Les variants du fascisme
Je ne reprendrai pas ici les critiques et les réserves dont les travaux de Zeev Sternhell furent l’objet depuis la publication de son livre sur Maurice Barrès(1)Zeev Sternhell, 1972, Maurice Barrès et le nationalisme français, Paris, Librairie Arthème Fayard/Pluriel, 2016 ; 1978, La droite révolutionnaire. 1885-1914, Paris, Gallimard, 1997 ; 1991, Ni droite ni gauche. L’idéologie fasciste en France, Paris, Gallimard, 2012., dans lequel il voit l’incarnation d’un « fascisme à la française » émergeant à la fin du XIXe siècle. Il a convaincu le psychologue que je suis(2)Cf notamment Roland Gori, L’individu ingouvernable, Paris, Actes Sud, 2015 ; Un monde sans esprit. La fabrique des terrorismes, Paris, Actes Sud, 2017. ; aux historiens de déterminer la validité de ses thèses dont la « richesse heuristique » est reconnue par la plupart d’entre eux(3)Contre les fascismes. Zeev Sternhell, un historien engagé (sous la direction de Pierre Serna), Paris, Folio/Gallimard, 2025..
Le fil rouge de son travail me permet de poser aujourd’hui l’hypothèse d’un authentique fascisme proliférant dans le monde entier : le technofascisme. Si le terme de technofascisme connaît aujourd’hui une diffusion accrue, c’est parce que les transformations du pouvoir qu’il désigne sont devenues visibles et assumées. Pour ma part, j’en fais un usage théorique continu depuis près de 15 ans, dans une perspective d’analyse anthropologique des fascismes contemporains, et non comme simple catégorie descriptive des dérives technologiques.
La fabrication insidieuse de nouvelles servitudes
Je travaille avec cette notion pour rendre compte des nouvelles formes de servitude et d’esclavage que produisent les systèmes de normalisation et de contrôle du capitalisme néolibéral dans les métiers. Cet assujettissement imposé par le capitalisme néolibéral(4)Le lecteur intéressé se reportera à l’ensemble de mes travaux publiés depuis 2011 aux LLL et aux activités de l’Appel des appels XXXXXXX. sans les métiers, et de ce fait façonnant les habitus de nos vies quotidiennes, nous conduit insidieusement à nous abandonner sans trop de résistance aux gouvernementalités à tendance fasciste.
Dans le secteur des métiers qui est le mien, les exemples pullulent où un pouvoir « démocratique » consent, sans trop d’états d’âme, à imposer des actes professionnels dont il ignore la substance, la valeur et la portée. Les normes, les protocoles standardisés, les logiques algorithmiques, l’autorisent à prescrire et à imposer ce qu’il ne connait pas, ce dont il n’a pas l’expérience singulière et concrète, quitte à transformer des « recommandations » (droit « mou ») en obligations (« directives opposables »). Ce n’est pas l’État d’exception fasciste dont se prévalent ces bureaucrates, non, c’est simplement la fabrique des servitudes que le pouvoir néolibéral est parvenu à construire depuis plus de vingt ans, et dont ils s’autorisent du haut de leurs bureaucraties internationales. Si l’exception devient la règle, c’est bien qu’un nouveau « variant » de l’espèce fasciste est en train d’apparaitre. C’est ce variant que je nomme le technofascisme.
Le ver du fascisme est aussi en nous ou la fascination pour le pouvoir fort
Après avoir identifié l’ennemi majeur comme étant le fascisme, Michel Foucault écrit dans sa préface à la traduction américaine de l’Anti-Œdipe de Deleuze et Guattari : « non seulement le fascisme historique de Hitler et de Mussolini — qui a su si bien mobiliser et utiliser le désir des masses —, mais aussi le fascisme qui est en nous tous, qui hante nos esprits et nos conduites quotidiennes, le fascisme qui nous fait aimer le pouvoir, cette chose même qui nous domine et nous exploite(5)Michel Foucault, 1977, Préface à la traduction américaine de l’Anti-Œdipe in Dits et Écrits, Tome III, Gallimard, Paris, 1994, p. 133-136. ».
