Le premier enseignement est que les médias dominants français déroulent un discours qui est très éloigné du réel. Les deux soirées du premier et du second tour se sont principalement concentrées sur les dix villes les plus importantes (plus de 250 000 habitants), qui représentent moins de 9 % de la population française. En outre, au sein de ces villes, les réalités et les rapports de force sociologiques et politiques sont bien différents du reste de la France. Rappelons qu’il y a 34 875 communes en France. La fragmentation sociologique en silos explique les 16 quinquangulaires, les 159 quadrangulaires, les 503 triangulaires et les 548 duels du second tour.
Le deuxième enseignement est la quasi-disparition du parti présidentiel, qui n’a placé son titre « Renaissance » que sur sept listes au niveau national !
Recul démocratique
Le troisième enseignement concerne le recul démocratique record, avec une croissance de l’abstention de plus de 6 % (par rapport à 2014), pour s’établir à 42,8 % pour le premier tour 2026. Nous ne tenons pas compte de l’année 2020, faussée par la crise du coronavirus. Soi-disant, les Français adorent leur maire, mais le réel est qu’ils vont de moins en moins voter pour l’élire ! Comme quoi, les fausses bonnes idées perdurent.
Mais ce n’est pas tout ! Sur 34 875 communes (900 000 candidats, 50 000 listes), 68 se sont retrouvés sans candidats, 23 679 avec une seule liste(1)19 568 de moins de 1 000 habitants, 3 559 de 1 000 à 3 500 habitants et 552 de plus de 3 500 habitants. ! Soit plus des deux tiers des communes (68 %) où le déficit de démocratie est flagrant. Et cela touche des communes d’environ 20 000 habitants, comme Toul, Cluses, Villeneuve-Loubet ou Mandelieu !
Bien sûr, la décision des bac+35 de l’extrême centre de supprimer le panachage des petites communes explique en partie cette excroissance du recul démocratique ! Reste l’hyper-présidentialisation du maire, l’opposition municipale laminée par la prime au vainqueur de 50 %, la non-séparation de l’exécutif et du législatif, les classes populaires invisibilisées dans des positions non éligibles, l’absence de commissions d’enquête de l’opposition comme au Parlement, le renvoi des principales prérogatives politiques, hors des communes, dans les intercommunalités non élues directement par le peuple, l’absence de référendum d’initiative populaire, etc. Mais les médias dominants disent que le peuple aime cela ! Les médias dominants ne façonnent que la pensée de la classe dominante…
La capitulation des « élites » de l’extrême centre face au processus d’union de toutes les droites incluant l’extrême droite
L’esprit de capitulation des « élites bourgeoises » face au processus d’union de toutes les droites a franchi un nouveau palier.
Le quatrième enseignement démontre que l’esprit de capitulation des « élites bourgeoises » face au processus d’union de toutes les droites a franchi un nouveau palier, notamment dans un certain nombre de villes du Sud (Nice, cinquième ville de France, et son agglomération ; La Seyne-sur-Mer ; Carcassonne ; Carpentras ; Menton ; Castres ; Agde ; Orange ; etc.). Le phénomène s’observe également dans le Nord, bien que dans une moindre mesure (Liévin ; Saint-Avold ; La Flèche ; Montargis ; Wittelsheim ; etc.).
Soit plus de 50 villes et plus de 3 000 élus municipaux (doublement en cinq ans). Les démocraties peuvent mourir soit quand leurs adversaires triomphent, soit quand les soi-disant défenseurs décident de se battre avec la peau des autres tout en méprisant le peuple qu’il ne côtoie plus.
La classe populaire ouvrière et employée marginalisée
Le cinquième enseignement est l’invisibilisation grandissante de la classe populaire ouvrière et employée. Il est très étonnant de constater l’hypersensibilité face au racisme et au sexisme (que nous comprenons), mais aussi face à l’insensibilité grandissante quant à l’exclusion du champ politique de près de 43 % de nos concitoyens(2)https://descartes-blog.fr/2026/03/18/isoloir-morne-plaine/..
Poussée du RN dans les villes moyennes
Le sixième enseignement réside dans la persistance d’un haut niveau pour le RN et ses alliés, avec 31 maires d’extrême droite élus dès le premier tour (soit trois fois plus qu’en 2014), surtout dans les villes moyennes des zones rurales et périphériques, notamment dans le sud de la France. En contrepoint de cette réalité, le RN n’a pas présenté de candidats dans 31 départements. En fait, la montée de la « respectabilité » du RN le confronte à des difficultés pour être présent partout ! Présenter une liste de candidats demande de s’appuyer sur des cadres politiques intermédiaires, encore en faible nombre au RN. Pour quelques dizaines de listes supplémentaires, le RN fait 30 % de voix supplémentaires. C’est une poussée, mais elle est limitée par la faible croissance de ses cadres politiques intermédiaires.
