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L’approche de Pablo Iglesias sur quelques grandes questions politiques : florilège Choix de textes traduits et présentés par Alberto Serrano

mardi 22 décembre 2015

Pablo Iglesias, quelques jours avant le scrutin du 20 décembre, recevait les journalistes du quotidien en ligne « Publico » dans son désormais célèbre mais toujours modeste appartement, hérité de sa grand-mère, dans le quartier populaire madrilène de Vallecas.

La forme et le fond

Interrogé sur le ton très rude et la violence verbale entre les candidats socialiste et de droite lors d’un récent débat télévisé, il estime que la façon de s’exprimer en politique par la violence et la crispation sont d’une époque révolue, et qu’il convient d’être ferme et sans concession sur le fond sans pour autant jamais perdre la forme polie et le respect personnel dans le débat.

Cette posture de sa part change de celle de ses premiers mois de 2015, durant lesquels la pression des médias, faisant de chaque débat et interview un moment de tension et de harcèlement, avait réussi à donner de lui une image fâchée et polémique. Iglesias a profité de la pause estivale pour revenir à son ton et son style d’origine, inspiré (dit-il dans une autre interview) par les conseils de son amie la mairesse de Barcelone Ada Colau ainsi que ceux d’autres femmes de son entourage. Il revendique désormais ce qu’il appelle une nécessaire féminisation du langage politique – sans doute par contraste avec la vieille habitude des politiciens de se la jouer macho.

Mais c’est plus certainement une façon d’adapter au monde médiatique actuel l’exigence posée dès les années 70 par Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, les grands inspirateurs de Podemos, qui ont proposé une lecture de Gramsci pour les temps à venir : Laclau et Mouffe posent la nécessité démocratique de faire de la politique comme compétition entre adversaires et non comme guerre entre ennemis, pour que la lutte des classes ne se ramène pas à la guerre civile et permette l’engagement le plus large des masses par la liberté d’opinion et d’expression, faisant de la démocratie le levier de la transformation sociale et culturelle.

Sans doute Iglesias se sera-t-il inspiré d’un dirigeant politique qu’il dit lui-même avoir découvert récemment (Iglesias publie sur twitter les photos des couvertures des livres qu’il vient de lire, avec un petit commentaire) : Enrico Berlinguer, secrétaire général du parti communiste italien décédé en 1984, inspirateur de l’eurocommunisme. Iglesias reprend intégralement le concept et l’expression de « compromis historique » pour s’adresser aux autres forces politiques espagnoles dans la période qui s’ouvre.

Tout le monde va devoir parler avec tout le monde

Selon Iglesias, « nous entrons dans une période historique où tout le monde va devoir parler avec tout le monde. Avec le PSOE nous pourrions parvenir à nous entendre sur les questions sociales. Avec [le parti émergent de centre-droit] Ciudadanos peut-être pourrions-nous nous entendre sur des sujets tels que la réforme électorale et des mesures de régénération du système politique. Je le pense malgré la déception de voir ce parti soutenir le gouvernement PSOE mouillé dans la corruption en Andalousie et le gouvernement PP mouillé dans la corruption à Madrid, et malgré ce qu’ils ont pu dire durant cette campagne électorale sur la violence machiste contre les femmes – qui les classe plutôt comme un parti de la vieille politique. »

« Notre projet politique est une alternative à la droite au pouvoir. Depuis le début nous avons désigné le PP [parti de droite au pouvoir] comme étant notre principal adversaire. Quand nous parlons du PSOE, c’est justement pour mettre en évidence combien il a déçu en se montrant en maintes occasions proche du PP. Moi, en tant qu’eurodéputé, j’ai pu voir qu’ils votaient ensemble au Parlement européen dans 75 % des cas. Mais c’est bien le PP qui est notre adversaire premier. »

« À Podemos, nous avons dû nous mettre à courir tout en nous attachant les lacets : depuis notre création en novembre 2014, nous avons dû faire face à plusieurs échéances majeures tout en nous construisant en tant que parti et en élaborant un programme et une alternative de gouvernement. Nous avons accusé le poids de ces difficultés durant un moment, après avoir commencé 2015 très fort avec notre rassemblement national à Madrid [plus de 200 000 personnes]. Nous avons certes traversé des moments difficiles et commis des erreurs, mais nous voici en plein forme dans la dernière ligne droite ! »

Du radicalisme à la modération ?

