Politique française

La cosmétique diversité

lundi 4 juin 2012
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Le quotidien Libération, phare de la pensée bourgeoise de gauche, vient de frapper fort, et dur. Dans son édition du 31/05, le journal se fend en effet d’un dossier sur la parité et la diversité du gouvernement et des cabinets ministériels. En bref : pas assez de femmes, mais surtout pas assez de membres « issus de la diversité ».

Les délires multiculturalistes

Passons l’épineux problème de la parité, qui fait débat même entre républicains intransigeants (Mélenchon est pour, Badinter est contre), pour en venir à cette fine analyse du quotidien bobo. Pratiquant ainsi la statistique ethnique, Libé tenta de comptabiliser tant bien que mal la quantité de diversité, dans la digne lignée des associations multiculturalistes (Indivisibles, Indigènes de la République, Terra Nova, etc.). A défaut de pouvoir mesurer les crânes, les auteurs sont donc allés calculer de manière assez hallucinante le nombre de prénoms « non-francophones ». Conclusion choc : mon Dieu! Il n’y pas assez de « membres issus de la diversité ». Et il ne suffit pas d’aller observer le gouvernement pour Libé, non, il faut aussi aller jeter un coup d’oeil sur les membres des cabinets, ces gens qu’on ne voit jamais nulle part. Désormais, ce qui compte avant tout c’est le patronyme et la couleur de peau, même chez les hommes de l’ombre. Exit les compétences, exit la classe sociale!

Toute cette mascarade pose néanmoins de sérieux problèmes de principes. S’il est évident que c’est a priori un bien non négligeable qu’apparaissent petit à petit des visages nouveaux, reflétant la diversité des origines ethniques du peuple, faut-il pour autant en faire un si gros sujet de préoccupation jusqu’à en faire l’objet de « rigoureuses » analyses statistiques et de trois grosses pages? Cette logique n’a en effet aucun sens en République, car en République le citoyen, excusez la tautologie, est citoyen, ni plus, ni moins. Il n’est ni Blanc, ni Noir, ni juif, ni chrétien, car dans l’espace public de la politique nul n’est défini par ses particularismes.

Que dirait-on par ailleurs si l’on inversait la formule et affirmait qu’il y a « trop de Blancs »? Cet exemple montre ô combien un tel procédé se révèle in fine indigne. Comment réagirait-on en outre si à l’inverse l’on allait dénoncer le manque de Blancs dans certains secteurs de la société? Ah pardon, ça on le sait déjà de manière empirique depuis l’affaire de l’équipe de foot française : les mêmes qui encensent « la diversité représentative », dans cette cohérence notoire qui caractérise si bien la gauche libérale, prennent au contraire des postures de vierges effarouchées – « comment peut-on se demander cela? » – sans pour autant se soucier des conséquences de leur mode de pensée. Car c’est bien à cela qu’aboutit la logique du gâteaux avec ses ingrédients – un peu de Noir par-ci, un peu de Jaune par-là, à croire que nous parlons de légumes –, les quotas demandés à certains endroits sont voués à être demandés à d’autres.

La diversité comme refuge et subterfuge

Cette terrible logique fait partie de ces fléaux hérités de ces folles années 80/90 (« la diversité ne préoccupe que depuis les années 90 » dira Alain Garrigou dans l’entretien accordé pour le dossier), quand la gauche, convaincue désormais de son incapacité à modifier l’ordre socio-économique établi (tournant de la rigueur oblige), se mit soudainement à penser sociétal plutôt que social, et race plutôt que classe. Pour citer Julien Landfried, auteur d’un excellent livre sur le communautarisme, « Le grand impensé de cette réponse positive à la demande de visibilité des minorités, c’est qu’elle cache avant tout une préférence pour le communautaire face au social, et participe donc à la mutation idéologique qui a caractérisé les entreprises de médias et le milieu journalistique depuis les années 1970 dans les pays développés. »1.

En effet, la logique de la diversité sert aujourd’hui bien souvent de refuge et de subterfuge d’une gauche acquise au système capitaliste libéral. Comme l’a très bien montré dans son livre Walter Benn Michaels2, la diversité est devenue par la force des choses l’adversaire de l’égalité : ne réfléchissons plus en terme de classes, cette notion désormais archaïque, pensons plutôt race, cette notion cosmétique, et donnons aux « minorités visibles » quelques arbres pour cacher leur forêt, en ayant la bonne conscience de l’antiracisme « pour faire bien de gauche » pendant qu’à côté la misère sociale, fruit des politiques libérales, perdure aussi bien chez les gens qui en sont issus que chez les autochtones de longue date. Après tout, n’entend-on pas généralement l’intégration dans le système capitaliste donnée en exemple de preuve de l’intégration? « Regardez, lui au moins a réussi sa vie, il est intégré, il est devenu un riche patron d’entreprise/trader/…! ».