Michel Foucault se place ici dans le courant des historiens et des théoriciens d’un « fascisme générique », à distance d’une utilisation restrictive du mot aux fascismes historiques. C’est également dans ce courant d’un fascisme générique que je me situe à la suite de Michel Foucault et de Gilles Deleuze, bien sûr, mais aussi de Pier Paolo Pasolini, Ivan Illich et Umberto Eco. Ce qui me conduit à poursuivre ce que Michel Foucault nommait : « la traque de toutes les formes de fascisme, depuis celles, colossales, qui nous entourent et nous écrasent jusqu’aux formes menues qui font l’amère ironie de nos vies quotidiennes(6)Michel Foucault, 1977, ibid, p.136. ».
Le langage est une arme pour le mieux comme le pire
Le point de départ de mon analyse est de considérer que si l’usage générique du terme fascisme peut être justifié, c’est bien parce qu’au-delà de ses formes historiques et de ses récentes résurgences, il désigne une profonde falsification du langage, une dégradation matricielle de sa logique et de ses valeurs qui parvient à façonner des pensées singulières et collectives conduisant à désirer à tout prix un ordre autoritaire, masque du chaos et du néant auxquels les sujets aspirent.
La langue du Troisième Reich(7)Victor Klemperer, 1947, LTI. La langue du IIIe Reich, Paris, Albin Michel, 1996. de Victor Klemperer n’est qu’un cas particulier de ce processus matriciel : produire une colonisation du langage pour réveiller le désir de se transformer en automates animés et violents, derrière lequel s’active la pulsion de mort. Il me semble que ma thèse rejoint celle de Gilles Deleuze écrivant dans Les lignes de fuite : « On reconnaît le fascisme au cri, encore une fois : vive la mort ! Toute personne qui dit : vive la mort ! est un fasciste(8)Gilles Deleuze, 1979-1980, Sur l’appareil d’État et la machine de guerre, Paris, Les Éditions de Minuit, 2025. ».
Le fascisme est un mouvement dont l’action n’a pour objectif que de se perpétuer elle-même jusqu’à l’anéantissement et le suicide(9)Gilles Deleuze, 1979-1980, Sur l’appareil d’État et la machine de guerre, Paris, Les Éditions de Minuit, 2025.. Ce culte de la mort est une jouissance dont la destruction du langage constitue la première étape. La deuxième est d’installer dans ses ruines, dans le chaos et l’incohérence qui en résultent, un autre langage, le langage du meurtre et du suicide. Dans le champ social où se matérialisent ces processus de métamorphose du langage, le mouvement n’a d’autre but et d’autre objet que de produire de la matière inerte exploitable avec du vivant. Ce que les nazis ont littéralement fait.
Mais ce mouvement se présente aussi dans le champ social sous la forme d’appels incessants à l’ordre pour masquer l’entropie que le fascisme installe à l’infini. Les technofascismes contemporains ne font pas exception. Transformer le vivant en ressources numériques à extraire, à exploiter et à convertir en monnaie scripturale n’est pas seulement faire œuvre de techniques avisées ou de sciences. C’est aussi pulvériser le vivant pour qu’advienne un chaos d’où sortira une nouvelle humanité fusionnée avec des automates. Les images d’antan, les scénarios de science-fiction, sont plus proches qu’il n’y parait de cette apocalypse. Du vivant fusionné avec des programmes algorithmiques qui ignoreraient la mort, la dégénérescence, la douleur et le plaisir spontané. Ces spectres algorithmiques hantent déjà nos mythes, nos légendes et nos cauchemars, dont les masses fascistes n’étaient que les vulgaires prototypes.
