A la recherche du Peuple perdu

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L’ouvrage coordonné par Julien Talpin, Nouveau Peuple, nouvelle gauche, est pour le moins déconcertant ; il est publié dans les livres de l’Institut La Boétie, sorte de think tank de La France Insoumise (LFI). Plus de vingt contributeurs et contributrices sur des sujets très hétérogènes et traités en une dizaine de pages chacun, participent de cette initiative éditoriale. Un chapitre introductif est constitué d’un dialogue entre la féministe matérialiste Nancy Frazer et Jean-Luc Mélenchon sur la pertinence analytique du substantif « Peuple » et des profits heuristiques qu’il y a à le coupler avec le programme de l’intersectionnalité (race-classe-genre). L’ouvrage se clôt par une postface de la députée LFI Clémence Guetté qui s’efforce de faire une synthèse des contributions qui restent néanmoins exprimées dans les catégories militantes de LFI.

L’ouvrage est donc foncièrement hybride : le texte de Frazer et Mélenchon ainsi que celui de Guetté proposent des spéculations foncièrement théoriques et doctrinales, alors que le reste est composé d’analyses sociologiques avec des méthodes et des styles d’écriture propres à celles-ci sur des sujets concrets. Elles sont aussi beaucoup plus abordables pour le profane que les réflexions stimulantes, mais parfois absconses et critiquables des trois auteurs précités.

Le Peuple contre l’oligarchie

Partant du constat aujourd’hui trivial, celui du déclin autant politique que social de la fière classe ouvrière de l’après-guerre que Samuel Hayat replace utilement dans l’histoire longue et souvent tragique de la constitution du mouvement ouvrier, Jean-Luc Mélenchon propose de substituer le couple antagoniste (nouveau) Peuple vs oligarchie(1)qui n’est jamais spécifié rigoureusement dans ses interventions, ce qui fait problème pour le chercheur en sciences sociales. à celui classique du travail vs capital héritée de la tradition marxiste.

Il prophétise une émancipation populaire à venir qui serait l’avènement de « l’ère du Peuple » pour reprendre son analyse. Un nouveau peuple traversé et travaillé par des lignes de faille comme la race et le genre ainsi que le souligne Nancy Frazer et dont deux exemples, entre autres, sont les chauffeurs Uber analysés par Sophie Bernard ou le salariat féminin depuis longtemps étudié par les chercheurs et chercheuses féministes. Un des contributeurs, au détour d’une phrase, y ajoute fort heureusement le patrimoine, dont on sait désormais que ses extrêmes inégalités de répartition génèrent des inégalités socioéconomiques, culturelles, générationnelles grevant des destinées sociales peu enviables pour les catégories populaires.

De quel bois est fait le peuple ?

Mais de quoi est fait ce nouveau sujet historique qui, de surcroît, aurait conscience de lui-même, non seulement au niveau national, mais aussi mondial, depuis les Gilets Jaunes des ronds-points français jusqu’aux Forums Sociaux des années 2000 ? Rien que ça ! Il nous semble que c’est la grande limite du livre : les chercheurs en sciences sociales ont besoin d’outils conceptuels et méthodologiques robustes pour atteindre le degré de réalisme sociologique le plus élevé possible dans leurs analyses, dont peuvent et doivent se passer les militants politiques (syndicaux, partisans, etc.), parmi lesquels le travail ; il s’agit pour eux de mobiliser le plus largement possible en des termes accessibles au plus grand nombre.

Finalement, l’ouvrage discute nolens volens les analyses classiques de Max Weber distinguant le savant et le politique. À chacun son métier. Certains chercheurs pensent et disent aujourd’hui, en comité restreint, qu’il faudrait en finir avec le principe wébérien de neutralité axiologique propre aux sciences sociales. À notre sens, négliger les règles du métier de sociologue ouvre à tous les dérapages interprétatifs dès lors que les recherches en sciences sociales peuvent s’affranchir de l’enquête de terrain, de la rigueur conceptuelle et… de l’administration de la preuve jusqu’à réfuter la notion de faits, voire de vérité. D’ailleurs, l’ouvrage lui-même en témoigne : aucune des contributions ne mobilise le substantif « Peuple » dans ses analyses comme sujet d’un verbe.

