En Saxe-Anhalt : l’extrême centre au pouvoir produit l’extrême droite. Comme d’habitude !

You are currently viewing En Saxe-Anhalt : l’extrême centre au pouvoir produit l’extrême droite. Comme d’habitude !

La Saxe-Anhalt, une des 16 régions allemandes, peuplée de 2,1 millions d’habitants sur les 83 millions que compte l’Allemagne, a placé l’extrême droite en tête du scrutin du dimanche 6 septembre 2026.

Montée de l’extrême droite de 23 % en une seule mandature

Sur les 15 listes engagées dans ce scrutin uninominal à un tour, selon la méthode de Hare, seules 6 ont obtenu des sièges. Le paysage politique sortant se retrouve profondément bouleversé :

  • Alternative pour l’Allemagne (AfD, extrême droite) : 43,79 % (+23 points) — 39 députés sur 83.
  • CDU (droite conservatrice) : 17,23 % (-19,9 points) — 15 députés.
  • SPD (social-démocratie) : 9,30 % (+0,9 point) — 8 députés.
  • Die Linke (gauche) : 8,56 % (-2,4 points) — 8 députés.
  • BSW (Alliance Sahra Wagenknecht) : 5,27 % — 5 députés.
  • FDP (libéraux) : Éliminé du Parlement (sous la barre des 5 %).

À elle seule, l’AfD compte autant de députés que l’ensemble des partis traditionnels de droite, du centre et de gauche réunis. Dès lors, trois scénarios possibles : soit trois conservateurs s’allient à l’extrême droite pour franchir le seuil des 42 sièges, soit la BSW fait basculer l’un ou l’autre des blocs de 39 voix, soit la région plonge dans un blocage politique total. Un séisme qui s’ajoute aux crises sociales, écologiques et démocratiques que provoque le capitalisme.

Les premières réactions des différents partis donnent la situation suivante :

  • le BSW est le seul parti qui accepte de discuter avec l’AFD et les autres partis ;
  • la CDU ne veut pas discuter ni avec Die Linke ni avec l’AFD. Il n’y a donc pas de possibilité d’un accord général anti-AFD pour l’instant ;
  • dans l’état actuel des choses, BSW n’est pas favorable à une coalition avec quiconque, mais prêt à discuter avec une présidence minoritaire (donc élu au 3ème tour) avec vote au cas par cas sur tous les sujets ;
  • BSW propose à Die Linke une action commune contre un accord germano-israélien sur l’industrie militaire. Affaire à suivre.

Quelles en sont les causes ?

Alors que les travailleurs de l’Allemagne de l’Est ont largement participé à la destruction du mur, à la destruction du système stalinien et majoritairement souhaité une réunification de l’Allemagne (vieille revendication du peuple allemand), comment expliquer le vote historique du 6 septembre 2026 ?

Face à ce phénomène, deux raisons. La première raison correspond au véritable tournant que sont les conséquences du choc du 3 octobre 1990 : l’absorption quasi néocoloniale de l’Allemagne de l’Est par l’Ouest. Loin d’une réunification réciproque, la majorité des Est-Allemands a subi une profonde injustice sociale. Comme le soulignent Elisa Goudin-Steinmann et Agnès Arp dans La RDA après la RDA : « le nombre d’emplois a été divisé par deux en trois ans »(1)https://laviedesidees.fr/Arp-Goudin-Steinmann-La-RDA-apres-la-RDA.. Des emplois et des conquis sociaux ont donc été détruits par l’Allemagne de l’Ouest, sans redistribution solidaire à la hauteur des enjeux politiques et sociaux. Au contraire, les privatisations sauvages de la Treuhand(2)La Treuhand était un organisme d’État qui a privatisé plus de 3 800 entreprises dans la foulée de la réunion des deux parties du pays. — des usines de l’Est rachetées par le patronat de l’Ouest puis fermées pour éliminer la concurrence —, le mépris culturel de l’Ouest prétendant « alphabétiser » l’Est et cette quête de rentabilité sans justice sociale ont créé un profond ressentiment contre les « élites » de l’Ouest. En Allemagne de l’Ouest, le renoncement idéologique remonte au moins à l’abandon du marxisme par le SPD au congrès de Bad Godesberg (1959) et au programme de Berlin (1989) dit « post-matérialiste ».

Par ailleurs, depuis longtemps, les jeunes filles d’Allemagne de l’Est présentaient un meilleur niveau en mathématiques et dans les matières scientifiques que celles de l’Ouest, alors même qu’il a fallu attendre le 1ᵉʳ juillet 1977 pour qu’une réforme du Code civil autorise enfin les femmes de RFA à travailler sans la tutelle juridique de leur mari.  

La liberté formelle promise par le marché ne vaut rien sans un sous bassement économique et social garanti à tous.

En 1997, à la Volksbühne de Berlin, le metteur en scène Frank Castorf (compagnon de l’actrice Jeanne Balibar) résumait les désillusions de l’après 1990 dans un projet choc intitulé « Freiheit macht arm » (« La liberté rend pauvre »). Il y rappelait une vérité fondamentale : la liberté formelle promise par le marché ne vaut rien sans un sous bassement économique et social garanti à tous.

