Dix-huit ans de surplace : le réquisitoire des chiffres
En 2007, Nicolas Sarkozy, qui n’est décidément pas notre tasse de thé, promettait d’aller chercher la croissance « avec les dents ». Il visait 3 % par an. La formule relevait du spectacle politique. Mais elle renvoyait à une question sérieuse : comment intégrer chaque nouvelle génération à la vie économique si la richesse produite par habitant ne progresse presque plus ? Sans production nouvelle ni partage des richesses, les portes se ferment aux nouveaux venus.
Quelques mois plus tard, la crise des subprimes éclatait. En septembre 2008, la faillite de Lehman Brothers précipitait l’effondrement financier mondial. Depuis, la France s’enlise dans une médiocrité économique historique. Il suffit pourtant de regarder les chiffres, c’est-à-dire le PIB par habitant en volume, corrigé de l’inflation.
Une génération entière a grandi dans une économie totalement stagnante.
En euros constants de 2020, il était de 35 010 euros en 2007. Il tombe à 33 800 euros en 2009, ne retrouve que 34 990 euros en 2013, atteint 35 370 euros en 2015, 37 160 euros en 2019 et 38 360 euros en 2025. En dix-huit ans : 9,6 % de hausse cumulée, soit environ 0,51 % par an. Voilà le bilan. Une génération entière a grandi dans une économie totalement stagnante.
La comparaison avec le passé mérite d’être menée sérieusement. La crise de 1929 ne frappe vraiment la France qu’à partir de 1931-1932. Quinze ans plus tard, en 1947, le pays est déjà engagé dans la reconstruction qui débouchera sur les Trente Glorieuses. Certes, entre-temps, il y a eu la guerre, l’Occupation, les destructions : 1947 n’est pas une année de prospérité retrouvée. Mais le régime de croissance change. Aujourd’hui, après dix-huit années de paix, nous ne sommes pas au seuil d’une grande accélération. Bref, à la vigie, rien en vue ! Nous sommes toujours englués dans la même faiblesse structurelle.
Les enfants de la crise ont grandi
La société promet l’abondance ; à la maison, on compte et on recompte.
Regardons les familles populaires, notamment en Seine-Saint-Denis et dans le Val-de-Marne, deux départements qui ont vu l’ébauche du mouvement lycéen en septembre dernier. Les lycéens qui se mobilisent ne sont pas tombés du ciel. Ils ont vu leurs parents compter. Ils ont entendu les disputes sur le découvert, le loyer, la facture d’électricité. Ils ont vu disparaître les vacances, les sorties, parfois la voiture, souvent la possibilité de manger correctement jusqu’à la fin du mois. Chaque dépense exige un arbitrage. La société promet l’abondance ; à la maison, on compte et on recompte.
Le sort des mères seules est particulièrement révélateur. Travailler, élever les enfants, organiser les transports, les repas, les devoirs, supporter le coût du logement : et finir le mois à découvert. Que retient l’adolescent de cette vie ? Une vérité dévastatrice pour tout discours officiel sur le mérite : travailler ne suffit plus à vivre dignement. On peut se lever tôt, respecter les règles, tenir un emploi difficile et s’enfoncer dans la pauvreté. C’est cette expérience qui forme la conscience sociale, bien avant les discours des partis de « l’extrême centre » si chers à Macron et à sa bande infernale.
Un pays qui vieillit et laisse ses jeunes au chômage
À cela s’ajoute le chômage des jeunes. En 2025, selon l’INSEE, près d’un actif de 15 à 24 ans sur cinq était au chômage. Ce taux concerne les jeunes actifs, pas ceux qui poursuivent leurs études. Mais l’obstacle à l’embauche est immense. Et quelle absurdité ! Les générations du baby-boom prennent leur retraite, le pays vieillit, des métiers manquent de bras, et pourtant, une partie de la jeunesse reste sur le carreau.
Et voici l’intelligence artificielle. Elle pourrait être une chance immense : supprimer des tâches répétitives, augmenter la productivité, améliorer les services publics, réduire la durée du travail. Mais dans les entreprises françaises où la première question posée est celle de la masse salariale, elle devient surtout une promesse de suppressions de postes. Le progrès technique n’est pas l’ennemi. Son appropriation par la logique de rentabilité financière, voilà le problème français. À qui profiteront les gains de productivité ? Aux salariés et à la collectivité ou aux actionnaires ?
La rente gagne, le travail recule
La France paie également trente ans de renoncements industriels. Elle a formé des ingénieurs, des chercheurs, des mathématiciens remarquables. Elle a pourtant laissé l’essentiel des géants du numérique se construire ailleurs. Elle a raté une grande partie des marchés de l’informatique et d’Internet dans les années 1990 et 2000. Dans l’intelligence artificielle, malgré quelques entreprises prometteuses, la domination industrielle et financière reste principalement américaine. Le résultat est connu : trop peu d’emplois hautement qualifiés et très bien rémunérés, trop peu de nouvelles entreprises capables d’entraîner toute une filière.
