ResPubliCannes. Episode 1 : À la guerre comme à la guerre 

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Le directeur du Festival de Cannes, Thierry Frémaux, l’avait souligné dès l’annonce de la sélection officielle le 9 avril : la 79e édition serait marquée par la guerre. Elle a notamment fait la part belle à la Seconde Guerre mondiale, en plusieurs traitements, inégaux, de la part de professionnels du cinéma eux-mêmes pris dans la tourmente du secteur de l’audiovisuel.

On relève ainsi trois portraits d’hommes acteurs de la Seconde Guerre mondiale : La bataille de Gaulle, ambitieuse fresque historique en deux volets, dont le premier a été présenté hors compétition. Mais aussi deux films en compétition officielle, qui relatent tous deux les choix d’un homme confronté à la collaboration. D’une part, Moulin, de László Nemes, suit l’arrestation du résistant. D’autre part, Notre Salut d’Emmanuel Marre, retrace la vie d’un fonctionnaire du régime de Vichy.

La bataille de Gaulle : une efficace machine à sous

Le film d’Antonin Baudry, La bataille de Gaulle : L’âge de fer, sera en salles le 3 juin, suivi, le 3 juillet, d’un second volet : J’écris ton nom

Il se présente comme un « blockbuster »(1)Anglicisme pertinent par son étymologie : le blockbuster désigne originellement une bombe, capable de faire sauter tout un immeuble. Il est par extension devenu un film qui mobilise les foules. basé sur la structure très américaine du héros providentiel. Nous ne sommes pas loin de l’hagiographie, malgré quelques légères boutades qui n’entament en aucun cas l’aura du personnage.

On retient une scène, qui déroule lors d’un voyage à Brazzaville, capitale de la France libre. Les Anglais conseillent à de Gaulle de faire attention aux moustiques, il répond avec dédain « les moustiques ne piquent pas de Gaulle ». Le plan suivant le montre alité, touché par le paludisme. Mais n’est-ce pas le propre de tous les grands hommes d’être un peu fous ? C’est ce que sous-entend le film, notamment lorsque commencent à défiler dans le bureau londonien du Général les gradés venus se battre à ses côtés : ils ont tous femme et enfants, ils ont tout à perdre dans cette guerre, et pourtant ils sont là.

Parmi eux, beaucoup sont incarnés par des acteurs réputés. Un casting 5 étoiles qui justifie sans doute une partie du budget colossal du film : un total de plus de 75 millions d’euros pour l’ensemble du diptyque. En guise de comparaison, le Comte de Monte-Cristo n’avait coûté « que » dans les 43 millions d’euros. 

Des vedettes donc pour entourer un Simon Abkarian très crédible dans le rôle du Grand Charles : Mathieu Kassovitz, Niels Schneider, un Benoît Magimel impérial lors de la bataille de Bir Hakeim, et même Anamaria Vartolomei, quota féminin de ce casting qui l’est peu…

On l’aura compris, ce portrait de de Gaulle est une superproduction qui cherche avant tout les milliers d’entrées en salle, par des moyens efficaces, à savoir des têtes d’affiche racoleuses et le récit d’un destin, il est vrai, exceptionnel. Agréable à regarder, le film a le mérite de relater de façon claire les étapes d’une guerre qui, même romancées, méritent d’être rappelées aujourd’hui. 

Le Jean Moulin en résistant discret et homme de parole qu’y campe Félix Kysil, est d’ailleurs plus crédible que la version in extenso qu’incarne Gilles Lellouche dans le film éponyme. 

Rappel pour ceux qui n’avaient pas suivi : Moulin était un RÉSISTANT 

Le Moulin de László Nemes ne sort qu’en octobre 2026, mais une scène lunaire de sa conférence de presse a fait parler d’elle. L’extrait est retranscrit ci-contre. 

Journaliste : « Bonjour, Yazid du média Parole d’honneur. L’année prochaine se dérouleront les élections présidentielles en France, le RN fondé par certains des collaborateurs de Klaus Barbie, traîtres à leur nation ont une chance d’arriver au pouvoir. Pensez-vous qu’il est aujourd’hui primordial, pour ne pas trahir la mémoire de Jean Moulin, de combattre résolument le Rassemblement national ? Pensez-vous également que la France Insoumise, majoritaire à gauche, est aujourd’hui le meilleur rempart à l’extrême droite, son programme étant aussi inspiré du programme du Conseil national de la résistance ? Question pour Gilles Lellouche s’il vous plaît ».

Gilles Lellouche : « Elle est pas un tout petit peu orientée votre question, non ? J’ai pas de réponse à ça monsieur ».

László Nemes :« Je sens qu’on n’est vraiment pas là pour commenter la politique française…»

L’ensemble de l’équipe du film avait sincèrement l’air de tomber des nues, comme si personne, absolument personne, n’avait envisagé le fait que Jean Moulin était une figure hautement politique et qu’un film sur sa vie risquait de soulever des questions elles aussi hautement politiques. Le réalisateur a ensuite conclu :

« Pour moi la liberté individuelle c’est ce qu’il y a de plus important, et je crois que c’est le message de Jean Moulin, et c’est pour ça qu’il est mort ».

Lire l’histoire du fondateur du Conseil national de la résistance à l’aune du développement personnel, il fallait y penser. 

Mais, comme le rappelle Laurent Douzou, historien, dans le documentaire de Gilles Perret Les Jours heureux : « Jean Moulin […] c’est quelqu’un qui hors de l’orbite communiste se situe à la gauche de la gauche, c’est un homme assez engagé sur le front des luttes »

Il y avait mille façons de répondre au journaliste de Parole d’honneur qui posait, effectivement, une question orientée. Mais éviter de prendre position par rapport au Rassemblement national n’était certainement pas une option qui aurait été cautionnée par Jean Moulin. 