En outre, il n’est venu à l’idée de personne chez nos brillants plumitifs de Libé de compter le nombre d’ouvriers, de paysans ou d’employés au sein du parlement ou du gouvernement. Nooon, assurément l’idée même de questionner la classe sociale des dirigeants ne peut que susciter risées et persiflages, voire un indémodable rappel à l’ordre anti-populiste. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que les références au think tank Terra Nova jalonnent ce dossier : c’est lui-même qui, déjà en 2011, avait émis un appel, non pas en faveur d’une « France métissée » mais bien à un recours aux minorités comme substitut à la crasse populaire. Oui, désormais chez les libéraux de gauche, vous êtes sûrs d’avoir au moins le libre choix de la couleur de vos maîtres, et l’on ira constater les prénoms ou les faciès pour choisir les dirigeants afin de satisfaire les bien pensants et les lobbys communautaires. La diversité, c’est bien, mais au sein de la bourgeoisie S.V.P.

Ceci conduira Benn Michaels à se poser la question : « Mais, au fond, notre engouement pour les questions ethnico-culturelles ne camoufle-t-il pas notre indifférence aux questions de classes? Nous aimons à penser que les différences qui nous divisent n’opposent pas ceux qui ont de l’argent à ceux qui n’en ont pas, mais les Noirs (ou les Asiatiques, ou les Latino-Américains, et ainsi de suite) et les Blancs. Un monde dans lequel certains d’entre nous n’ont pas assez d’argent est un monde où les différences nous posent un problème : celui de devoir remédier aux inégalités, ou les justifier. Un monde où certains d’entre nous sont noirs, d’autres blancs – ou métis, ou amérindiens, ou transgenres – est un monde où les différences nous donnent une solution : celle d’apprécier notre diversité. »3

Cette machine est enfin un profond moteur de dépolitisation. Car qu’a-t-on à fiche des idées politiques à partir du moment où le facteur primordial devient l’inné, à savoir l’ethnie? Même le généralement pertinent président de SOS Racisme (association qui après avoir vanté le multiculturalisme tout au long des années 80 et 90 a subi un changement en faveur d’un antiracisme républicain), Dominique Sopo, en vient à parler de « différents points de vue » pour désigner non pas les points de vue politiques (en matière d’économie par exemple), mais bien la couleur de peau. Lapsus révélateur ou non, le fait d’amalgamer un point de vue à une origine ethnique n’est pas sans rappeler quelques errements du passé, jusqu’à prendre des consonances maurassiennes dans l’édito de Vincent Giret, où celui-ci ne se gêne pas pour parler de « scandaleuse « exception française » dont ce pays ne parvient pas à s’extirper : une incapacité aussi crasse que chronique à accorder ses élites au pays réel. » Un tel fonctionnement de pensée en vient alors à aveugler les commentateurs politiques au fait véritablement marquant, et véritablement politique pour le coup, qui est l’omniprésence remarquée par Tefy Andriamanana4 de membres ou de proches du think tank Terra Nova – dont l’attachement au libéralisme tant économique que culturel n’est plus à démontrer – au sein des cabinets ministériels.

Le masque d’une réalité

Pendant que Libé s’amuse à compter les têtes blondes, le véritable « pays réel », lui, continue à subir l’acharnement libéral qui n’a pas de couleur tant dans ses causes que ses effets. Le peuple, grand absent des lieux de décision (parlements, gouvernement, etc.) et des médias5, et qui se désintéresse de plus en plus de la chose publique, se voit proposé en guise de solutions une attention plus poussée au caractère bariolé de ses prétendus représentants. Pourtant, si le « pays réel » ne trouve aucune représentation dans ses élites, ce n’est peut-être pas parce qu’elles sont insuffisamment bigarrées, mais bien parce qu’elles se foutent éperdument des opinions du premier. Cette « révolte des élites » (Lasch), celle qui les poussa à se liguer en masse en 2005 contre le non au TCE, et à voter en masse pour le traité de Lisbonne en 2008, est bien plus préoccupante que les éternels débats sur la couleur de leur peau ou de leurs chaussettes. Mais ce n’est pas demain la veille que l’on verra Libération consacrer 3 pages à ce problème de représentativité là…

  1. Julien Landfried, « Contre le communautarisme », éditions Armand Collin, p.125 []
  2. Walter Benn Michaels, « La diversité contre l’égalité », éditions Raisons d’Agir []
  3. Ibid, p.28 []
  4. http://www.marianne2.fr/Terra-Nova-le-vivier-des-cabinets-ministeriels_a219169.html []
  5. http://www.inegalites.fr/spip.php?article1493&id_mot=123, « Parmi les personnes qui prennent la parole à la télévision, on compte 79 % de cadres supérieurs contre 2 % d’ouvriers. []