La matrice des classes sociales 

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Avec La matrice des classes sociales de Vivek Chibber, il est effectué un pas de plus vers une nouvelle ligne stratégique de classe. De nombreux articles de ReSPUBLICA ont analysé les reculs des conquis sociaux, l’accroissement des inégalités sociales de différentes natures, le déclin de l’ensemble de la gauche (qui pèse actuellement en France environ 30 % des votants), les difficultés et les fausses bonnes alternatives des lignes stratégiques des directions aussi bien syndicales que politiques de gauche.

Abandon du primat de la question sociale

Déjà, nous avons critiqué l’abandon plus ou moins marqué, de la part des gauches, du primat de la question sociale, des principes de la République sociale(1)Liberté, égalité, fraternité, solidarité, laïcité, universalisme concret, démocratie, sûreté et sécurité, souveraineté populaire et développement écologique et social., de la constitution d’un bloc historique populaire avec la classe populaire ouvrière et employée. Nous avons aussi, à la suite de la victoire de Donald Trump en 2024, repris un mot d’ordre de Bernie Sanders pour expliquer la défaite cuisante du parti démocrate(2)Quand ce qui s’appelle la gauche abandonne la classe populaire, le résultat est clair : la classe populaire abandonne la gauche ! – ReSPUBLICA.. Si nous avons toujours estimé importante la pensée d’anciens dirigeants et intellectuels(3)Condorcet, Robespierre, Marx, Engels, Michel, Jean Jaurès, etc., nous avons également critiqué le caractère par trop déterministe des marxistes classiques contemporains, mais aussi les tournants du primat culturel, de l’identitarisme et de l’essentialisme du populisme de gauche.

Revitaliser les réflexions matérialistes

En fait, nous pensons qu’« il faut revitaliser les réflexions matérialistes ». D’où l’intérêt du livre que nous proposons de recenser, La matrice des classes sociales de Vivek Chibber(4)Préface de Florian Gulli, éditeur Agone, 223 pages, 20 euros.. Vivek Chibber est professeur associé au département de sociologie de l’Université de New York. Spécialiste de la théorie sociale, ce livre fait suite à son livre précédent, La Théorie postcoloniale et le Spectre du Capital, où il critique la théorie postcoloniale.

Dans ce dernier livre, il examine les aspects insuffisants de ce qu’il appelle le marxisme classique. Il s’agit de critiquer l’idée que les contradictions du capitalisme conduisent inexorablement à son renversement. Il critique aussi ce qu’il appelle le tournant culturel (chez lui, tournant culturel est équivalent à tournant idéologique). Et il conclut que ce qui est la cause première est bien la structure de classes et non les idées, la culture, le langage ou l’identité. Mais qu’il n’y a aucun déterminisme. D’ailleurs, dans les 50 dernières années, ni le marxisme déterministe, ni le primat au tournant culturel, identitaire et essentialiste (autour du primat de la race ou du genre, par exemple) ou primat du populisme de gauche n’ont montré leur pertinence, ne serait-ce que pour s’opposer aux reculs des conquis sociaux, à la croissance des inégalités sociales ou montrer leur capacité de pouvoir devenir majoritaire par les urnes.

Réanalyser la théorie sociale

Au sein du livre recensé dans cet article, la préface de Florian Gulli appelle à « renouveler l’analyse de classe » en tenant compte du paragraphe ci-dessus. Cela revient à refuser d’estimer tout déterminisme, fût-il marxiste, et à considérer que toute alternative dépend aussi de la capacité des organisations syndicales et politiques de gauche à mobiliser un bloc majoritaire autour de la classe populaire.

Le propos conduit également à rejeter le tournant culturel de la Nouvelle gauche depuis l’école de Francfort avec Marcuse et Adorno jusqu’aux formes actuelles dépendantes du tournant de 2011 du think tank Terra nova, déclarant que « les travailleurs ordinaires, parce qu’ils ne se révoltent pas ou sont de moins en moins réceptifs aux discours de la gauche, n’incarnent plus l’espoir des formes de vie nouvelles ». Pour Chibber, le tournant culturel « explique largement l’élitisme qui sévit aujourd’hui dans une grande partie de la gauche ». D’autres pourraient parler de mépris de classe.