Les fascismes contemporains et le langage numérique et algorithmique
Les rhétoriques des fascismes historiques, grandiloquents et guerriers, sont différentes des langages des technofascismes contemporains, plus proches des effets spéciaux, de l’écriture algorithmique et des fonctionnalités de l’IA. Entre les deux, Pasolini avait identifié un nouveau fascisme moderne, celui de la consommation, nourri de « l’esprit de la télévision » et du langage « fonctionnel » de l’entreprise, plus pragmatique et mieux adapté au monde américain, en charge de produire la « réorganisation et le nivellement brutalement totalitaire du monde(10)Pier Paolo Pasolini, 1974, Écrits corsaires, Paris, Flammarion, 1976, p. 82. ».
J’ai laissé de côté ce « fascisme » identifié par Pasolini comme une véritable révolution anthropologique en Italie dans les années 1970, pour n’évoquer que ce nouveau variant des fascismes contemporains qu’est le technofascisme. Ce technofascisme s’est installé progressivement, mais tous les jours davantage, par des jeux de pouvoirs qui ont fini par contourner les exigences démocratiques de la politique, les débats dialogiques qu’elle impose, les conflits qu’elle laisse surgir, les compromis qu’elle permet, par un usage pervers de la technique. Notre époque a fini par réaliser le rêve de James Burnham : les managers, les experts, les bureaucraties internationales ont confisqué le pouvoir de décision. Ce sont les nouvelles élites fabriquées par le capitalisme néolibéral et recyclées par les nouveaux dictateurs au devenir potentiellement fasciste.
La méfiance légitime de la jeunesse de l’après-guerre à l’endroit des États, le mythe des communautés heureuses des hippies, la dévaluation progressive des valeurs nationales et laïques, la répulsion à l’endroit d’idéologies décevantes ou terrifiantes, la sécession des élites et le narcissisme des hyperindividualismes ont favorisé la fragmentation des instances démocratiques à même de résister, tant bien que mal, aux monopoles commerciaux et industriels. Ainsi peut s’expliquer, en partie, le paradoxe d’une idéologie californienne de béatitude et de liberté communautaire accouchant de monstrueux monopoles d’industries du numérique. Ainsi peut s’expliquer que l’espoir de voir une parole libérée dans le cyberespace puisse aujourd’hui avorter sur des plateformes de médias sociaux dont la censure va consister à inonder de « merde » les pages de leurs adversaires pour les faire taire.
Fascismes historiques différents des technofascismes plus difficiles à cerner et donc à combattre
Un dernier point. Lorsque je parle de devenir des technofascismes, j’essaie précisément de me détacher des formes constituées des fascismes historiques traditionnels pour proposer une analyse moléculaire des processus qui les ont produits. Nous sommes aveuglés par les événements qui masquent les conditions et les processus dont ils émergent. C’est la raison pour laquelle nous risquerions de gloser longtemps pour savoir si ce qui apparait brutalement aujourd’hui peut être nommé « fascismes » ou « néofascismes » ou encore nous demander si Donald Trump est « fasciste » ou néoconservateur. Ce n’est pas le problème. Le problème est de savoir ce qu’est un devenir et si ce que j’appelle devenir, après Gilles Deleuze, est bien en train de « voisiner » avec les conditions culturelles et politiques des fascismes. Pas seulement les fascismes historiques qui en sont les formes coagulées, les mouvements précipités et « ralentis », mais l’écosystème où le potentiel fasciste, présent à l’intérieur de la démocratie, est de nouveau en cours de germination.
