Avec le retour des talibans, relire, revoir Syngué sabour d’Atiq Rahimi

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Écrivain afghan réfugié en France, Atiq Rahimi a publié en 2008 le roman Syngué sabour. Pierre de parole (P.O.L.)(1)Allusion à une croyance : si on s’adresse à cette pierre, alors elle « écoute, absorbe comme une éponge tous les mots, tous les secrets jusqu’à ce qu’un beau jour elle éclate… Et ce jour-là on est délivré. » et écrit dans la foulée l’adaptation cinématographique. Le film sorti en 2012 a connu un succès comparable à celui du livre, grâce aussi à la collaboration de Jean-Claude Carrière et à l’actrice franco-iranienne Golshifteh Farahani.

Couverture de Syngué Sabour
Affiche de Syngué Sabour

Pourquoi en reparler aujourd’hui et inciter à le lire ou le voir ceux qui ne l’ont pas fait ? Pour l’originalité du sujet et la qualité littéraire certes, et aussi à l’occasion du retour au pouvoir des talibans en Afghanistan ? À titre documentaire parce qu’il semble s’agir du pays de l’auteur ? Pas seulement car il pourrait aussi bien s’agir d’un contexte de guerre ailleurs dans un pays musulman ; on ne voit que des combattants locaux sans doute affrontés les uns aux autres sans que leurs camps soient désignés. Alors parce que le sujet est celui de la condition féminine ? L’auteur semble le démentir :

« Faire un film sur la condition féminine afghane, on l’a déjà vu, ce n’est pas ça qui m’a intéressé… (…) si l’Afghanistan tombe dans une telle violence, c’est parce que la parole n’est pas libérée. Il fallait filmer la parole. (…) Ce film a permis à beaucoup d’Afghans, des femmes analphabètes de voir et de comprendre cette histoire. »(2)France Culture, 3 juin 2020.

N’empêche que la dénonciation de l’infériorisation particulière de la femme est bien présente. Un patriarcat classique, renforcé par la culture et la religion : mariage précoce et arrangé, vente même d’une fillette par un père à son créancier, contrôle des beaux-parents, relégation de la femme dans l’espace domestique et négation de son autonomie dès qu’elle n’est plus soumise à un époux. Ainsi le personnage central de l’histoire se retrouve-t-elle comme veuve bien que son mari soit revenu des combats dans un état végétatif profond. Elle le soigne et elle le cache. Pour éviter d’être enlevée par les combattants, elle prétend être une prostituée, donc impure. Paradoxalement, elle acceptera de l’argent d’un jeune soldat pour se donner, en partie par pitié, en partie par désir. Vendre son corps semble d’ailleurs la principale possibilité d’émancipation féminine proposée par le personnage de la tante.

Tout au long du récit, la parole de la femme coule et se libère au chevet de l’homme. On ne sait si le mari entend et comprend mais les mots du ressentiment sont de plus en plus âpres. Jamais il ne l’a considérée, jamais il ne l’a fait jouir. Entrecoupé d’accès de culpabilité où elle se met à lire le Coran, de retours à son devoir d’épouse, d’élans vers la liberté, ce monologue prend une portée universelle.

Pour les raisons esquissées ci-dessus, ce livre magnifique et ce film non moins fort sont utilisés en milieu scolaire. À titre d’outil d’éducation populaire, il mérite aussi de figurer dans nos liste car malgré le propos d’Atiq Rahimi, même des Occidentaux alphabétisés peuvent y trouver matière à émotion et réflexion sur les mécanismes de la domination masculine et religieuse !

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 Allusion à une croyance : si on s’adresse à cette pierre, alors elle « écoute, absorbe comme une éponge tous les mots, tous les secrets jusqu’à ce qu’un beau jour elle éclate… Et ce jour-là on est délivré. »
2 France Culture, 3 juin 2020.