La définition du populaire, un enjeu de controverses

Il existe des disputes entre sociologues depuis des décennies sur les usages et les interprétations conflictuels du qualificatif « populaire », lesquelles animent toujours largement beaucoup de recherches en sciences sociales. Sans compter les sempiternels débats sur les emplois du terme « classes » populaires, le plus souvent au pluriel fort heureusement, de bloc, de catégories, de couches, voire de pauvres, etc. Cependant, le titre même du livre parlant d’un « nouveau peuple » prend position dans le débat : quand bien même sont-elles éclatées et fracturées, il existe toujours des classes populaires, au sens marxiste du terme, ayant vocation à faire (nouveau) Peuple voué inexorablement (?) à renverser « l’oligarchie ». L’auteur de ces lignes prend quelques distances vis-à-vis de l’optimisme de ce collectif de chercheurs.  

Néanmoins, nonobstant ces débats rebattus, mais toujours essentiels, un des principaux mérites du livre est de proposer des réflexions stimulantes, à la lumière de la séquence électorale de 2024. Les auteurs réunis dans le volume voient une ré-affiliation possible des catégories populaires avec la « Gauche », elle aussi dépeinte comme « nouvelle », en l’espèce le Nouveau Front Populaire (NFP). Le livre rompt en partie avec le poncif journalistico-politologique de mondes populaires de plus en plus subjugués depuis les années quatre-vingt par l’extrême droite et devenus, au fil du temps, consacrés comme une vérité écrite dans le marbre.

Les ventriloques de l’abstention montante

Il rappelle aussi que l’abstention et la non-inscription électorale ne sont pas un fatum politique propre aux catégories populaires, même si le regain de participation aux élections de 2024(2)avec 66,4 % de participation au second tour des élections législatives. obéit à des logiques complexes, comme le montre en partie Tristan Haute pour lequel la mobilisation des « abstentionnistes progressistes » a, selon ses termes, participé à la dynamique du Nouveau Front Populaire (NFP). On peut là encore s’interroger sur le sens du qualificatif « progressiste », qui relève de la terminologie militante plus que du concept sociologique rigoureux. Pour originale qu’elle soit, sa typologie des abstentionnistes auxquels il confère une couleur politique est discutable, voire étrange, puisque ses résultats parviennent, avec des combinaisons discutables de réponses à des questions d’opinion, à faire parler politiquement le silence.

En outre, les Enquêtes Participation de l’INSEE, fondées sur les listes d’émargement, montrent que la montée de la non-participation électorale et la participation intermittente sont une tendance lourde depuis plus de 30 ans en France. Des composantes populaires d’ordinaire abstentionnistes peuvent ainsi revenir aux urnes, mais pour combien de temps, serait-on enclin à se demander ? Il ne faudrait pas trop tordre le bâton dans l’autre sens. Au lendemain des élections européennes qui marquent une cuisante défaite pour le camp présidentiel, il s’ensuit une improbable dissolution de l’Assemblée Nationale par Emmanuel Macron.

Se forme alors la Nouvelle Union Politique et Sociale (NUPES), soit une coalition de gauche qui n’aura qu’une brève existence politique, puisqu’elle aussi est de fait dissoute avec les législatives de juin et de juillet 2024. Le NFP sort du premier tour de scrutin (28,8 % des exprimés) à la surprise de beaucoup de commentateurs, sondeurs et experts autoproclamés des soirées électorales qui en oublieraient presque que le Rassemblement National allié aux Républicains dirigés alors par Eric Ciotti en sortent premiers (33,4 % des suffrages exprimés). Au second tour, avec de nombreux accords de désistement d’entre-deux-tours, le NFP sort vainqueur et enlève 182 circonscriptions sur les 577 possibles. LFI en rafle 72 et les socialistes 66. La « Gauche » serait ainsi de retour.

Pourtant, le succès du NFP n’est que le fruit d’une autre coalition rassemblant grosso modo des mêmes partis politiques rassemblés en 2022 sous le nom Nouvelle Union Populaire et Sociale (NUPES) et LFI.

Un « nouveau » ancien ?