« Podemos a émergé comme force politique capable d’exprimer le sentiment d’indignation générale des Espagnols. Mais dès le début nous avons affirmé notre vocation à gouverner, nous le disions dès le 25 mai 2014 [alors que Podemos était une candidature aux européennes et pas encore un parti], lorsque nous n’avons pas sabré le champagne pour arroser le million et trois cent mille voix obtenues aux élections européennes. En un an et demi nous avons beaucoup grandi et nous sommes devenus un parti de gouvernement. Il ne s’agit pas de modération, de « centrisme », le mot qui définit le mieux ce que nous avons fait est maturité.

Nous avons conscience qu’en gouvernant, d’importantes mesures ne pourront se déployer que progressivement, telles que la baisse de l’âge de la retraite ou la nationalisation des entreprises électriques – pourtant autorisée par la Constitution espagnole elle-même – et nous avançons donc des mesures que nous sommes capables de défendre dans une approche de gouvernement aujourd’hui : briser l’oligopole des entreprises de distribution électrique, mettre en place un revenu minimum avec un dispositif complémentaire progressif pour huit millions et demi de personnes…

Notre projet de « rente basique » était critiqué comme étant « populiste » l’an dernier mais aujourd’hui d’autres partis notamment le PSOE l’ont repris tel quel ! Nous avons évolué vers une proposition qui peut être mise en œuvre dans les paramètres économiques actuels et qui permettrait de mettre fin à la pauvreté – qui frappe des millions de personnes et menace un tiers des enfants espagnols. Expliciter son financement, c’est gagner en crédibilité. »

Podemos et les militaires

« La présentation sur nos listes du général Julio Rodriguez [chef d’État-Major jusqu’en 2011] a été reçue avec un enthousiasme unanime dans Podemos. Nous sommes en contact avec les organisations démocratiques de militaires depuis le lancement de Podemos, avant même les élections européennes de mai 2014, c’est pour nous une question stratégique depuis le début. La participation du général Rodriguez à Podemos nous apporte crédibilité et solidité sur une dimension essentielle du gouvernement.
On nous a reproché de vouloir nommer un militaire plutôt qu’un civil ministre de la Défense. Mais jusqu’à présent ce n’étaient pas des civils qui étaient ministres, c’étaient des lobbyistes de l’industrie de l’armement ! Pour changer cela il faut quelqu’un au parcours et aux états de service impeccables.

Le prochain gouvernement devra faire face à une dette des dépenses de Défense de 21 milliards. Nous allons sans aucun doute revoir les contrats d’armement, auditer cette dette et la gestion du ministère pour savoir comment on en est arrivé là.

L’Espagne est dans l’OTAN et accueille des bases militaires des États-Unis. Nous appliquerons tous les accords internationaux, en même temps que nous agirons pour construire un système intégral de défense européen qui renvoie au passé le système centré sur les États-Unis. »

Podemos et le caractère pluri-national de l’Espagne

« Notre alliance stratégique avec les forces progressistes identitaires en Catalogne, Galice et Pays Valencien aura des développements importants dans les prochaines années. Pour moi, parler de Ada Colau (mairesse de Barcelone) qui est mon amie depuis quinze ans, de Monica Oltra (dirigeante du parti valencien « Compromis ») ou de Yolanda Diaz (dirigeante autonomiste galicienne), c’est comme parler de n’importe quelle personne de Podemos, je ne fais pas de différence.

La réalité de l’Espagne est pluri-nationale. On y parle plusieurs langues, on y trouve plusieurs identités nationales avec des configurations politiques singulières. La Catalogne présente un tableau politique très spécifique. Je regardais l’autre jour le résultat des élections de 1920, après le régime de Restauration : déjà à cette époque, on voyait nettement qu’en Catalogne tout était différent du reste de l’Espagne.

Dans le nouveau parlement, nous ferons le nécessaire pour qu’il existe un groupe parlementaire catalan, un groupe valencien et un groupe galicien. Pour nous c’est un choix stratégique. »

Podemos et la Grèce

« Nous avons beaucoup appris de l’expérience grecque. L’un de ces enseignements est l’importance des différences entre la Grèce et l’Espagne.