La deuxième raison correspond à l’idée véhiculée par les médias dominants et les directions des partis néolibéraux de droite et de gauche, à savoir l’évacuation du politique au profit du jugement moral et de la psychologie de comptoir. On se contente d’opposer un « extrême centre » vertueux aux « extrêmes » malfaisants, la pire des stratégies contre l’extrême droite !

Réappropriation identitaire par l’extrême droite

C’est ce sentiment d’abandon qu’exploite Ulrich Siegmund, leader de l’AfD en Saxe-Anhalt, lorsqu’il sillonne, avec tous ses sympathisants, la région en Simson, la mobylette emblématique de l’ex-RDA, pour capter la nostalgie populaire.

Face à cela, la politique du chancelier Friedrich Merz — qui privilégie un réarmement massif au détriment des budgets sociaux — agit comme un puissant carburant pour l’AfD. Alors qu’il promettait de diviser par deux le score de l’extrême droite, il a surtout divisé par deux celui de son propre parti (la CDU) en Saxe-Anhalt, avant de se dire « choqué » par les résultats.

Avant de s’étonner du vote populaire, encore faudrait-il mesurer les dégâts provoqués par des décennies d’austérité et de casse sociale de l’extrême centre.

Le mépris de classe de la sphère politique ouest-allemande (et principalement des « élites de l’extrême centre », CDU, SPD et libéraux du FDP) et l’absence de justice sociale ont dévasté ces territoires. La Saxe-Anhalt affiche aujourd’hui une moyenne d’âge de 48 ans (contre 42,5 ans en France) et un taux de fécondité effondré à 0,7 enfant par femme. Dans le monde, seul le Vatican fait moins de bébés ! Avant de s’étonner du vote populaire, encore faudrait-il mesurer les dégâts provoqués par des décennies d’austérité et de casse sociale de l’extrême centre.

Les enseignements de la montée des extrêmes droites en Europe

Face au développement actuel de l’extrême droite en Grande-Bretagne, en Allemagne ou en Italie, répéter les mêmes recettes néolibérales est une impasse. Les organisations politiques et syndicales doivent reconnaître une vérité fondamentale : la question sociale doit surdéterminer l’ensemble des combats écologiques et démocratiques. C’est elle qui touche directement les classes populaires et moyennes, et c’est sur ce terrain que le capital est structuré.

Les stratégies de « front républicain » ont atteint leurs limites. Et les classes populaires et intermédiaires — qui représentent plus des deux tiers de la population — prennent conscience que ces politiques économiques néolibérales sont la cause directe du déni de justice sociale. En permettant à l’extrême centre (Emmanuel Macron en France, Friedrich Merz en Allemagne) de se maintenir au pouvoir, elles reconduisent les politiques néolibérales responsables du mal-être social. Ce piège politique ne pourra pas durer indéfiniment, car ce sont ces mêmes politiques qui alimentent l’extrême droite.

Dévoiler l’imposture sociale de l’extrême droite

L’examen des programmes de l’AfD ou du RN révèle une contradiction flagrante avec la défense de la classe populaire, qui produit et réalise la plus grande partie du profit et qui n’a comme seule possibilité que de vendre sa force de travail contre du salaire insuffisant. Encore faut-il que la gauche adopte une ligne claire et offensive, sans concessions capitalistes néolibérales. Même le syndicat DGB en Allemagne déclare que l’AfD n’offre aucun droit nouveau aux travailleurs. Baisse d’impôts, dérégulation et mise en concurrence : l’extrême droite reprend la logique patronale.

Vouloir augmenter le salaire net en supprimant les cotisations sociales est une arnaque : ces cotisations ne sont pas une charge, mais du salaire socialisé financé pour subventionner nos droits collectifs. La tradition ouvrière ne cherche donc pas à affaiblir la Sécurité sociale, mais à imposer un rapport de force en ponctionnant la part de la valeur ajoutée qui alimente les profits uniquement réinvestis dans la finance internationale dans le seul intérêt de l’oligarchie capitaliste. En détournant la colère des travailleurs contre l’État bourgeois plutôt que contre le capital, l’extrême droite sert les intérêts patronaux.

Conclusion provisoire

L’extrême droite prospère en convertissant la souffrance sociale en ressentiment moral contre les élites.

Face au cri des classes populaires — « je travaille, mais je ne progresse plus », « l’école n’assure plus l’ascenseur social », « les services publics reculent » —, l’extrême droite prospère en convertissant la souffrance sociale en ressentiment moral contre les élites.

Pour briser cette hégémonie culturelle, la gauche ne vaincra pas grâce à des sermons de vertu. Il nous faut refonder une éducation populaire rationnelle, ancrée dans des espaces militants, syndicaux et associatifs capables de politiser à nouveau le quotidien. Le combat ne consiste pas à sommer les classes populaires de faire amende honorable pour leurs votes, mais à leur fournir une grille de lecture matérialiste explicative du déni de justice sociale qui les frappe et, surtout, une perspective politique (un futur désirable rationnel) capable de garantir à nouveau leur sécurité matérielle.

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 https://laviedesidees.fr/Arp-Goudin-Steinmann-La-RDA-apres-la-RDA.
2 La Treuhand était un organisme d’État qui a privatisé plus de 3 800 entreprises dans la foulée de la réunion des deux parties du pays.