ENA :  des bâtisseurs… aux syndics liquidateurs !

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La France est connue pour son centralisme. Cette notion est loin d’être vraie aujourd’hui, sauf dans deux domaines primordiaux : d’une part, la structure concentrée à l’extrême de son capitalisme monopoliste et parasitaire ; et d’autre part, sa haute administration dont les membres sont la plupart du temps des anciens élèves de l’ENA.

Or, le Président Macron, lui-même énarque, vient d’annoncer récemment la fin de cette prestigieuse école de l’administration. L’ENA a-t-elle effectué sa révolution complète au sens astronomique du terme ? Rappelons que dans ce domaine, faire une révolution ramène à son point de départ ! Certains diront plus simplement que l’ENA a fait son œuvre… a fait son temps. Après avoir contribué à la construction du capitalisme français des années 1950 aux années 1990, ce réservoir de compétences bureaucratiques a déconstruit méthodiquement la France industrielle depuis plus de vingt ans. Alors mission accomplie ?

A l’origine de l’ENA

Créée en octobre 1945 par le gouvernement provisoire du général de Gaulle, et sous l’autorité exécutive du vice-président du Conseil, Maurice Thorez, l’ENA se voulait la solution pragmatique, en particulier pour épurer la haute administration. Celle-ci avait servi de cheville ouvrière la plus servile à la collaboration de l’État français de Pétain avec les occupants nazis. Prenons un exemple de son efficacité pendant ces années noires : du conseil d’administration de la SNCF à la Police nationale créée en 1941, en passant par la justice, la pénitentiaire, l’administration préfectorale, entre autres, l’élite de cette administration fut l’exécutante zélée des rafles des juifs conduisant à leur extermination.

La naissance d’un nouveau conformisme d’État

Il fallait donc une école pour le « haut fonctionnaire nouveau », prélude peut-être pour Thorez à l’avènement d’un « homme nouveau » tout court ! En tous les cas, gaullistes et communistes étaient bien d’accord pour « cadrer » idéologiquement les nouveaux hauts fonctionnaires grâce à l’ENA. Ainsi, et c’est assez naturel lorsque l’on se trouve sur le terrain de l’administration  d’État, un nouveau « conformisme administratif » était né. D’ailleurs, ce conformisme, érigé presque en éthique, fut la vertu cardinale de cette prestigieuse école d’application tout le long de ses 76 ans d’existence, avant sa disparition sous nos yeux.

Ils sont peu présents aux postes stratégiques de commande administrative à la fin des années 1940 et au début des années 1950, car encore cantonnés aux échelons intermédiaires. L’arrivée au pouvoir du général de Gaulle en 1958 coïncidera avec leur envol. C’est la génération des Chevènement (inventeur du terme énarque), des Rocard et de bien d’autres, de toutes tendances politiques ou sans appartenance à un parti.

L’ENA au temps du gaullisme

Les premiers énarques des promotions d’après-guerre arrivent en milieu de carrière à la fin des années 1950 dans une période gaulliste, technocratique en diable, par essence politique pourrait-on dire. En effet, la nouvelle constitution liquidant pratiquement la République parlementaire et imposant un pouvoir fort présidentiel, est parfaitement compatible avec le développement d’une technocratie hégémonique. Bref, l’exécutif commandait l’administration directement sans s’encombrer de la « politicaille » parlementaire. Une légende a encore la vie dure aujourd’hui : les années de Gaulle auraient permis le décollage économique d’après-guerre… C’est faux ! La période de la IVe République, malgré son instabilité politique certaine, a connu une très forte croissance malgré le coût financier et humain des guerres coloniales. Sur le plan de la restauration des forces productives, elle a mené son œuvre de manière finalement assez brillante, pensons à la reconstruction des villes bombardées. Citons trois exemples au croisement de l’administratif, de l’innovation et du développement industriel : la création d’EDF, celle du Commissariat à l’Énergie Atomique (CEA), ou encore la création du Commissariat général au plan.

Mais il est vrai que ces énarques d’après-guerre vont structurer la haute administration, des années 1960 aux années 1980, sans démocratie trop intrusive comme le contrôle parlementaire par exemple, ne rendant compte qu’au gouvernement, lui-même sous l’autorité réelle et draconienne de la présidence de la République. En fait, sous de Gaulle, Pompidou et Giscard, la France fut gouvernée par un pouvoir politico- administratif autoritaire. Les énarques ne sortiront jamais de ce « conformisme administratif » anti-démocratique. Ils prennent le pli de considérer les citoyens comme incompétents et ignares par nature, d’une manière au mieux condescendante et, pour beaucoup d’entre eux, carrément arrogante !

Un effet accélérateur indéniable

Au service d’un pouvoir politique présidentiel tout puissant, les énarques ont servi fidèlement et sans états d’âme. Il est certain que sur le plan de l’urbanisme, des infrastructures, de l’aménagement du territoire, de l’énergie et des télécommunications, la concentration du pouvoir administratif aux mains de quelques centaines de fonctionnaires formés de la même manière et constituant un même réseau homogène « parlant la même langue » a eu un effet accélérateur indéniable pour la France. Couvrir le pays de centrales nucléaires, d’autoroutes, de lignes TGV ou de centraux téléphoniques a nécessité certes des ingénieurs extrêmement compétents, mais aussi des fonctionnaires en missions de « facilitateurs » de haute qualité.

