2, nous pouvons donc dire que le débat sur l’écologie peut se replacer dans le cadre plus large des débats sur la modernité et l’héritage des Lumières dont découle le progressisme.

Origine de l’écologie politique

Une partie des origines du mouvement écologiste contemporain est à chercher au sein de mouvements issus du romantisme politique, tels certains courants de la « Révolution Conservatrice » allemande, comme les völkisch, les mouvements de réforme de la vie, le Lebensreform, ou comme les premiers alternatifs allemands de la fin du XIXe siècle, voire chez des auteurs comme l’Américain Henry David Thoreau, le « Rousseau américain »3. Celui-ci a en effet posé les bases d’une forme d’écologie dans un roman publié en 1854, Walden ou la vie dans les bois.

Ces auteurs ou ces courants ont été influencés par le romantisme en général, né en réaction aux valeurs des Lumières, plus que par Rousseau, souvent présenté comme le précurseur de ce courant. Contrairement à ce qui est souvent écrit, Rousseau ne croyait pas en la possibilité d’un retour à un état originel ou à un hypothétique âge d’or. Il affirmait que « La nature humaine ne rétrograde pas ». Cependant, sa pensée, au travers de l’interprétation romantique, a influencé certains théoriciens d’un retour à la nature. Ces « pré-écologistes » idéalisèrent la nature, faisant de l’« état de nature » une nostalgie d’un Éden dans lequel les hommes et la nature vivaient harmonieusement. En effet, le XIXe siècle voit apparaître des discours, politique, religieux ou culturel, nettement « urbanophobes », la ville devenant dans ceux-ci le lieu de tous les vices et de tous les périls4.

Cette vision passéiste eut pour conséquence de voir le développement d’un discours antimoderne. Ces premiers mouvements se sont aussitôt présentés comme un refus du monde moderne et industriel qui émergeait alors : la pensée de Thoreau est en effet marquée par le refus de l’urbanisation et de l’industrialisation. Ce refus était aussi déjà présent dans les discours des premiers groupes alternatifs allemands du début du XXe siècle. Le germaniste Louis Dupeux a pu constater qu’il a existé dans l’Allemagne wilhelminienne des expériences alternatives, écologistes, de nature « néo-romantique », les Lebenreformer, qui furent à l’origine des premières plaintes contre la pollution de l’eau et de l’air. Ces mouvements néo-romantiques de la fin du XIXe siècle s’opposaient à l’urbanisation et à l’industrialisation de l’Allemagne au motif que cela entraînerait la décadence spirituelle et la destruction de la nature. Ils proposaient, comme solution, un retour à la nature, à travers la création de communautés paysannes, du naturisme (les « bains de lumière »), du végétarisme et des médecines douces5.

