Lutter contre le néo-libéralisme

Le coût du travail

mardi 13 mars 2012
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Jean-Michel Muglioni, n’étant pas candidat à une élection, propose ici quelques réflexions sur le coût du travail sans prétendre apporter la moindre solution ni donner à quiconque le moindre conseil.

Le vivant coûte plus cher que la machine

La dénomination d’unité de puissance cheval-vapeur conserve le souvenir du passage de la traction animale à la machine à vapeur : à la fin du XVIII° siècle, il fallait montrer que le mécanique coûte moins cher que le vivant. De la même façon, comme l’a soutenu Georges Canguilhem1, l’abolition de l’esclavage doit moins à la philanthropie qu’aux progrès techniques. On oublie trop souvent que la machine est non seulement plus efficace que l’esclave, mais surtout moins chère. Il faut nourrir l’animal, il faut nourrir l’esclave, il faut en assurer la reproduction, la garde, le dressage ou l’instruction. Et du même coup il est arrivé que le salariat soit plus rentable que le servage. Ainsi l’économie est toujours en dernière analyse ce que Hegel appelle le règne des besoins et toute philosophie de la technique qui n’est pas en même temps une économie politique est superficielle – raison pour laquelle la fascination exercée sur certains esprits par les pages « apolitiques » de Heidegger sur la technique est inexplicable.

L’idée géniale de faire baisser le coût du travail

Dans les années 70 du XX° siècle, les payeurs ayant cédé aux exigences des travailleurs, le salariat finit par coûter trop cher. Il n’était pas rentable de payer salaires, cotisations sociales, impôts, assurances, retraites, mesures qui limitent accidents du travail et pollution, etc. L’Europe se trouva devant un problème dramatique : comment faire baisser le coût du travail ? Il ne suffit pas d’inventer une nouvelle machine, une nouvelle ruse technique, mais il fallut une ruse économique et politique. Jusque là, comme Ford l’avait cru, qui voulait que ses ouvriers achètent les voitures qu’ils produisent, on admettait qu’il faut payer les travailleurs pour qu’ils servent de débouché à une production dont l’accroissement permet l’accroissement du capital (l’enrichissement de ses possesseurs, les actionnaires). Ce cercle passa pour vertueux jusqu’à ce qu’on découvre qu’il était devenu inutile de payer les salariés européens, puisqu’on pouvait donner le travail aux pauvres des contrées lointaines, qu’on payait le moins possible. On transporta à bas coût leur production d’un bout à l’autre de la planète, et l’on cessa de payer le salariat européen. Il suffisait en effet d’y penser : un chômeur européen plus un ouvrier sous-payé d’un pays lointain coûtent moins cher qu’un travailleur européen assuré social et futur retraité, d’autant plus que les actionnaires n’ont pas à payer les chômeurs et les dégâts causés par le chômage. On peut donc s’enrichir non par la hausse mais par la baisse du coût du travail, ce qui pour un économiste est le comble de la rationalité. Pour faire admettre cette politique, il faut une propagande : c’est le discours sur la « valeur travail », expression au demeurant peu conforme au génie de la langue2, qui signifie que le travail a d’autant plus de valeur qu’il coûte moins cher.

Une ruse géniale : créer un pays à bas-coût en Europe

L’inventivité des hommes est sans limite : ils sont prêts à toutes les ruses pour s’enrichir. L’extension du marché européen à des pays où le travail coûte moins cher ne suffisait pas. On a donc prêté à l’un des pays de ce marché des sommes dont on savait qu’il ne pourrait pas les rembourser, jusqu’à ce que les autres lui imposent, sous prétexte de rembourser ses dettes, de baisser les salaires et de limiter le plus possible tout ce qu’on appelait jusqu’alors aide ou sécurité sociales. C’était faire d’une pierre deux coups. D’une part on dispose sur place d’un pays où le coût du travail est enfin supportable et donc la « valeur travail » honorée, et d’autre part l’oligarchie remplace la démocratie. Ainsi le propriétaire d’une entreprise appartenant aux pays qui n’ont pas encore baissé les salaires l’installe dans le pays mis sous tutelle et peut imposer à ses salariés une diminution drastique de leur salaire3. Alors le coût du travail redevient supportable, du moins pour quelques années, et le chômage continue de s’accroître dans les pays tuteurs. Jusqu’où ira une telle politique ? Parviendra-t-elle à transformer les pays du sud en camp de travail à bas coût pour les pays du nord ? La production s’effondrera-t-elle faute de consommateurs en sorte que la récession finira par ruiner toute l’Europe ?

La résignation

Ou les peuples finiront-ils par se réveiller ? Car jusqu’ici aucun des responsables de cette politique n’a été arrêté, jugé ou lynché. Voici comment Montaigne se fit le porte parole des cannibales et formula leur jugement sur la France de la fin du XVI° siècle porte : « ils avaient aperçu, écrit-il, qu’il y avait parmi nous des hommes pleins et gorgés de toutes sortes de commodités, et que leurs moitiés étaient mendiants à leurs portes, décharnés de faim et de pauvreté ; et trouvaient étrange comme ces moitiés ici nécessiteuses, pouvaient souffrir une telle injustice, qu’ils ne prissent les autres à la gorge, ou missent le feu à leurs maisons. » La résignation et la veulerie des hommes permettent aux bandits de tout oser.