Objectivité de la classe sociale et conscience de classe

Dans son introduction, Vivek Chibber reprend la théorie de Marx sur « les deux états de la classe » : la classe en soi (dans la réalité objective des rapports économiques), qui devient la classe pour soi (après formation de la conscience de classe). Mais Vivek Chibber estime que Marx a négligé des facteurs qui permettent de passer de la classe en soi à la classe pour soi, notamment la culture. Même s’il considère que cette culture se développe à partir des réalités économiques, mais aussi de l’action des organisations associatives, syndicales et politiques des travailleurs. Et dans ces actions, l’étendue du principe de solidarité économique et sociale a une part importante.

Comprendre les mutations du monde environnant

Il analyse aussi, dans les Amériques et en Europe, l’écroulement de l’emploi rural dans l’emploi total qui a bouleversé les pratiques en particulier et les structures sociales en général. Mais aussi, « avec la chute du bloc soviétique et de la libération de l’économie chinoise, près d’un tiers de l’humanité a été projeté dans le vortex de la production marchande… En l’espace d’une décennie, plus d’un milliard de travailleurs ont rejoint la classe ouvrière mondiale, exerçant ainsi dans l’ensemble du monde capitaliste une brutale pression à la baisse des salaires ». Les syndicats ont alors « adopté une stratégie de plus en plus défensive plutôt que de revendiquer une part du gâteau économique en expansion. Cette stratégie s’est soldée par un échec ». Ces évolutions ont aggravé la subordination au capital par la généralisation du capital, mais aussi par « le fait que l’activité économique s’est faite au bénéfice écrasant d’une infime partie de la population ».

Et pendant ce temps-là, le tournant culturel ne cessait de prendre de l’ampleur. Fort heureusement, le vent a tourné depuis la crise de 2007-2008. Ne serait-ce que sur le plan intellectuel, de nombreux ouvrages (par exemple, Le Capital au XXIe siècle de Thomas Piketty, vendu à plus de 2,5 millions d’exemplaires) et articles ont remis le primat sur les invariants structurels. « De fait, le marxisme classique avait négligé de théoriser les causes de la stabilité du capitalisme » et, une fois la théorie structurelle actualisée, il restait à déterminer la place donnée à la contingence et à la culture. Ce livre développe donc « une théorie de la structure de classes et de la constitution des travailleurs en classe pour soi à travers une réponse au tournant culturel », car « seule la classe est un rapport social qui gouverne directement l’existence de ceux qui la composent ».

Passer de la résistance individuelle à la résistance collective

Même s’il n’existe pas de voie royale à la constitution des travailleurs en classe, cela doit nécessairement passer par la résistance collective.

Même s’il n’existe pas de voie royale à la constitution des travailleurs en classe, cela doit nécessairement passer par la résistance collective. Et, le passage d’une résistance individuelle à la résistance collective suppose alors l’élaboration d’une culture de la solidarité parmi les travailleurs. Culture qui ne s’acquiert que dans de nouvelles pratiques instituées.

En attendant cela, Vivek Chibber montre que, lorsque les travailleurs se soumettent au capitalisme, ce n’est pas parce qu’ils sont convaincus, mais parce qu’ils sont résignés et qu’ils ne voient aucune possibilité de changer les choses par l’action collective : ils font donc avec. Voilà ce qui se passe quand la solution prise par les travailleurs est la résistance individuelle.  On voit là l’importance des organisations de classe, tant syndicale que politique, pour créer les conditions du passage de la résistance individuelle à la résistance collective via la création des pratiques de solidarité dans la lutte. Il y a là matière à réfléchir à la refondation des organisations de lutte des travailleurs.

Comprendre la résignation pour mieux agir

Dans le premier chapitre sur « la structure de classes », Vivek Chibber montre que tous les acteurs sociaux sont imprégnés de culture, mais que l’orientation des acteurs dépend de leur position structurelle. Dans le deuxième chapitre sur la constitution en classe, Vivek Chibber montre que si la structure de classe est bien le lieu causal, rien ne garantit l’émergence du passage de la constitution de la classe pour soi. Il faut, pour quitter la résignation, une « agentivité consciemment dirigée » collectivement par les organisations de la classe. Chez Vivek Chibber, l’agentivité est la capacité d’être auteur et acteur de sa propre vie, capacité qui s’acquiert notamment par une éducation populaire refondée(5)L’éducation populaire refondée est une activité culturelle qui vise à la transformation sociale et politique aux fins que chacun soit auteur et acteur de sa propre vie..