Positionnement des thèmes écologistes

La plupart des thèmes écologistes ont appartenu ou appartiennent encore à un univers de référence plus conservateur que libéral. En effet, l’écologie est l’héritière du romantisme plutôt que celle des Lumières. « Que l’on songe, par exemple, écrit assez justement le néo-droitier Charles Champetier, aux vertus de la vie naturelle célébrées face aux vices de la vie urbaine, à l’idée de nature conçue comme un ordre harmonieux, au refus du progrès, à la réaction esthétique contre la laideur de la société industrielle, à la métaphore de l’“organique” opposé au “mécanique” ou du “vivant” face à l’abstrait, à l’éloge de l’enracinement et des petites communautés… » Par conséquent, « […] la terre apparaît ici comme donatrice primordiale de l’élément nourricier et ordonnatrice d’un mode de civilisation traditionnelle que la révolution industrielle n’aura de cesse de transformer en un “monde perdu” dont le romantisme eut, le premier, la nostalgie »6. Il faut aussi garder à l’esprit qu’un grand nombre de valeurs prônées par les écologistes, ou par les décroissants, comme la parcimonie, la modestie, le sens du sacrifice, etc. relève plutôt de cet imaginaire conservateur.
Parallèlement à cela, les écologistes se sont aussi positionnés politiquement à gauche. L’une des figures tutélaires de l’écologisme français fut l’agronome René Dumont. Ce dernier prônait un discours radical assez ambigu. D’un côté, il soutenait une sorte de socialisme écologiste anticapitaliste et autogestionnaire. De l’autre, il défendait la « croissance zéro » du Club de Rome et surtout un malthusianisme radical. En effet, anticipant une surpopulation mondiale à venir, il désirait inciter les couples à n’avoir qu’un enfant. En Allemagne, les références provenaient de l’École de Francfort, de ce qui a été appelé en Allemagne la Nouvelle Gauche et évidemment du « naturalisme subversif » ainsi que de ce que Luc Ferry et Alain Renaut ont appelé « la pensée 68 »7.
L’imaginaire des écologistes de gauche, issu des Lumières, s’est inscrit donc globalement, et jusqu’à récemment, dans une conception progressiste de l’histoire et du monde. Cette position s’est notamment manifestée, dans les années soixante-dix, dans les thèses de Serge Moscovici. Selon celui-ci, l’Homme a toujours façonné, « anthropisé », la nature. Cette forme d’écologie ne remet pas en cause les fondements prométhéistes de la civilisation occidentale : elle peut être vue comme une simple tentative de conciliation entre les préoccupations écologiques et le productivisme industriel (le « développement durable » ou « soutenable »). En outre, cette écologie gestionnaire est sensible aux questions sociétales, en particulier aux conditions de vie des minorités (immigrés, minorités sexuelles et religieuses, etc.).
Ces différentes origines, conservatrices ou alternatives, promeuvent néanmoins une même vision du monde foncièrement anti-Lumières. Cela est particulièrement manifeste chez les Grünen, les Verts allemands, du début des années quatre-vingt, qui se référèrent aux thèses de Martin Heidegger : celui-ci soupçonnait la technique d’avoir entièrement arraisonné la nature. En 1975, alors à la fin de sa vie, Heidegger signa même un moratoire appelant la fin du programme nucléaire allemand. Cette condamnation se retrouve chez l’un des pères de l’écologie politique, Hans Jonas, un ancien élève de Martin Heidegger. De même, les écologistes américains les plus radicaux soutiennent encore actuellement un discours anti-Lumières. En effet, de grands noms de l’écologie américaine ont soutenu, ou soutiennent encore, une conception romantique et antimoderne de l’écologie, tel Aldo Leopold, un disciple de Thoreau qui fut un conseiller aux Nations Unies pour les questions écologistes.

Une futurologie pessimiste

L’écologie est devenue, au sortir de la Seconde guerre mondiale, une branche d’une « futurologie » au discours catastrophiste et très largement technophobe : « Ce qui s’est produit depuis 1945, écrit Pierre-André Taguieff, c’est l’effondrement de l’optimisme technologique hérité du XIXe siècle qui a “succombé à une série de chocs provoqués, depuis les années 1940, par le développement concret de la technologie”, ainsi que l’a établi le philosophe Peter Kemp dans un livre important. Le premier choc fut provoqué par l’emploi de la bombe atomique contre les villes d’Hiroshima et de Nagasaki, montrant que la science et la technique n’étaient pas nécessairement vouées à permettre la construction d’une société meilleure.8 »
Concrètement, la futurologie écologiste est une résistance à la technique, une technophobie, et doit être vu comme une peur d’aller trop loin et trop vite vers l’inconnu. Cette idée a été développée et conceptualisée dès les années cinquante par le philosophe Günther Anders. Celui-ci est vite devenu le principal théoricien d’un catastrophisme éclairé et le prophète crépusculaire d’un Hiroshima planétaire. Comme nous l’avons dit précédemment, ce catastrophisme, cette heuristique de la peur, est présent dès les origines de l’écologie politique. De fait, les écologistes, quelle que soit leur tendance politique, ont un trait psychologique marqué : ils refusent de faire confiance aux hommes et au temps. Or, cette méfiance est, selon l’historien Michel Winock, l’une des caractéristiques du discours de droite : « Le présent est odieux, écrit-il, en ce qu’il est une étape de la dégradation d’un modèle d’origine valorisé comme un temps béni, un paradis, perdu sous les coups de la modernité.9 »
Comme l’écrit Luc Ferry dans son livre polémique Le Nouvel ordre écologique : « La renaissance du sentiment de compassion à l’égard des êtres naturels s’accompagne toujours d’une dimension critique à l’égard de la modernité.10 » Et effectivement, dans un tel discours, l’« avenir » devient le synonyme de « tout peut arriver ». Les écologistes ont constaté, assez justement d’ailleurs, que, depuis 1945, l’humanité « pacifique » a plus dévasté la planète que les deux guerres mondiales réunies. Dès lors, toute innovation scientifique devient suspecte : « on somme donc le scientifique d’éviter à tout prix non seulement la catastrophe, mais également l’ombre de toute catastrophe possible. Le discours sur la catastrophe acquiert ainsi un pouvoir réel, et une véritable légitimité, même si la catastrophe est purement fictive.11 »
L’idéologie écologique signe la fin d’une autre : l’idéologie du progrès, issue de la philosophie des Lumières. L’avenir devient porteur d’inquiétudes et non plus de promesses. Une succession de catastrophes industrielles de grande ampleur (Seveso, Bhopal, Three Miles Island, Tchernobyl) a hypothéqué la confiance des Occidentaux dans l’idéologie du progrès, dans le « méliorisme » pour reprendre un néologisme taguieffien, l’avenir radieux des scientistes se transformant en un futur assombri par les périls à venir (comme l’intensification de l’effet de serre ou l’amoindrissement de la couche d’ozone), les risques de dérapages scientifiques et industriels se multipliant. L’histoire montrerait, dans un tel discours, « l’existence d’un lien quasiment ontologique entre l’exercice des sciences et celui de la domination violente : la libido sciendi et la libido dominandi marcheraient ensemble depuis la nuit des temps »12.
Ainsi, Hans Jonas affirmait, à la suite de Martin Heidegger, « que les moyens déployés par la technique dépassent les compétences et les objectifs de l’homme (illusion prométhéiste) »13, que la technique échappe à l’homme. Cette hubris, cette démesure technologique, serait couplée, selon les penseurs écologistes, à un pillage systématique des ressources naturelles : le modèle occidental de développement, fondé sur une exploitation intensive et extensive illimitée des ressources, détruit la planète. Ce phénomène est aggravé par le risque de surpopulation mondiale qui augmente considérablement les déséquilibres industriels, démographiques et écologiques entre les pays développés et ceux en voie de développement, c’est-à-dire des pays dont les Occidentaux jaugent la richesse à l’aune du développement économique. La « futurologie » écologique naît donc de l’idée que notre monde est devenu « plein », qu’il va souffrir d’un certain nombre de maux (sur-urbanisation, explosions démographiques, déforestations, érosions des sols, désertifications, crise de la vache folle, etc.), le risque majeur étant un effondrement, au sens défini par Jared Diamond dans son livre éponyme, Effondrement14.

