France TV : ne pas jeter l’eau sale du bain avec le nécessaire service public
D’entrée, rappelons que, malgré des insuffisances, des pratiques obscures de sous-traitances avec des sociétés de production privées qui se gavent sur la bête, ce documentaire, véritable acte d’éducation populaire, montre que le service public est capable de belles réalisations. Nous ne pouvons que nous inquiéter de la concentration liberticide des maisons d’édition et de la production audiovisuelle dans les mains d’un magna d’extrême droite tel que Bolloré. Ne soyons pas naïfs : des réalisations comme « La parenthèse enchantée »(1)https://www.programme-television.org/news/tv/documentaires/1936-le-front-populaire-france-3-une-revolution-culturelle-et-sociale-qui-a-faconne-la-france-131639. seront très certainement censurées. C’est la liberté d’expression dans toute sa diversité qui sera contrainte et, sans liberté de s’extérioriser sur des supports pluralistes et indépendants des forces de l’argent, c’est la liberté de conscience qui deviendra une coquille vide.
Une évolution politique propice au rassemblement populaire
Le document démarre quelques années avant la victoire du Front populaire. La gauche apparaît très divisée entre un Parti socialiste (Section française de l’Internationale Ouvrière) et un Parti communiste français (Section française de l’Internationale communiste) qui s’opposent sur la ligne « classe contre classe » du PCF, mais pas dans les programmes et propositions qui visent à sortir du capitalisme. Un troisième parti dominant, le Parti radical, se situe sur une ligne très libérale, ligne favorable à une alliance électorale.
La montée des ligues factieuses et fascistes d’extrême droite qui menacent la République va inspirer un abandon de la stratégie des dirigeants communistes « classe contre classe » et permettre un rassemblement populaire. L’épisode de rassemblements séparés (organisés d’un côté par le PCF et de l’autre par la SFIO) qui fusionnent marque une étape importante dans la formation d’un « Front populaire de la liberté, du travail et de la paix ». Rappelons que Maurice Thorez, secrétaire général du PCF, est à l’origine de cette expression qui inspire encore aujourd’hui(2)N’est-ce pas François Ruffin qui a proposé le sigle NFP, Nouveau Front Populaire ? Bien qu’ayant évité une déroute électorale, ce NFP est déjà abandonné.. Evidemment, il ne s’agit pas de gommer qu’il y a eu une convergence de vue entre l’Internationale communiste très influente et les dirigeants du PCF (Section française de l’Internationale communiste) de l’époque.
La situation en France et en Allemagne-Autriche va pousser à clore quatorze années de combat fratricide entre le PCF et la SFIO et à conclure un pacte essentiellement politique, une alliance défensive contre la guerre, le fascisme… Ce Front populaire sera élargi, au-delà du PCF et de la SFIO, au Parti radical, jusque-là réticent et partagé entre la participation à un gouvernement Doumergue et l’alliance « d’un tiers état et des prolétaires »(3)Daladier : « Lorsque le tiers état et les prolétaires sont unis, on fait 89, 93, 48, le 4 septembre… Lorsqu’ils sont divisés, on fait contre eux Thermidor, Brumaire, le 2 décembre ».. Ce Front populaire s’est forgé dans le creuset de la lutte de masse et face au péril fasciste.
Victoire électorale du Front populaire et intervention des travailleurs
La victoire politique du Front populaire résulte d’une dynamique des classes populaires qui a conduit le Parti radical à participer à ce mouvement. Le programme du Front populaire était originellement plus succinct. C’est l’intervention des travailleurs dans l’euphorie de la victoire, l’organisation de grèves devenues quasi générales sans qu’elles soient initiées par les organisations syndicales qui imposent des lois et des décrets en faveur des classes populaires, dont des nationalisations, des congés payés, la réduction du temps de travail à quarante heures hebdomadaires sans diminution des salaires, des hausses de salaire, les libertés syndicales, l’instauration des délégués d’atelier, la généralisation des Conventions collectives… Toutes ces mesures imposées par le mouvement populaire uni préfigurent le modèle social fondé sur la Sécurité sociale selon le principe « De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins », les retraites par répartition organisant la solidarité intergénérationnelle…
Ce court épisode marquera profondément le visage de la République française. Il n’est pas incongru d’établir un parallèle avec le mouvement communard à Paris et en Province qui, malgré une expérience éphémère, par son programme audacieux, comme l’égalité homme-femme, l’instruction publique gratuite et laïque pour les filles et les garçons… inspirera les lois sociales et laïques de la IIIe République.