Un dilemme économique

Un citoyen normalement ignorant et peu intéressé par la bourse ne peut manquer de tourner et retourner dans sa tête un dilemme. Le monde semble avoir le choix entre deux abîmes. D’un côté il y a le cercle prétendument vertueux d’un accroissement toujours plus grand des richesses pour assurer par la consommation l’augmentation de la production et donc du capital : le capitalisme classique associe l’enrichissement des pauvres à celui des riches et ce qu’on appelle les trente glorieuses en était le modèle. De l’autre au contraire il y a un accroissement des écarts entre riches et pauvres, qui permet aux plus fortunés de l’être d’autant plus que les pauvres sont plus pauvres. Les deux systèmes sont naturellement voués à l’échec puisque d’un côté on ne peut pas indéfiniment produire sans épuiser toutes les ressources de la planète, et de l’autre, la production ne trouvant plus les débouchés dont elle a besoin, c’est la récession, qui comme toujours touche d’abord les plus faibles.

Le travail désocialisé

Les philosophes des siècles passés nous ont appris que le travail est producteur de richesses. Ils ne voulaient pas dire que chacun doit travailler pour s’enrichir – on savait alors que l’enrichissement personnel requiert d’autres moyens –, mais pour contribuer à la prospérité générale : par son travail, croyaient-ils, chacun collabore à une œuvre commune et permet ainsi à tous de vivre une vie humaine, c’est-à-dire d’avoir le temps et les moyens de faire autre chose que de travailler. Cette représentation du travail a fini par disparaître et le slogan : « Il faut travailler plus pour gagner plus » en est à la fois un des symptômes et une des causes. Le travail a perdu dans les esprits sa valeur sociale, c’est-à-dire ce qui fait son sens.
Au milieu du XX° siècle, l’Europe s’était donné un droit du travail conforme à la nature sociale de la coopération humaine, et après de nombreuses luttes, les fruits du travail, au lieu d’enrichir seulement les plus riches, permettaient aux Etats d’aménager le territoire, de créer des écoles et des hôpitaux où l’enseignement et les soins étaient gratuits, de construire aussi des salles de concert et des musées, etc. Parler d’Etat-Providence pour caractériser ces régimes revient à mettre sur le compte d’un miracle des pratiques conformes à la nature des choses et à la justice. Le travail ainsi désocialisé dans les esprits, il ne restait plus qu’à le désocialiser dans la société.

Le prétexte de la dette

Il est aisé, dans ces conditions, de faire croire que le coût du travail est exorbitant. Qu’il comprenne, il me faut le répéter, le financement de l’armée, de la police, de la justice, de l’aménagement du territoire, de l’école, de la santé, bref, de tout ce qui permet de mener une vie humaine, plus personne ne semble en avoir la moindre idée. Il faut changer notre « modèle social », car il coûte trop cher, tel est l’impératif politique du temps présent ! Et les comptes montrent en effet d’une manière irréfutable que tout cela non seulement coûte cher mais ne produit pas de richesse. On a donc continué pendant des années de payer à crédit cette « assistance », comme on dit (puisqu’assurer à un homme les conditions matérielles de sa dignité d’homme, c’est de l’assistanat, c’est une prime à la paresse), en enrichissant les banques auxquelles on empruntait, et elles ont fini par penser que les Etats pourraient ne pas les rembourser. Elles leur imposent donc aujourd’hui de ne plus payer fonctionnaires, infirmières, musiciens, instituteurs, juges, policiers, etc. qui tous sont des parasites économiques, ainsi que les retraités et les malades. Et comme la plupart des hommes ne comprennent plus le sens du travail et considèrent que sa finalité est de leur faire gagner de l’argent, les peuples se soumettent sans trop broncher aux purges qu’on leur impose. Ainsi, en ce début de l’année 2012, dans la campagne électorale pour la présidence de la République, il est généralement entendu que le problème de la France est la dette de l’Etat, et la rue reste calme. Réformer veut dire aujourd’hui cesser de financer tout ce par quoi la société française est conforme à ce que doit être une société humaine. Est-ce un progrès de la civilisation, puisque des chefs d’Etat élus respectent leurs argentiers, contrairement au roi de France qui au XIV° siècle s’en prit aux Lombards, ou bien faut-il conclure que l’intérêt de l’actionnariat prévalant sur l’intérêt général, la royauté était plus républicaine que la république ?

  1. Machine et organisme, p.108, dans La connaissance de la vie, Vrin 1971. []
  2. cf. Sur un mot de Laurence Parisot, cf. Valeurs III, note sur la valeur travail. []
  3. Cf. par ex. http://www.marianne2.fr/La-Grece-au-fil-des-memorandum_a215967.html []
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