Les gauches ont oublié le prolétariat, le prolétariat subit le spectacle des gauches
Mais en a-t-on fini avec les causes de ce naufrage ? Pas du tout ! Tout simplement, l’histoire nous montre que les forces centrifuges des gauches se déploient d’autant plus que les partis de gauche baissent très fortement en termes d’attractivité populaire ! George Orwell nous montre dans ses ouvrages(1)Le Quai de Wigan, pages 193 et 205 ; la préface du livre Le lion et la licorne, page 8. qu’il faut aussi chercher des causes dans les directions et les actions militantes des organisations.
Dans l’histoire, les gauches ont toujours su tirer le bon grain de l’ivraie des défaites passées.
Les années 1970 en portent témoignage. Dans l’histoire, les gauches ont toujours su tirer le bon grain de l’ivraie des défaites passées. Il est donc nécessaire de chercher les causes du phénomène incroyable de ne rassembler que 30 % des votants sur toutes les gauches avec une sociologie qu’il nous faut maintenant présenter.
Sociologie réelle de la société
Nous allons utiliser la classification INSEE. D’abord, le prolétariat ouvrier et employé représente environ 42,8 % de la population active. La petite bourgeoisie (professions intermédiaires salariées, majorité des commerçants et artisans), environ 30 %. La bourgeoisie moyenne, 22 % (les cadres et professions intellectuelles supérieures non dirigeants et professionnels de haut niveau), la grande bourgeoisie (dirigeants et professionnels de haut niveau), 3 %(2)À noter que 0,9 % en emploi n’a pas été classé par l’INSEE et que les agriculteurs, qui sont 1,3 %, ne sont pas compris dans cette énumération.. Aujourd’hui, c’est majoritairement la petite bourgeoisie salariée qui fournit les militants des partis politiques de gauche.
Alliance petite bourgeoisie et couches populaires
La première nécessité est la globalisation des combats, mais avec le primat de la question sociale et non du sociétal pour réaliser l’alliance indispensable entre la petite bourgeoisie et les couches populaires.
Cette petite bourgeoisie a participé dans l’histoire aux avancées émancipatrices uniquement lorsqu’elle s’est alliée au prolétariat ouvrier et employé, grâce alors aux victoires des luttes sociales et au suffrage universel. Lorsque cette alliance est rompue, les couches populaires ouvrières et employées sont poussées majoritairement vers l’abstention et secondairement vers l’extrême droite. C’est à ce moment-là que l’on arrive à l’étiage des 30 % des votants. La première nécessité est donc la globalisation des combats, mais avec le primat de la question sociale et non du sociétal pour réaliser cette alliance indispensable. Et, dans ce cas, la laïcité devient un ciment pour rassembler dans les luttes. Rappelons-nous ce slogan : « Français, immigré, même patron, même combat ».
Une vraie gauche favorise le travail primaire en luttant pour les salaires ou les prix garantis, et non pour les rémunérations par primes et subventions.
Ne pas oublier les travailleurs des campagnes
La dernière crise agricole que nous continuons à vivre est due à quatre causes : le retard à l’allumage du gouvernement (face à l’épidémie de dermatose nodulaire bovine démarrée en juin 2025, il aura fallu six mois pour que le gouvernement décide la vaccination), la persistance gouvernementale de ne pas trancher contre l’accord agricole du Mercosur en 25 ans, l’obsession du pilotage agricole par les subventions de la Politique agricole commune (PAC) en lieux et places des prix garantis aux agriculteurs, l’obsession de la concurrence alimentaire sauvage et planétaire contre la souveraineté alimentaire. Les partis de gauche ont été absents sur ces sujets ; ils ont troqué la conception républicaine du principe de liberté pour la conception libérale et individualiste de la droite.
Démocratie politique et sociale
La conception républicaine du principe de liberté consiste à aller vers l’augmentation de l’autonomie de chacun vis-à-vis de l’extérieur, y compris des puissants et même de l’État. C’est ce qui a permis le développement de la sphère de constitution des libertés (école, services publics, Sécurité sociale). Le recul massif de cette conception qui émancipe l’individu par des avancées collectives est patent aujourd’hui.
La conception libérale et individualiste du principe de liberté est celle du « je fais ce que je veux », additionnée d’injonctions morales du type Sandrine Rousseau contre les barbecues présentés comme pratique patriarcale !
Quid de la désindustrialisation et de la prise de contrôle étrangère sur les entreprises françaises ?
Depuis 2014, 1 608 entreprises ont basculé sous contrôle étasunien. En 2024 et en 2025, plus de fermetures d’usine que d’ouvertures. Le nombre d’emplois industriels baisse. La CGT énonce le constat suivant : « près de dix-huit mois après la première alerte, 483 plans de suppressions d’emplois ont été recensés, soit 107 562 emplois menacés ou supprimés (dont près de la moitié dans l’industrie). En y ajoutant les emplois indirects et induits (services, commerces proches, sous-traitants…), l’impact négatif serait de 200 à 300 000 emplois depuis septembre 2023 »(3)Industrie : les cartes des suppressions de postes | CGT.. Toujours pas de réaction du gouvernement d’extrême centre. Y a-t-il eu une campagne en provenance des partis de gauche ? Et sur le plan de la réindustrialisation sous transition écologique, à quand une campagne pour que la fiscalité sur les électrons ne soit plus supérieure à la fiscalité sur le gaz ?