Un nouveau projet sociétal

Cette futurologie pessimiste et/ou catastrophiste implique aussi une ré-élaboration des projets sociaux, qui ne résultent plus d’une attente optimiste d’hypothétiques « lendemains qui chantent » progressistes et/ou communistes, mais d’une réflexion sur les enseignements du passé et du présent. En effet, les écologistes ont pris acte de la fin des « grands récits ». Cette idée a été notamment développée en 1980 dans un livre d’André Gorz, Adieux au prolétariat. Au-delà du socialisme15. Gorz y appelait la gauche à se défaire du « fétichisme ouvrier », et de tout déterminisme matérialiste…
La futurologie écologiste, plus largement, réfléchit à des alternatives concrètes à la domination du tout économique et du tout productiviste. Il s’agit, selon les écologistes, de concevoir une sortie de la société de consommation, née des spéculations d’Adam Smith. Il s’agit aussi de réfléchir, dans l’aspect le plus radical de la pensée écologiste, à une déconstruction de la modernité dans ce qu’elle a de plus essentielle : l’humanisme et l’individualisme. L’écologie, en raison de son approche globale des problèmes de l’environnement, de l’importance qu’elle donne à la relation entre l’homme et le monde, et aussi bien sûr de sa critique de la dévastation de la Terre sous l’effet de l’obsession productiviste, de l’idéologie du progrès et de l’arraisonnement technicien, doit proposer une nouvelle vision du monde. À l’hubris économique et au prométhéisme technicien progressiste, l’écologie veut opposer le sens de la mesure et la recherche de l’harmonie. Pour cela, elle doit se débarrasser des schèmes intellectuels hérités des Lumières et promouvoir de nouveaux systèmes sociaux, parfois très conservateurs. Ainsi, Hans Jonas n’hésitait à promouvoir une sorte de dictature éclairée, seule capable selon lui de défendre les droits de la nature.