Le 3 mai 1936, le Front populaire l’emporte avec une quarantaine de sièges d’avance sur ses adversaires, avec un Parti communiste en forte progression et une SFIO qui devient le premier parti du pays, passant devant le Parti radical. Comme le souligne le documentaire, la France est fracturée en deux camps d’importance quasiment égale.
Engagement des intellectuels
Le poème de Jacques Prévert en est une illustration dans Paroles, « Le temps perdu » :
Devant la porte de l’usine
le travailleur soudain s’arrête
le beau temps l’a tiré par la veste
et comme il se retourne
et regarde le soleil
tout rouge tout rond
souriant dans son ciel de plomb
il cligne de l’œil
familièrement
Dis donc camarade Soleil
tu ne trouves pas
que c’est plutôt con
de donner une journée pareille
à un patron ?
Premières fissures : la Guerre d’Espagne
En février 1936, le « Frente popular » prend le pouvoir démocratiquement en Espagne. En juillet éclate au Maroc espagnol un pronunciamiento contre le Frente popular, qui demande l’aide en armes à la France. Le gouvernement britannique s’oppose à toute aide pour mettre fin à la rébellion et menace la France de s’accorder avec les nazis allemands et les fascistes italiens. Le Parti radical, malgré les prises de position de Jean Zay et Pierre Cot, se déclare hostile à toute vente d’armes. Le gouvernement Blum, empêtré dans ses contradictions, pratique la « non-intervention relâchée » pour fournir des armes françaises et du matériel soviétique officiellement pour le Mexique, en fait pour l’Espagne républicaine.
La CGT et le PCF sont à l’initiative de l’organisation de l’aide militaire et des premiers départs de volontaires qui constitueront les « brigades internationales ». Ces volontaires seront parmi les premiers à déclencher la lutte armée contre l’occupant nazi en France et formeront la colonne vertébrale de la Résistance autour des FTP et notamment de sa section MOI(4)La FTP-MOI est rendue célèbre par l’Affiche rouge, une affiche de propagande allemande exposant les photos de 10 des 23 membres de la FTP-MOI après leur arrestation à la fin de 1943, stigmatisant la présence d’étrangers et de Juifs dans la Résistance française et parlant d’« armée du crime »..
Le Front populaire, « une parenthèse enchantée »
1936 et tous les combats sociaux antérieurs ont ouvert la parenthèse, sur fond de progrès sociaux et de démocratie sociale et politique. Elle s’est refermée, entre autres par la désaffection du Parti radical et la fissure entre travailleurs et classes moyennes. La Résistance et le Conseil national de la Résistance ont rouvert cette parenthèse avec le programme « Les Jours heureux ». Cette période s’est refermée à partir des années 1980 en France avec le renoncement des socialistes à résister à l’avènement du capitalisme néolibéral et néoclassique qui réactive « les eaux glacées du calcul égoïste », quels qu’en soient les coûts humains et environnementaux.
Dans la perspective des élections nationales de 2027, quelles stratégies pour rouvrir une parenthèse sociale, démocratique, laïque et écologique ? Et surtout pour qu’elle ne se referme pas ?
La division à gauche ne préjuge rien de bon. Encore faut-il que l’union se fasse sur la base du combat social et laïque. Le social sans la laïcité est fragile et la laïcité sans la justice sociale ne peut être qu’incomplète et hors sol. Le Front populaire a gagné parce qu’il conjuguait intérêt du peuple et laïcité. La laïcité associée au social permet de combattre les fractures en chapelles spirituelles particulières et de forger un rassemblement populaire majoritaire.
Notes de bas de page
| ↑1 | https://www.programme-television.org/news/tv/documentaires/1936-le-front-populaire-france-3-une-revolution-culturelle-et-sociale-qui-a-faconne-la-france-131639. |
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| ↑2 | N’est-ce pas François Ruffin qui a proposé le sigle NFP, Nouveau Front Populaire ? Bien qu’ayant évité une déroute électorale, ce NFP est déjà abandonné. |
| ↑3 | Daladier : « Lorsque le tiers état et les prolétaires sont unis, on fait 89, 93, 48, le 4 septembre… Lorsqu’ils sont divisés, on fait contre eux Thermidor, Brumaire, le 2 décembre ». |
| ↑4 | La FTP-MOI est rendue célèbre par l’Affiche rouge, une affiche de propagande allemande exposant les photos de 10 des 23 membres de la FTP-MOI après leur arrestation à la fin de 1943, stigmatisant la présence d’étrangers et de Juifs dans la Résistance française et parlant d’« armée du crime ». |