Car voici l’autre face du problème : le triomphe du patrimoine, car la bourgeoisie française est rentière. Un jeune qui reçoit un appartement, une donation ou un apport familial peut s’installer, emprunter, choisir son métier, prendre des risques. Celui qui n’hérite de rien consacre une part énorme de son salaire au loyer et retarde tout. Le capital accumulé hier commande les possibilités de demain. Ce n’est pas la République du mérite ; c’est le retour de la société d’héritiers. Les uns commencent la course à cent mètres de l’arrivée, les autres courent avec un poids aux chevilles.
On somme les jeunes de désirer, de comparer, d’acheter. Mais avec quel argent ?
Et pourtant, chaque jour, la publicité, les réseaux sociaux et les « influenceurs » depuis Dubaï où d’ailleurs exhibent une consommation sans limites : voyages, restaurants, vêtements, téléphones, loisirs, appartements impeccables, vies prétendument réussies. On somme les jeunes de désirer, de comparer, d’acheter. Mais avec quel argent ? Ils vivent dans une société de consommation sans consommation. La marchandise est partout, le pouvoir d’achat manque. Ils regardent la fête à travers la vitre. Ils dansent devant le buffet, pendant que les héritiers sont déjà à table et se goinfrent.
Même fonder une famille devient un luxe
Ce blocage ne concerne pas seulement les achats. Il empêche d’entrer dans la vie. Quitter ses parents, louer un appartement, vivre en couple, avoir un enfant : autant d’étapes devenues incertaines. Comment se projeter lorsqu’on enchaîne les contrats courts ? Comment envisager une naissance avec un loyer dévorant le salaire ? Comment bâtir une existence lorsque l’avenir professionnel ne dépasse pas six mois ? La précarité vole du temps, des choix, des projets.
Une société qui rend le logement inaccessible, les carrières instables et les fins de mois angoissantes fabrique les conditions du renoncement.
La natalité s’effondre. En 2025, la France a enregistré environ 645 000 naissances, soit près d’un quart de moins qu’en 2010 ; la fécondité est tombée à 1,56 enfant par femme. Les choix familiaux évoluent, mais la cause matérielle est impossible à écarter. Une société qui rend le logement inaccessible, les carrières instables et les fins de mois angoissantes fabrique les conditions du renoncement. Elle s’étonne ensuite que les berceaux se vident.
Une génération peut renverser la table
Voilà le terrain sur lequel se développe la colère lycéenne depuis septembre. Les motifs immédiats des mobilisations peuvent varier ; leur profondeur sociale est ailleurs. Les jeunes ont compris ce que les gouvernants feignent de ne pas voir : la promesse d’ascension sociale est brisée depuis presque deux décennies. À seize ou dix-sept ans, on n’a pas encore appris à tout accepter. À trente-cinq ans, un crédit, des enfants et la peur du chômage peuvent imposer la résignation. Les plus jeunes, eux, peuvent encore refuser le marché qu’on leur propose : une vie de contraintes sans amélioration en vue. Voilà pourquoi les lycéens sont la pointe acérée de la contestation actuelle.
Cette colère peut s’égarer, peut être dévoyée. Mais sa base matérielle est profonde, nourrie de dix-huit ans de croissance famélique. C’est précisément pourquoi il faut une perspective politique. À ReSPUBLICA, nous l’appelons le « programme minimum », c’est-à-dire la base politique rassembleuse sur les revendications communes. Car non, il ne faut pas des sermons sur l’effort, ni des primes provisoires, ni de nouvelles opérations de communication. Il faut reconstruire les capacités productives du pays, investir dans l’industrie et la recherche, maîtriser les technologies stratégiques, relever les salaires, partager les gains de productivité, construire des logements accessibles et restaurer les services publics.
Il faut surtout rompre avec une économie où l’héritage commande davantage que le travail, où la finance capte les fruits de l’innovation et où la jeunesse sert de variable d’ajustement.
Il faut surtout rompre avec une économie où l’héritage commande davantage que le travail, où la finance capte les fruits de l’innovation et où la jeunesse sert de variable d’ajustement. La question n’est pas de promettre à chacun une fortune. Elle est de garantir à tous une place, une autonomie, la possibilité de fonder sa vie. C’est une exigence sociale ; c’est une exigence républicaine.
Dix-huit ans à 0,5 % de croissance annuelle du PIB réel par habitant : voilà la toile de fond de la crise française de « l’automne chaud de 2026 ». Les jeunes n’ont pas besoin d’un nouveau discours sur l’espoir. Ils ont besoin de raisons concrètes d’espérer. Une société qui leur montre toutes les richesses sans leur donner accès aux moyens de les produire et d’en vivre prépare sa propre contestation. La jeunesse n’est pas condamnée à danser éternellement devant le buffet. Un jour, elle peut renverser la table… et ce « jour de gloire », comme chante la Marseillaise, est peut-être arrivé !