Cet antilibéralisme, tant économique que politique, est d’ailleurs revendiqué par des militants écologiques. Ainsi, certains d’entre eux considèrent que le libéralisme et l’écologie sont inconciliables16. En effet, selon ceux-ci, le libéralisme, tant politique que philosophique, étant à l’origine de la mondialisation et prônant l’universalisme, détruit à la fois les identités nationales, l’ethnocide cher à Robert Jaulin, et la nature par son éloge du marché sans entrave et son consumérisme productiviste. Le libéralisme y est donc vu comme une idéologie reposant exclusivement sur la liberté, qu’elle soit économique ou politique, une liberté qui met en péril les modèles holistes des sociétés traditionnelles. De fait, en condamnant le libéralisme, à l’origine de nos sociétés modernes contemporaines, les écologistes radicaux peuvent être vus comme des nostalgiques d’un âge d’or holiste. Dans un tel système, l’individu n’existe pas en tant que tel mais s’insère dans un nœud de relations sociales. Le holisme écologique étend ces nœuds de relations au-delà de la sphère humaine pour englober l’environnement. L’une des conséquences d’un raisonnement est de fondre les sociétés dans des écosystèmes dont il devient indispensable de défendre l’intégrité, voire d’essentialiser les immigrés vivant dans les sociétés occidentales. Pour défendre une telle vision du monde, il devient nécessaire de s’émanciper de l’idéologie du progrès, ce que font d’ailleurs les partisans de la décroissance. Serge Champeau souligne avec justesse qu’il existe, dans l’éloge de ces communautés autosubsistantes, la persistance d’un « imaginaire du romantisme réactionnaire du début du XIXe siècle »17 dont nous avons déjà parlé.

Il existe au sein des Verts une exception notable : Daniel Cohn-Bendit, qui peut être vu comme « un vrai libéral camouflé en libertaire », pour reprendre l’expression du journaliste Éric Conan18. En effet, il est favorable à la privatisation de certains services comme les télécoms, la poste, l’électricité, etc. En outre, Daniel Cohn-Bendit n’hésite à critiquer en Allemagne un positionnement à gauche. Si ces propos sont rares en France, ils ne le sont pas en Allemagne. En effet, selon Eric Conan, dans un article paru dans Marianne, Daniel Cohn-Bendit aurait affirmé aux Verts allemands : « J’entends dire mes camarades verts qu’ils ont des valeurs de gauche. Mais qu’est-ce que c’est, la gauche ? Le communisme ?, Le Stalinisme ?, Le colonialisme de Jules Ferry ? » En ce sens, il est cohérent : il se définit depuis les années quatre-vingts comme un « libéral-Libertaire »19. Ses positions ne font pas l’unanimité au sein des écologistes. Il est d’ailleurs assez courant qu’il soit considéré comme un imposteur, voire comme un dangereux mondialiste, un homme du « Système »20.

L’écologie radicale

Nos écologistes sont attirées par une forme radicale de l’écologie : l’« écologie profonde ». Cette « écologie profonde » (deep ecology) s’oppose à l’« écologie superficielle » (shallow ecology) qui se ramène à une simple gestion de l’environnement et qui vise à concilier préoccupation écologique et production industrielle sans remettre en cause les fondements des sociétés occidentales. Ces adeptes de l’écologie profonde développent un discours largement utopique rêvant soit d’un monde révolu, pour les réactionnaires ou les nostalgiques, soit d’un monde à venir, postmoderne, inspiré de Lyotard, pour les moins marqués à droite.
Les partisans de l’écologie profonde sont, selon Dominique Bourg, « […] conduits à rejeter la conséquence même de cette élévation [de l’homme au-dessus de la nature et de l’individu au-dessus du groupe], à savoir la proclamation des droits de l’homme. Ils s’en prennent encore à la religion judéo-chrétienne, accusée d’avoir été à l’origine de l’anthropocentrisme, à l’esprit scientifique analytique et donc inapte à la compréhension de la nature comme totalité, et enfin aux techniques, accusées de tous les maux. Rien de ce qui est moderne ne semble trouver grâce à leurs yeux »21.
Cette dimension naturaliste radicale est un point de convergence entre l’écologie de droite, conservatrice, et l’écologie de gauche, qui fut progressiste. En effet, toutes deux sont critiques vis-à-vis du progrès, dans le sens de progrès technique. Pour s’en convaincre, il suffit de repenser aux textes de certaines grandes références des écologistes comme André Gorz, Bernard Charbonneau ou Jacques Ellul. Certes, il existe une différence notable entre l’écologie politique que nous pourrions qualifier de « droite » qui associe refus du progrès technique et refus de l’idéologie progressiste, et une autre que nous pourrions qualifier par un mouvement de balancier de « gauche », qui certes refuse la dérive du progrès technique mais qui se situe encore comme une force progressiste socialement parlant. Mais, dans certains milieux radicaux de cette écologie de gauche apparaît un discours conservateur et antiprogressiste qui ne dit pas son nom mais qui exprime néanmoins de plus en plus clairement un discours équivalent à celui des écologistes de « droite »22.

