Chronique d'Evariste

Mitterrand et Rocard : les idolâtrer ou tourner la page ?

lundi 11 juillet 2016
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Quand un néolibéral, situé à gauche de l’éventail politique, décède, les médias entonnent tous l’hommage du grand homme sans qui nous ne serions pas aussi heureux que nous le sommes. Le décès de Michel Rocard (23 août 1930-2 juillet 2016) a ouvert un concert de louanges dans lesquelles toute critique politique était absente. On se serait cru dans le cadre d’une canonisation de saint bien qu’il soit protestant.

Première gauche mitterrandiste contre deuxième gauche rocardienne : accepter ce conflit est à terme rompre avec la gauche de gauche

On oublie trop souvent que c’est la première gauche mitterrandiste qui assume le tournant libéral de 1982-83 et qui ouvre grandes les portes du néolibéralisme en France. On oublie trop souvent que la deuxième gauche fut organisé en trois pôles : le groupe politico-intellectuel organisé autour de Rocard, la CFDT comme pôle syndical, et la Fondation Saint-Simon comme centre de réflexion. Nous voyons donc où a mené cette deuxième gauche aujourd’hui : au soutien inconditionnel à la loi El Khomri. Et c’est bien parce que Chevènement et Motchane décident de considérer la bataille entre la première gauche et la deuxième gauche en 1978 comme la bataille principale que le Ceres rompt avec la perspective historique qu’il s’était tracée jusque-là.

Rappelons ici l’épisode historique croquignolesque de 19781 qui scella le soutien de Chevènement et de Motchane pour permettre à François Mitterrand de prendre le pouvoir dans le PS face à Rocard, d’être le candidat de gauche à la présidentielle de 1981 pour in fine engager le PS dans le modèle politique néolibéral et dans la soumission au marché avec l’aide soutenue de Rocard.

Difficile ensuite de prendre au sérieux les scrupules de certains de cette deuxième gauche qui se mettent sur le tard à critiquer la gauche de gouvernement qu’ils ont largement soutenue : Rocard et Larrouturou, André Gorz (alias le journaliste Bosquet du Nouvel Obs), Patrick Viveret, Jacques Julliard et quelques autres. Idem dans la première gauche comme celle de Pierre Joxe et de quelques autres. Tout cela pour voir au pouvoir aujourd’hui les enfants de Mitterrand et de Rocard réunis que sont Hollande et Valls continuer la politique de Sarkozy.

Pour arriver à quoi ? A une augmentation incroyable de la pauvreté en France. Dans sa dernière étude intitulée « Les revenus et le patrimoine des ménages » édition 2016, l’Insee note que le revenu médian des Français a diminué de 1,1 % de 2008 à 2013 et de 3,5 % pour le décile des ménages les plus pauvres ! Et on découvre que 50% des Français gagnent moins de 1 667 euros par mois en 2013 alors que le SMIC brut était en 2013 de 1 430 euros par mois ! Quant à la pauvreté, sous le seuil des 60 % du revenu médian, soit environ 1 000 euros, elle concerne 8,6 millions de Français soit 14 % de la population, en augmentation de 0,7 % de 2008 à 2013 ! Si on ajoute que 1,9 millions de travailleurs sont en dessous du seuil de pauvreté ci-dessus, on mesure bien que la croissance des travailleurs pauvres suite aux mesures de précarisation de l’emploi prise par les néolibéraux de droite ou de gauche est un marqueur de la période. Quand on considère que dans la période 2013-2016, nous avons eu une croissance forte du chômage (à condition de cumuler les catégories A, B, C, D, E – et non de regarder seulement la catégorie A comme le font les nouveaux « chiens de garde » médiatiques), on peut dire que la simple publication du rapport de l’Insee est un triste bilan pour Nicolas Sarkozy et ses amis LR et pour Hollande et la direction du PS.

Donc, il est temps de tourner la page néolibérale des amis de Nicolas Sarkozy, d’Alain Juppé et de François Bayrou, du Front national, qui attend le moment de s’allier avec la droite néolibérale et des amis Hollande, Ayrault, Valls, enfants politiques de Mitterrand et de Rocard. Pour cela, une seule solution : une gauche de gauche ! Mais pour cela, il faut reprendre une à une les conditions de la transformation sociale et politique que résume Zohra Ramdane dans ce numéro.

En attendant, passez de bonnes vacances et rendez-vous le 22 août pour notre prochaine livraison !

  1. Notons que le Ceres avait obtenu en juin 1975, plus de 26,9 % des voix sur sa 16e thèse (prônant le mouvement autonome des masses !) lors de la Convention sur l’autogestion après avoir fait lors du congrès de Pau 25,4 % sur une ligne stratégique d’un courant de gauche du PS opposé à la direction majoritaire qui regroupa après le congrès de Nantes de 1977, Mitterrand et Rocard. Le collectif national du Ceres réuni, en face de l’église Saint Germain des Près et à côté du café « Les deux magots », pour définir sa stratégie, eut la surprise d’une introduction de quelques petites minutes de Didier Motchane disant que dans quelques minutes François Mitterrand serait là. Sans aucun débat préalable, voilà ce collectif national du Ceres avec sur l’estrade un seul personnage : François Mitterrand à qui Pierre Joxe qui l’accompagnait avait enlevé le manteau comme au temps de la monarchie absolue. Le voilà parti pour une bonne heure de conférence où il apparût le plus grand révolutionnaire de tous les temps, présentant le PS comme un parti de la rupture avec le capitalisme dans lequel ceux qui n’étaient pas pour cette rupture n’avaient pas leur place ! Dès la fin de son discours, sans aucun débat avec la salle, il se leva, Pierre Joxe lui remit son manteau sur les épaules. Une fois François Mitterrand sorti, Didier Motchane fit un discours de quelques minutes disant en substance que dans la bataille entre la première et la deuxième gauche, le choix du Ceres était clair et que la lutte était de barrer la route à la « gauche américaine » (comprendre la deuxième gauche) et de devenir l’axe du parti (et non plus un courant de gauche du PS) avec le « nouveau révolutionnaire » François Mitterrand. Exit, ceux qui avaient construit le Ceres sur une ligne anticapitaliste ! []
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