Le « conformisme administratif » d’obéissance sous la gauche

Cette réalité traversa les décennies et ne fut que peu perturbée par le changement politique majeur de l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand en 1981. Le « conformisme administratif » d’obéissance fit encore son office. Contrairement aux périodes du Front Populaire en 1936 ou, avant encore, à celle du cartel des gauches en 1924, la haute administration ne déclencha pas une sourde résistance, même entre 1981 et 1983, lorsque le programme électoral du candidat Mitterrand fut en partie mis en œuvre, avec en particulier une vague de nationalisations. Les énarques « de gauche » réseautaient avec leurs camarades de promotion de droite… et la chose, c’est-à-dire la neutralité de la fonction administrative, fut entendue !

La révolution culturelle des énarques

Tout allait pourtant changer progressivement au cours de la fin des années 1980 et 1990. Du « tournant de la rigueur » en 1983 et passant par la « cohabitation Mitterrand-Chirac » de 1986, pour aboutir au triomphe de l’idéologie de l’entreprise à la sauce un peu « canaille » de Bernard Tapie sous le gouvernement de Pierre Bérégovoy, les énarques durent faire leur révolution culturelle… Et quoi de pire pour un pays que des hauts fonctionnaires d’État se prenant pour des chefs d’entreprises ? En fait, l’idéologie du « service de l’État » fut progressivement vidée de toute substance, au profit… du profit privé justement. Le moment charnière de cette évolution est certainement celui des reprivatisations sous l’égide d’Edouard Balladur entre 1986 et 1988, autour de noyaux durs de la haute finance française. Orphelins idéologiques, les énarques allaient retrouver un rôle : faciliter la symbiose entre l’État et les intérêts financiers des monopoles privés autour du secteur bancaire. Encore une fois sans état d’âme et avec le conformisme qui les caractérisent depuis la fondation de l’école, les anciens élèves de cette école d’application vont adopter les mœurs, le langage, les objectifs et les méthodes « managériales » du capitalisme financier triomphant.

Or, au tournant des années 1990-2000, la finance française opte pour une nouvelle stratégie : l’intégration progressive et complète dans la sphère financière anglo-saxonne. Contrairement à l’Allemagne, par exemple, qui dispose d’une industrie puissante et donc d’un pouvoir industriel fort, la «  banque-assurance » hexagonale va jouer à  fond la liquidation industrielle à l’instar du Royaume-Uni mais surtout des USA et de sa célèbre « ceinture de rouille », ces milliers de kilomètres carrés de territoires où les usines ont été brutalement fermées. Le transfert de la création de valeur en Asie, particulièrement en Chine, devint donc la nouvelle loi d’airain.

En première ligne de la liquidation industrielle

Pour ce travail de liquidation industrielle, les énarques montèrent en première ligne. Sous la présidence de Chirac, entre 1995 et 2007, la France a connu un déferlement « d’investissement direct étranger » (IDE)… dont d’ailleurs le gouvernement de l’époque se vantait comme preuve de sa réussite. En fait, des centaines de grosses PME furent rachetées, siphonnées de leurs brevets et de leur savoir-faire, puis démantelées… et bien sûr leurs productions délocalisées en Asie ou dans d’autres régions à bas coût de main d’œuvre. Les énarques intégrèrent progressivement ces structures financières et leurs connaissances du « terrain » administratif dans les régions montra toute son efficacité.

Par ailleurs, et surtout à partir de la crise de 2007-2008, ils excellèrent dans une autre mission : la liquidation progressive des services publics. Dans les domaines de la santé, des transports, de l’armée, du trésor, des télécoms par ailleurs privatisés au fil des années, et même de l’éducation nationale, la logique du « dégraissage » et de la fermeture de postes ou d’antennes fut la règle absolue, en particulier dans les villes moyennes.

Construire un CV de « syndic liquidateur ».

Ainsi, à partir des années 2000, pour « faire carrière », élément existentiel suprême pour un haut fonctionnaire, il fallait construire un CV de « syndic liquidateur ». La « déconstruction » industrielle de notre pays fut presque aussi rapide que sa construction, une vingtaine d’années tout au plus.

Le Graal au niveau de ladite carrière d’un énarque fut dans cette dernière phase l’intégration dans les directions des « fusions-acquisitions » des groupes financiers et bancaires. La prise de pouvoir, après une sorte de big bang politique d’Emmanuel Macron en est l’expression presque caricaturale. Jeune énarque, ne disposant pour toute expérience professionnelle que de deux ans et demi dans l’équipe de direction des fusions-acquisitions du groupe Rothschild, il incarne la success story et l’exemple à suivre pour toute la nouvelle génération des hauts fonctionnaires issus de l’école d’application de Strasbourg.

Et le « syndic liquidateur » en chef liquida… l’ENA

Après ce paroxysme éclatant, cette caste de l’ENA a-t-elle encore un sens en 2021? En fait, non. Le « capitalisme tardif », comme diraient les philosophes de l’école de Francfort, se veut aujourd’hui fluide, sans contrainte et imprévisible. Pour le capitalisme mondialisé, l’État français et son « service » ont-ils même encore un sens à l’époque de l’Internet, des crypto-monnaies ou des GAFAM ? Macron, l’énarque « bon élève » en a tenu compte et a tiré la conséquence qui s’impose. Le « syndic liquidateur » en chef, tel un reptile autophage, a liquidé… l’ENA ! Ainsi, plus rien n’étant à construire ou à démolir, il a fermé le ban… Le président de la République a donc décidé de jeter cet appareillage idéologique de formation et de « conformisme administratif » aux poubelles de l’histoire.