Malgré ce qui est salué comme un succès, les conflits intra et inter-partisans ne cessent pas pour autant, car se pose la question du leadership. La figure de Jean-Luc Mélenchon (ne briguant pourtant pas de mandat), se voyant Premier ministre « naturel » du fait du score de LFI, est en effet loin de faire l’unanimité dans le cartel. Des pourparlers interminables s’engagent alors. Une figure méconnue – Lucie Castets – fera l’objet d’un accord collectif au moins de façade pour le poste de Première ministre, mais elle sera récusée par Emmanuel Macron contre le sens des résultats du scrutin pour nommer Michel Barnier. La suite tourne au feuilleton politique.

Ainsi, plus que nouvelle, comme il est soutenu dans l’ouvrage, invoquer « La Gauche » n’est peut-être qu’un coup électoral de professionnels de la politique qui, avec leur sens du placement, ont saisi l’opportunité, au croisement d’une dissolution parlementaire imprévisible et de l’existence préalable – l’éphémère NUPES – d’un conglomérat circonstanciel de partis situés de longue date à la gauche de l’hémicycle (Europe-Ecologie-Les Verts, LFI, PS et affiliés, Parti communiste) ; qui plus est, malgré les effets d’annonce, sans réelle base programmatique faisant l’objet d’un consensus fort faute d’une stratégie commune de longue date.

La participation particulièrement élevée, sur un laps de temps politique très court de quelques semaines, démultiplie les possibles jusqu’alors vus comme fermés et favorise les calculs politiques qui ont probablement joué pour beaucoup dans l’issue du scrutin, dans le cadre d’une conjoncture politique particulièrement fluide. Les travaux d’Ivan Ermakoff, fondés sur la théorie des jeux, pourraient être mobilisés ici avec profits(3)Ivan Ermakoff, Ruling Oneself Out : A Theory of Political Abdication, Duke University Press, Duhram, Duke University Press, 2003. en complément du livre classique de Michel Dobry(4)Michel Dobry, Sociologie des crises politiques, Paris, Presses de sciences po, 1986..

Une Gauche essentialisée et unifiée ?

L’ouvrage dirigé par Julien Talpin pour l’Institut La Boétie fait l’impasse sur les explications fondées sur les logiques du jeu politique, les stratégies d’alliances électorales, les luttes d’influence et de concurrence de la politique professionnelle, etc., que connaissent bien les politistes. En se focalisant sur la seule « nouvelle gauche », il sous-estime que celle-ci est le produit d’une conjoncture électorale exceptionnelle(5)Alain Garrigou, « conjoncture politique et vote » dans Daniel Gaxie (Dir.), Explications du vote. Un bilan des analyses électorales, Paris, Presses de Sciences Po, 1989. dans laquelle tous les acteurs politiques agissants (professionnels de la politique, militants, confédérations syndicales) doivent être saisis dans leurs logiques et dynamiques propres. En un sens, en étant traitée comme un objet en soi et pour soi, les auteurs, pris dans l’enthousiasme de leur orientation politique, essentialisent peut-être cette « Gauche » en lui conférant une nouveauté de papier.  

À l’heure où s’écrivent ces lignes, dans la perspective de l’élection présidentielle de 2027, la multiplicité des candidatures et les forces centrifuges qui en résultent ont déjà largement fait imploser le NFP tandis que le RN atteint un étiage inédit. Il ne faudrait pas oublier que lors des élections européennes de 2024, le Rassemblement National sort grand vainqueur avec 31,3 % des voix. La gueule de bois risque d’être sévère en 2027. Beaucoup d’ouvrages relevant d’essayistes avertissent d’un « fascisme » qui vient… 

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 qui n’est jamais spécifié rigoureusement dans ses interventions, ce qui fait problème pour le chercheur en sciences sociales.
2 avec 66,4 % de participation au second tour des élections législatives.
3 Ivan Ermakoff, Ruling Oneself Out : A Theory of Political Abdication, Duke University Press, Duhram, Duke University Press, 2003.
4 Michel Dobry, Sociologie des crises politiques, Paris, Presses de sciences po, 1986.
5 Alain Garrigou, « conjoncture politique et vote » dans Daniel Gaxie (Dir.), Explications du vote. Un bilan des analyses électorales, Paris, Presses de Sciences Po, 1989.