Notre salut : comment regarder notre histoire droit dans les yeux 

Il n’était pas évident qu’entre le portrait d’un grand résistant et celui d’un fonctionnaire du régime de Vichy, la palme du film le plus engagé reviendrait à ce dernier. Pourtant, Notre Salut d’Emmanuel Marre, justement parce qu’il ne néglige pas de parler de la collaboration, a une portée morale et politique qui a su séduire tant le public cannois que le jury, lequel lui a attribué le Prix du scénario. 

Et cela, bien que le réalisateur n’ait eu de cesse de rappeler que le film s’était considérablement éloigné de son premier jet scénaristique. Il a préféré laisser une large part au travail d’improvisation des comédiens, notamment à l’acteur principal du film, Swann Arlaud. Ce dernier incarne à merveille un homme trouble et ambigu, auteur d’un traité politique intitulé, sans modestie aucune, Notre salut, qui donne son titre au film. Le réalisateur s’inspire de l’histoire de son grand-père, dont il brosse un portrait sans concession, très fictionnalisé, quoiqu’inspiré de sa correspondance. Henri Marre y apparaît comme un patriote, mais aussi un pétainiste. Il se fraie un chemin dans les rouages du nouvel ordre politique et essaie d’imposer sa logique d’ingénieur et des principes de « management ». 

Si ce film prend aux tripes et à la gorge tout en nous faisant rire (jaune), c’est parce qu’il paraît terriblement actuel. Au langage parlé très contemporain s’ajoute une grammaire cinématographique qui joue sur l’impression de modernité. L’usage d’un grain de l’image et d’une lumière proche du flash rappelle l’ambiance des soirées des années 80. Une façon de filmer mobile, parfois caméra à l’épaule, n’hésite pas à faire appel à des effets de zoom pour mieux viser les expressions des visages… Un style qui n’est pas sans rappeler certains types de comédie : les spectateurs ont vite fait le rapprochement avec The Office, une série américaine qui suit la vie routinière d’employés de bureau. 

À travers ce portrait grinçant d’une France bien installée dans ses habitudes transparaît la réalité : ce sont des technocrates, des petits-bourgeois et des hauts fonctionnaires qui ont installé la France dans ce régime de la honte.

La première réplique audible du film, dans un brouhaha de fête mondaine, est : « Excusez-moi ma main est mouillée de champagne ! ». La langue de bois administrative s’applique à tout : on nomme « ramassage d’Israélites » une rafle, comme l’on parlerait de ramassage d’ordures. La délation fait partie des rapports sociaux les plus distingués : « Je vais te donner un conseil amical, balance-le »

Ce n’est pas un hasard si les personnages se rendent au cinéma pour voir L’Eternel retour… « L’éternel retour du fascisme », c’est bien ce que ce film dénonce, et le réalisateur n’a prononcé qu’une phrase pour conclure la première projection cannoise de son film : « Plus jamais ça »

« Plus jamais », c’est aujourd’hui

Et l’engagement de l’équipe de Notre Salut n’est pas uniquement théorique : il s’accompagne d’une vraie cohérence pratique au vu de la situation actuelle du cinéma français. Emmanuel Marre et Swann Arlaud, entre autres, sont signataires, de la tribune « Zapper Bolloré »(2)https://www.liberation.fr/culture/depardon-binoche-haenel-600-professionnels-du-cinema-denoncent-lemprise-de-bollore-sur-le-septieme-art-20260511_FZW7WRBEXNDPVK5MAUTSFF6EHE/., publiée dans le journal Libération à la veille du Festival de Cannes. 

Dans cette tribune, 600 professionnels du cinéma font part de leur inquiétude face à l’emprise grandissante du milliardaire d’extrême droite Vincent Bolloré. Ce dernier détient la chaîne Canal+, dont fait partie Studio Canal, le premier producteur de films européens, et devrait obtenir d’ici 2028 100 % du capital d’UGC, le troisième plus grand réseau de salles de cinéma en France. Dans moins de deux ans, donc, il sera à lui tout seul à la tête d’une énorme machine audiovisuelle capable de tout faire, de la production à la distribution des films. 

Cette volonté d’obtenir le contrôle de l’ensemble de la chaîne de production s’inscrit pleinement dans une volonté assumée de mener une guerre idéologique.

La guerre fut déclarée, le 17 mai dernier, en plein festival, par le patron de Canal+ et valet de Vincent Bolloré, Maxime Saada. En affirmant que Canal+ ne souhaitait plus travailler avec les signataires de la tribune, il a fait de celle-ci une liste noire, qui n’est pas sans rappeler d’autres listes, dressées par exemple par les fonctionnaires représentés dans Notre Salut.

De liste en liste, de restriction en restriction, les libertés se réduisent. Swann Arlaud le rappelle dans un article publié dans l’Humanité après la prise de parole de Maxime Saada :

« C’est la fameuse histoire de la grenouille.

Quand on la plonge dans une casserole d’eau bouillante, elle saute immédiatement pour échapper à la mort. Mais si on la plonge dans une casserole d’eau froide qu’on chauffe progressivement, la grenouille se laisse mourir.

Si nous élevons nos voix, c’est pour dire que notre mode de financement est unique, qu’il permet la diversité des films et qu’il faut le défendre tant qu’il est encore temps »(3)https://www.humanite.fr/culture-et-savoir/canal-plus/faut-il-attendre-sagement-quil-soit-trop-tard-lacteur-swann-arlaud-repond-a-vincent-bollore-et-canal..

Tous ces films rappelant les faits de la Seconde Guerre mondiale réveilleront-ils efficacement les consciences ?

Notes de bas de page