Malgré les immenses difficultés, Alexis Tsipras a donné une leçon d’intégrité démocratique et de courage politique, en constatant qu’il ne pouvait pas appliquer le programme qu’il voulait, qu’il devait changer de rythme, et en permettant aux Grecs de décider s’ils lui permettaient de continuer à la tête du gouvernement. Les Grecs ont agi de façon non équivoque et, petit à petit, le gouvernement parvient à réaliser des avancées avec le soutien de la majorité du peuple. »

École, laïcité, monarchie…

« Il est indispensable de développer l’enseignement public. Le fait que l’enseignement privé sous contrat remplisse les manques de l’enseignement public est une donnée historique, mais nous pensons nécessaire une transition vers la construction d’un service public complet d’Éducation nationale. Nous intégrerons progressivement les personnels des écoles privés dans la fonction publique, et nous cesserons immédiatement de financer les écoles qui séparent filles et garçons.

La religion doit être étudiée en cours d’histoire, comme un phénomène historique fondamental, notamment en Espagne. Mais en aucun cas il ne doit y avoir d’enseignement religieux à l’école publique.

Pour nous, un référendum sur République ou Monarchie n’est pas une priorité, et poser les choses en ces termes, c’est faire une faveur à la Monarchie. Nous préférons réaliser des avancées démocratiques ou tôt ou tard se posera la nécessité de l’élection démocratique du chef de l’État. Je crois que le roi Felipe aurait de bonnes chances de gagner une telle élection. »

Podemos, les communistes et le front de gauche Izquierda unida

En juin dernier, alors que les dirigeants de IU [Gauche unie, organisation créée en 1986 autour du PCE et qui a inspiré le Front de gauche en France] lançaient une grande offensive – curieusement relayée et pratiquement soutenue par les grands médias – pour exiger de Podemos qu’il « s’ouvre » à faire partie d’un grand front de gauche, Pablo Iglesias a répondu par quelques déclarations tranchées. Il s’est efforcé ensuite de les nuancer pour ne pas blesser les militants de IU, mais leur netteté a le mérite de ne pas tourner autour du pot…

« Établir un dialogue est toujours positif, mais pas question d’apparaître comme une coalition de partis de gauche. Ce n’est pas que j’aie un quelconque problème idéologique avec ça, personnellement je trouve ça génial, mais on ne gagne pas comme ça.

Il y a une sorte de fétichisme à gauche. On me dit : ce que tu proposes c’est de gauche ! Oui oui, ok ; la gauche aime tout ce que nous disons. Mais pour changer ce pays ça ne suffit pas ; l’identification symbolique avec le mot « gauche » et les symboles de gauche ne suffisent pas. Il faut une majorité sociale qui s’identifie à ton discours et tes propositions, et dans cette majorité sociale on trouve de nombreux secteurs qui ne s’identifient pas avec la gauche. D’une certaine façon c’est ce que nous avons démontré cette année : avec des propositions qui conviennent à la gauche, mais avec un discours et des façons de faire différentes, on peut gagner, on peut défier le pouvoir.

Récemment un journaliste de gauche nous disait en substance dans un article : « Vous vous trompez, il est faut que les Espagnols veuillent le changement, ils veulent juste une rechange, ils veulent Ciudadanos. Moi, je suis de IU. » Ce genre de posture est très révélatrice d’une partie de cette gauche, qui méprise son propre pays.

Vous avez honte de votre pays et de votre peuple. Vous considérez que les gens sont demeurés, qu’ils regardent la télé poubelle ou je ne sais quoi, tandis que vous vous considérez très cultivés et vous adorez vous confire dans une sorte de culture de la défaite. Le genre gauchiste triste, ennuyeux, toujours amer, la soi-disant lucidité du pessimisme… « On ne peut rien faire, les gens sont trop cons et votent à droite, moi je reste avec mes 5 %, mon drapeau rouge, etc. » Ok, je trouve ça super-respectable, mais je dis : foutez-moi la paix, nous ne voulons pas faire ça, nous voulons gagner.

Alors continuez à vivre votre pessimisme existentiel, à mijoter dans votre sauce pleine d’étoiles rouges et autres choses, mais ne vous approchez pas de nous, parce que vous êtes précisément les responsables si rien ne change dans ce pays, vous êtes de la cendre. Je ne veux pas de ces politiciens en cendre, qui en 25 ans ont été incapables de faire quelque chose, je ne veux pas de ces dirigeants de IU, pour qui j’ai travaillé comme conseiller politique, qui sont incapables de lire la situation politique du pays. Ne m’approchez pas, restez dans votre organisation, présentez-vous aux élections, chantez l’Internationale, sortez les drapeaux rouges ; moi je ne vais pas m’y opposer, je pourrais même m’y retrouver, parce que moi aussi ça m’émeut et j’aime bien. Mais je ne veux pas faire de la politique avec ça, alors laissez-moi tranquille. »