Cela revient à se demander si les particules fascistes présentes dans nos démocraties libérales modernes ne sont pas en voie de solidification, à même de produire toutes sortes d’événements non pas « analogues » aux fascismes historiques, mais aussi toxiques et potentiellement destructeurs qu’eux, ou pire encore. Si le mot de « technofascisme » surgit aujourd’hui avec autant d’insistance, c’est peut-être moins en raison d’une ressemblance des politiques autoritaires et brutales actuelles avec les fascismes historiques, que de souvenirs qui surgissent comme des éclairs à l’instant des dangers. Walter Benjamin nous guide ici pour comprendre le Ur-Fascism, le fascisme originaire dont parle Umberto Eco. Ne cherchons pas dans les fascismes historiques des ressemblances, des filiations avec les technofascismes d’aujourd’hui. Ils sont des « blocs de devenir(11)Gilles Deleuze et Félix Guattari, 1980, Mille Plateaux, Paris, Les Éditions de Minuit, 2021. », des « arrangements » moléculaires de particules toxiques, endogènes à nos démocraties libérales modernes, leur potentiel fasciste originel. À condition de préciser avec Walter Benjamin que « l’originel, c’est à la fois ce qui est absolument premier et ce qui est radicalement nouveau (12)Stéphane Mosès, « L’idée d’origine chez Walter Benjamin », in : Walter Benjamin et Paris, Paris : Cerf, 1986, p. 815. ».
Les devenirs sont moléculaires. Le technofascisme « voisine » avec les fascismes historiques, leurs rapports sont de proximité et non d’analogies. Inutile de chercher des ressemblances. Leurs particules sont dans des « zones de voisinage ou de co-présence », aurait dit Deleuze. Cela n’a rien de rassurant. Ils ne sont à traquer ni dans notre passé, ni dans notre présent, ni dans notre futur. Ils sont en suspension, après avoir « voisiné » avec leur adversaire, le capitalisme néolibéral, dont ils se prétendent la solution, ils pourraient demain changer d’état, pour le meilleur ou pour le pire. Cela dépend de nous. Il est temps de résister aux technocrates et managers des bureaucraties internationales, de résister à ce qu’ils décident de la politique à notre place, de parvenir à nous réapproprier collectivement ce que nous leur avons individuellement cédé. Et d’inscrire nos décisions dans un État de droit actuellement « mal en point ».
Notes de bas de page
| ↑1 | Zeev Sternhell, 1972, Maurice Barrès et le nationalisme français, Paris, Librairie Arthème Fayard/Pluriel, 2016 ; 1978, La droite révolutionnaire. 1885-1914, Paris, Gallimard, 1997 ; 1991, Ni droite ni gauche. L’idéologie fasciste en France, Paris, Gallimard, 2012. |
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| ↑2 | Cf notamment Roland Gori, L’individu ingouvernable, Paris, Actes Sud, 2015 ; Un monde sans esprit. La fabrique des terrorismes, Paris, Actes Sud, 2017. |
| ↑3 | Contre les fascismes. Zeev Sternhell, un historien engagé (sous la direction de Pierre Serna), Paris, Folio/Gallimard, 2025. |
| ↑4 | Le lecteur intéressé se reportera à l’ensemble de mes travaux publiés depuis 2011 aux LLL et aux activités de l’Appel des appels XXXXXXX. |
| ↑5 | Michel Foucault, 1977, Préface à la traduction américaine de l’Anti-Œdipe in Dits et Écrits, Tome III, Gallimard, Paris, 1994, p. 133-136. |
| ↑6 | Michel Foucault, 1977, ibid, p.136. |
| ↑7 | Victor Klemperer, 1947, LTI. La langue du IIIe Reich, Paris, Albin Michel, 1996. |
| ↑8, ↑9 | Gilles Deleuze, 1979-1980, Sur l’appareil d’État et la machine de guerre, Paris, Les Éditions de Minuit, 2025. |
| ↑10 | Pier Paolo Pasolini, 1974, Écrits corsaires, Paris, Flammarion, 1976, p. 82. |
| ↑11 | Gilles Deleuze et Félix Guattari, 1980, Mille Plateaux, Paris, Les Éditions de Minuit, 2021. |
| ↑12 | Stéphane Mosès, « L’idée d’origine chez Walter Benjamin », in : Walter Benjamin et Paris, Paris : Cerf, 1986, p. 815. |