Malgré un positionnement souvent ouvertement de gauche, la pensée écologiste la plus radicale, par les valeurs qu’elle promeut, reste donc assez largement une pensée conservatrice, très largement pessimiste et foncièrement antilibérale. En effet, les écologistes refusent de faire confiance aux hommes et à l’idée de progrès. Cette position tranchée soulève des interrogations. Malgré tout, la prise de conscience écologique est plutôt positive tant qu’elle ne se transforme pas en un terrorisme écologiquement correct, en un anti-monothéisme, en un naturalisme radical antihumaniste ou en un antimodernisme technophobe.

  1. Jean Jacob, L’Antimondialisation, Aspects méconnus d’une nébuleuse, Paris, Berg International, 2006. []
  2. Marcel Gauchet, La Démocratie contre elle-même, Paris, Gallimard, « Tel », 2002. []
  3. Cf. Donald Worster, Les Pionniers de l’écologie, Paris, Sang de la terre, 1998, pp. 79-131. []
  4. Sur ce point, cf. Arnaud Baubérot et Florence Bourillon (dir.), Urbanophobie. La détestation de la ville aux XIXe et XXe siècles, Paris, Bière Éditions, 2009. []
  5. Louis Dupeux, « La version “Völkisch” de la première “alternative” 1890-1933 », in Louis Dupeux (dir.) La Révolution conservatrice dans l’Allemagne de Weimar, Paris, Kimé, 1992, p. 185 et p. 190. []
  6. Charles Champetier, « La droite et l’écologie », in Arnaud Guyot-Jeannin (dir.), Aux Sources de la droite. Pour en finir avec les clichés, Lausanne, L’Âge d’Homme, 2000, p. 56 et p. 58. []
  7. Luc Ferry et Alain Renaut, La Pensée 68. Essai sur l’anti-humanisme contemporain, Paris, Gallimard, 1988. []
  8. Pierre-André Taguieff, L’Effacement de l’avenir, Paris, Galilée, 2000, p. 23. []
  9. Michel Winock, « L’éternelle décadence », Lignes, nº 4, octobre 1988, p. 62. []
  10. Luc Ferry, Le Nouvel Ordre écologique. L’arbre, l’animal et l’homme, Paris, Grasset, 1993, p. 33. []
  11. Etienne Klein, « Faut-il avoir peur de la science », Les Cahiers rationalistes, n° 601, juillet-août 2009, p. 7. []
  12. Ibid., p. 8. []
  13. Thomas Keller, Les Verts allemands. Un conservatisme alternatif, Paris, L’Harmattan, 1993, p. 213. []
  14. Jared Diamond, Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Paris, NRF Gallimard, 2006. []
  15. André Gorz, Adieux au prolétariat. Au-delà du socialisme, Paris, Galilée, 1980. []
  16. Laurent Ozon, « Ecologie et libéralisme : deux visions du monde inconciliables », in Benjamin Guillemaind et Arnaud Guyot-Jeannin (dir.), Aux sources de l’erreur libérale. Pour sortir de l’étatisme et du libéralisme, L’Âge d’Homme, coll. « Vu Autrement », 1999, pp. 94-106. []
  17. Serge Champeau, « L’idéologie altermondialiste », Commentaires, n°107, automne 2004, p. 704. []
  18. Eric Conan, « Cohn-Bendit, nouveau centre… de la recomposition », Marianne, 23 au 26 mars 2010, p. 23. []
  19. « Cohn-Bendit : “Je suis un libéral-libertaire” », L’Humanité, 7 janvier 1999. []
  20. Voir notamment, Paul Ariès et Florence Leray, Cohn-Bendit, l’imposture, Paris, Max Milo, 2010. []
  21. Dominique Bourg, « Droits de l’homme et écologie », Esprit, octobre 1992, p. 81. []
  22. Cf. Stéphane François, Une vision du monde réactionnaire ? Réflexions sur l’écologie politique (titre provisoire,) Paris, Éditions du Cerf, préface de Stephen Launay, 2012. []
Par
Historien des idées et politologue français qui travaille sur les droites radicales et les subcultures « jeunes ». Chargé de recherche au Laboratoire Cultures et Sociétés en Europe (Chaire Gutenberg) de l’Université de Strasbourg.

Voir tous les articles de