Quid de la lutte contre l’héritocratie ?
Nous avons déjà commencé dans ReSPUBLICA une théorisation de la modification géopolitique d’un capitalisme néolibéral libre-échangiste en National capitalisme autoritaire (NaCA) depuis une quinzaine d’années. Nous avons vu sa concrétisation par une poussée, dans différentes régions du monde, de forces d’une nouvelle extrême droite qui s’avancent en tentative d’union de toutes les droites. Ce NaCA modifie l’architecture financière qui leur permet d’accroître leur profit final alors que leur taux de profit agro-industriel et industriel faiblit fortement. Cette baisse tendancielle du taux de profit les oblige à organiser un ruissellement du bas vers le haut de la hiérarchie sociale pour permettre à « la classe dominante » de toucher des dividendes insoupçonnés financés par les salariés moyens et populaires. Cela favorise les ultra-riches(4)Voir les infographies présentes en fin de page sur https://www.insee.fr/fr/statistiques/8612596. qui se sont largement enrichis depuis le séisme de 2007-2008. La conséquence est un nouveau record des inégalités sociales.
Séparatisme social et déterminisme
Mais ce n’est pas tout. Cela s’accompagne d’un séparatisme social dont on ne parle pas assez et qui se développe à vitesse grand V, celui des « dirigeants et professionnels de haut niveau »(5)https://www.nomenclature-pcs.fr/naviguer/les-dirigeants-et-professionne.. Leur revenu net médian est de 4800 €, supérieur de 77 % aux autres emplois des CPIS (cadres et professions intellectuelles supérieures) avec un revenu net médian de 2700 €. Il suffit pour le comprendre de lire un article de deux sociologues, Thomas Amossé et Milan Bouchet-Valat(6)Dirigeants et professionnels de haut niveau : une définition statistique de l’« élite socioprofessionnelle » | Cairn.info..
Partant de la nouvelle nomenclature de l’INSEE, la fraction supérieure des CPIS, qui représente environ le quart des emplois les mieux rémunérés, a été isolée. Ainsi, les dirigeants et professionnels de haut niveau représentent environ 3 % des emplois français et monopolisent le pouvoir (fonctionnaires A+, prof d’université, chefs d’entreprises, professions libérales de santé avec un doctorat, etc.). Et c’est dans ces 3 % que se trouve le plus haut niveau de reproduction sociale(7)https://ceet.cnam.fr/publications/connaissance-de-l-emploi/quelle-reproduction-sociale-de-l-elite-socioprofessionnelle–1591310.kjsp?RH=1507626697168.. Un enfant de ces « dirigeants et professionnels de haut niveau » a 65 fois plus de chances de se retrouver dans cette catégorie qu’un enfant de parents peu qualifiés. Là, il s’agit d’une homogamie. Un enfant des autres CPIS a 17 fois plus de chances qu’un enfant de parents peu qualifiés.
Le séparatisme social et scolaire : un déni de la promesse républicaine d’égalité
On retrouve ce séparatisme social également à l’école. Contrairement à ce qui se passait dans la période des trente glorieuses, l’école privée confessionnelle (93 % catholique) redevient l’école de la bourgeoisie CPIS et, pour une partie d’entre elles, l’école de la grande bourgeoisie de haut niveau. L’extrême centre macroniste a d’ailleurs favorisé cette acmé en nommant des ministres de l’Éducation nationale ne mettant pas leurs enfants dans l’école publique, montrant par là une politique de classe de haut vol ! Gabriel Zucman annonce un référendum en Californie en novembre 2026 sur la question de la mise en place d’un impôt de 5 % sur les patrimoines des milliardaires. Puisse les partis de gauche mener campagne en France contre l’héritocratie !
Notes de bas de page
| ↑1 | Le Quai de Wigan, pages 193 et 205 ; la préface du livre Le lion et la licorne, page 8. |
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| ↑2 | À noter que 0,9 % en emploi n’a pas été classé par l’INSEE et que les agriculteurs, qui sont 1,3 %, ne sont pas compris dans cette énumération. |
| ↑3 | Industrie : les cartes des suppressions de postes | CGT. |
| ↑4 | Voir les infographies présentes en fin de page sur https://www.insee.fr/fr/statistiques/8612596. |
| ↑5 | https://www.nomenclature-pcs.fr/naviguer/les-dirigeants-et-professionne. |
| ↑6 | Dirigeants et professionnels de haut niveau : une définition statistique de l’« élite socioprofessionnelle » | Cairn.info. |
| ↑7 | https://ceet.cnam.fr/publications/connaissance-de-l-emploi/quelle-reproduction-sociale-de-l-elite-socioprofessionnelle–1591310.kjsp?RH=1507626697168. |
