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Laïcité ou racisme. L’antiracisme investi par le communautarisme

mardi 28 avril 2015

Le plan de mobilisation contre le racisme et l’antisémitisme lancé par Manuel Valls répond à un besoin évident. Il prévoit de renforcer la surveillance et la répression des discours de haine. L’Éducation nationale est convoquée et les initiatives locales seront soutenues. L’enveloppe budgétaire atteindra 100 millions d’euros sur trois ans. Ce plan ambitieux rencontrera des obstacles. L’un d’eux, peu visible mais redoutable, est la confusion mentale sans précédent qui s’est installée autour du racisme. L’humanisme des droits de l’homme et les leçons qui ont été tirées de l’histoire du XXe siècle ont pourtant permis de tracer les contours philosophiques de la lutte sans fin à opposer au racisme. Le racisme réduit chaque homme à son origine, l’enfermant dans le déterminisme de « la souche » dont il provient, tandis que l’émancipation moderne considère l’individu humain comme libre et la société politique comme l’affaire des peuples. L’opposition radicale entre ces deux représentations de l’homme fut pointée par Levinas en 1934 à propos du racisme hitlérien. Levinas observait que le racisme ne met pas seulement en cause « tel ou tel dogme de démocratie, de parlementarisme, de régime dictatorial ou de pensée religieuse », mais « l’humanité même de l’homme ». Dans une vision raciste de l’existence, « l’homme ne se trouve plus devant un monde d’idées où il peut choisir par une décision souveraine de sa libre raison » : il est lié à des idées et des valeurs « comme il est lié de par sa naissance avec toux ceux qui sont de son sang ». Le racisme enferme idéologiquement l’individu dans le passé, réel ou imaginaire, de ses ancêtres. Assurément, il n’a jamais suffi d’opposer au racisme une liberté abstraite qui nierait les déterminations biologiques et culturelles. La liberté des individus et des peuples s’exerce dans des conditions historiques déterminées ; et, comme l’indiquait Sartre, « l’essentiel n’est pas ce qu’on a fait de l’homme, mais ce qu’il fait de ce qu’on a fait de lui ». Mais, qu’il soit associé à l’esclavage,  au colonialisme, à l’antisémitisme, à la xénophobie, le racisme attaque toujours les principes républicains de liberté, d’égalité et de fraternité. Invariablement, il revient à fragmenter a priori l’humanité et à nier la singularité de chacun. Aussi, convient-il de lui opposer les deux principes philosophiques de l’universalité et l’individualité humaines. « Nous nous ressemblons tous, écrit Tahar Ben Jelloun, et nous sommes tous différents ; chacun est unique. »


Mais aujourd’hui, l’antiracisme est investi par l’idéologie communautariste qui ramène la politique à un terrain d’affrontements ethniques et religieux au lieu d’y voir l’affaire de l’universalité des citoyens. Le communautarisme s’attache à diviser le peuple et ferme toute perspective politique de transformation démocratique. Détournant l’antiracisme en idéologie victimaire, il réduit le racisme à une forme de domination ; ce qui le conduit à excuser le racisme du dominé ou à en dénier la réalité. Faisant de la lutte contre le racisme non l’affaire de tous mais celle d’une communauté particulière, ce prétendu antiracisme est sélectif et concurrentiel. Cependant, sa mystification la plus réussie est l’identification d’une communauté ethnique à une communauté religieuse. C’est le cas du communautarisme en « lutte contre l’islamophobie », qui part d’une réalité : la condamnation de l’islam politique cache souvent le racisme anti-Arabe. Mais loin de démasquer l’imposture, le communautarisme anti-islamophobe entre dans le mensonge raciste, faisant comme si toute personne d’origine arabe, ou supposée telle, était, « de nature », musulmane. Au lieu de combattre le racisme à l’encontre de l’Arabe et de l’étranger, les communautaristes condamnent « l’islamophobie ». Du coup, ils ne dénoncent guère le racisme anti-Arabe et sont étonnamment discrets quand il s’agit de condamner les crimes de l’islam fanatique, alors que la récusation conjointe des préjugés contre l’islam et de la violence de l’islamisme est aujourd’hui une nécessité. Les anti-islamophobes en rajoutent dans la confusion, lorsqu’ils assimilent l’intolérance religieuse au racisme. Certes, ces deux idéologies sont à combattre. Mais elles ne sont pas du même ordre, l’intolérance religieuse refusant la liberté de conscience des croyants, des athées et des agnostiques ainsi que le droit de chacun à l’examen critique, tandis que le racisme s’attaque à l’origine des personnes. L’intolérance religieuse, contre laquelle s’élève la laïcité, peut vouloir obtenir une conversion par la violence. Mais le racisme pousse plus loin encore la violence car il n’a que faire des conversions. Pour un raciste, un Arabe est un Arabe, même si celui-ci se déclare chrétien ou athée. Et depuis plus d’un siècle, la haine du Juif est pour l’essentiel indépendante de l’antijudaïsme religieux. Le communautarisme nie donc les ressorts réels du racisme, rendant ainsi impossible le combat antiraciste. Il brouille les enjeux jusque dans sa croisade contre le « racisme anti-Blanc ». Il part effectivement d’une réalité : les xénophobes nationalistes dénoncent le racisme anti-Blanc pour masquer leur haine du Noir, de l’Arabe et de l’étranger. Mais il en déduit que le racisme anti-Blanc et le « racisme anti-Français » ne seraient que des fictions. C’est oublier que les racismes sont toujours des machines à fabriquer des préjugés et des clichés. Quelle que soit sa manifestation, le racisme est une allergie à l’autre, réduit à une origine qu’il n’a pas choisie. De ce point de vue, la haine du « souchien » n’est pas moins détestable ni moins dangereuse que la haine du « bougnoule » ou du « youpin ». Il y a, à travers la multiplicité de ses expressions, un invariant du racisme que le communautarisme choisit d’ignorer et parfois même de reproduire.

Pourtant, une partie de la gauche demeure complaisante à l’égard du communautarisme. L’anti-islamophobie a longtemps porté l’habit de la protestation contre la domination sociale, même si elle n’a jamais proposé aucune perspective politique émancipatrice. Mais son discours s’est progressivement radicalisé, glissant d’une posture victimaire à une posture identitaire. Le meeting du 6 mars 2015 de « lutte contre l’islamophobie », qui fut préparé conjointement par les Indigènes de la République, des groupements islamistes et diverses organisations de gauche, a confirmé que l’idéologie anti-islamophobe ne prétend plus seulement faire reconnaître des discriminations. Elle proclame désormais l’identité en expansion des musulmans, en voie d’être présents à tous les niveaux de la société française. Mais loin de reconnaître dans cette évolution sociologique un progrès de la République laïque et un encouragement pour renforcer l’égalité et la fraternité de tous, elle y voit l’avancée d’une religion politique en lutte contre les « islamophobes », les « colonialistes », les « impérialistes », les « souchiens », les « sionistes »… L’avenir de la France ne saurait appartenir aux islamistes ni au FN, qui alimentent deux haines identitaires en miroir. La tâche est de défaire le racisme, chaque racisme. Ce travail interminable apparaîtra comme un élément clé dans la réinvention de la laïcité républicaine du XXIe siècle. Ainsi entendue, la mobilisation politique et culturelle contre le racisme est l’affaire solidaire du peuple. Les rancœurs racistes ont ressurgi dans leur absurde violence destructrice sous l’effet d’une crise qui n’en finit pas. Il serait irresponsable de laisser les mystificateurs de « l’anti-islamophobie » détourner le combat contre le racisme et compromettre l’éducation aux valeurs de la République.

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