Dans le troisième chapitre sur « Consentement, coercition et résignation », Vivek Chibber reviendra sur la question centrale de la théorie sociale d’après-guerre. Il montrera l’apport central d’Antonio Gramsci, tout en critiquant une lecture « culturaliste » du théoricien sarde. Son analyse prolonge celle du dirigeant communiste italien en tenant compte du développement du capitalisme qu’Antonio Gramsci n’aura pas connu. On lira avec attention la figure 3 (page 122) des résultats possibles de l’interaction entre croissance économique et organisation politique. Dans le cas d’une croissance forte, une classe ouvrière non organisée aboutit à une résignation et un consentement gramscien, alors qu’avec une classe ouvrière organisée, on obtient une résignation et un consentement par l’échange politique. Dans le cas d’une croissance économique faible (notre cas en France actuellement !), dans le cas d’une classe ouvrière non organisée, c’est la résignation pure et simple et, dans le cas d’une classe organisée, nous avons alors la remise en question du système.

Développer l’agentivité et faire une place à la contingence

Puis, en continuant son analyse matérialiste, il montrera dans le quatrième chapitre sur « Agentivité, contingence et tout ce qui s’ensuit » que la théorie structurelle de classe peut s’appuyer, quand elle existe, sur l’agentivité des travailleurs qui ne peut se développer que s’ils surmontent les difficultés qu’ils rencontrent. Vivek Chibber montrera alors qu’il faut combattre la négation de l’agentivité issue de la théorie culturelle.

Le dernier chapitre montre « Comment le capitalisme fait pour durer », alors que les inégalités progressent !  Ce dernier chapitre détaille les difficultés que peuvent rencontrer les organisations de travailleurs. « Une grève mal planifiée peut détruire un syndicat, une direction corrompue peut démoraliser ses membres… la mort d’un dirigeant peut entraîner le déclin d’une organisation ». L’agentivité des travailleurs est importante. La défense de l’intérêt des travailleurs demande impérativement compétence et efficacité. « Une erreur stratégique peut conduire à une défaite politique propre à démoraliser les adhérents ». Il faut aussi prendre en considération l’innovation technologique. Et de la structure de l’urbanisme et de l’habitat.

Refonder les outils politiques

Vivek Chibber n’oublie pas de dire que la tâche devient difficile en l’absence d’outils politiques (partis, syndicats, organisation de masse) ou lorsque ceux-ci abandonnent la classe ouvrière.

Et Vivek Chibber n’oublie pas de dire que la tâche devient difficile en l’absence d’outils politiques (partis, syndicats, organisation de masse) ou lorsque ceux-ci abandonnent la classe ouvrière, qui représente en France environ 43 % de la population, comme l’ont fait tous ceux qui ont suivi de près ou de loin le think tank Terra Nova en 2011. Vivek Chibber conclut en disant que, si on veut des améliorations comparables à la période de l’après-guerre, il faudra passer par un renouveau des institutions de la classe ouvrière. Pour cela, il est crucial de comprendre que la base nécessaire de toute contestation consiste à fonder des objectifs politiques sur des intérêts politiques de classe et à promouvoir l’agentivité des travailleurs incompatibles avec une bureaucratie verticale descendante sans débat démocratique argumenté. Et donc de revenir sur les excès du tournant culturel.

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 Liberté, égalité, fraternité, solidarité, laïcité, universalisme concret, démocratie, sûreté et sécurité, souveraineté populaire et développement écologique et social.
2 Quand ce qui s’appelle la gauche abandonne la classe populaire, le résultat est clair : la classe populaire abandonne la gauche ! – ReSPUBLICA.
3 Condorcet, Robespierre, Marx, Engels, Michel, Jean Jaurès, etc.
4 Préface de Florian Gulli, éditeur Agone, 223 pages, 20 euros.
5 L’éducation populaire refondée est une activité culturelle qui vise à la transformation sociale et politique aux fins que chacun soit auteur et acteur de sa propre vie.