Patrick Lehingue et Bernard Pudal ont étudié les déterminants du vote Rassemblement national(3)Du FN au RN, les raisons d’un succès, PUF, janvier 2026.. Ils déclarent qu’il existe quatre causes s’agissant du haut niveau obtenu par l’extrême droite. La crise économique et l’insécurité sociale en sont les principaux déterminants, mais également la restructuration de la vie politique uniquement tournée vers l’entreprise, y compris par la gauche néolibérale. Entre également en compte l’école devenue l’organe de la reproduction sociale(4)Quelle République pour quelle école ? Partie 1 – ReSPUBLICA et Quelle République pour quelle école ? Partie 2 – ReSPUBLICA., école malade du manque de moyens financiers, d’une massification non démocratique et d’une pédagogie différenciée en direction des élèves accusant des handicaps culturels(5)https://www.alternatives-economiques.fr/philippe-watrelot/que-peut-lecole-contre-la-pauvrete/00117823.. Enfin, le renouveau de la « préférence nationale » renforce le RN.
Cela va aussi dans le sens de la Nouvelle cartographie électorale de la France de Youssef Souidi et de Thomas Vonderscher(6)304 pages, 24 euros, Collection petite encyclopédie critique.. Plus on est diplômé et moins on vote RN. Une partie des déclassés votent RN, mais pas tous. Les catégories populaires s’abstiennent bien plus qu’elles ne votent RN. Les territoires de mixité sociale où la part d’immigrés est importante votent moins RN. Le RN est fort dans le rural et le périphérique et beaucoup plus faible dans les grandes villes centres et même dans la première couronne parisienne. Le RN augmente actuellement grâce aux plus aisés. Et les plus éloignés des équipements votent plus RN, qu’on se le dise !!!!!
Le recul du pouvoir d’achat et des conditions de travail, ainsi que le maintien d’une gauche néolibérale, sont perçus par les travailleurs populaires comme une perte de solidarité dans la société : cela reste une cause importante de la résignation.
La force des syndicats ouvriers d’antan, avec le slogan « Français, immigrés, même patron, même combat », favorisait l’intégration. Le recul syndical actuel limite cette puissance intégratrice. Le recul du pouvoir d’achat et des conditions de travail, ainsi que le maintien d’une gauche néolibérale, sont perçus par les travailleurs populaires comme une perte de solidarité dans la société. Cela reste une cause importante de la résignation(7)La matrice des classes sociales – ReSPUBLICA.. Et le fait que les politiques publiques ne s’intéressent qu’à l’inflation, aux profits des entreprises, et s’acharnent à défaire l’État social avec le soutien de la gauche néolibérale ne fait que renforcer cette résignation, bien décrite dans le livre précité La matrice des classes sociales de Vivek Chibber.
Effritement des vieux partis PS et LR
Le septième enseignement est l’effritement des implantations locales des anciens partis traditionnels néolibéraux (PS et LR). Le PS recule dans les quartiers populaires, qui voient une forte poussée de LFI. C’est pourquoi la stratégie d’Olivier Faure concernant les relations entre le PS et LFI n’a tenu que quelques heures. Les barons locaux du PS ont compris en moins de 15 secondes que, sans stratégie d’union, leur mort était rapide. Mais la faiblesse de la gauche et l’esprit de division qui y règne ont gagné les électeurs. Ces alliances n’ont donc pas suffi !
LR recule fortement dans les grandes villes du sud et cela se traduit par une forte poussée du RN et de son allié, l’UDR d’Eric Ciotti. Dans le sud, la décomposition de LR va continuer. Le développement du RN dans cette aire géographique va renforcer la stratégie de l’union de toutes les droites. La gauche peut s’enorgueillir d’avoir conservé les trois plus importantes villes du pays uniquement grâce à la nouvelle sociologie des grandes métropoles, favorable à la petite bourgeoisie diplômée. Nous connaissions la faiblesse de la gauche entière, malheureusement minoritaire dans le pays actuellement. L’alliance de dernière minute, notamment entre le PS et LFI, n’a pas permis la victoire. Toulouse et Limoges, de même que de nombreuses autres communes, en portent témoignage.
En tous cas, tous ceux qui rêvent à des accords gauche-droite au nom d’une souveraineté illusoire en sortent Gros-Jean comme devant et de façon bien pire que Chevènement en 2002. Le huitième enseignement, à savoir que, pour les électeurs, le primat de la question sociale est de plus en plus massif, a même contraint la direction du PS à accepter une union qu’elle ne souhaitait pas. La lutte des classes a donc renforcé la contradiction gauche-droite.
Forte capacité de mobilisation de LFI dans un nombre limité de communes
Le neuvième enseignement est le maintien de la forte capacité de mobilisation électorale de LFI auprès des citoyens qu’elle appelle « racisés » dans un certain nombre de quartiers populaires(8)Le journal La Croix a publié un sondage selon lequel 37 % des électeurs se disant musulman votaient Mélenchon en 2017, contre 69 % en 2022, le changement stratégique ayant eu lieu aux alentours de 2019 : Le vote des électorats confessionnels au 1er tour de l’élection présidentielle – Ifop Group.. Cette réalité concerne également les jeunes diplômés dans les métropoles.
Mais ce qui est à l’œuvre au sein de LFI est une nouvelle contradiction entre ceux qui développent la stratégie du socle(9)La stratégie du socle identitaire de Jean-Luc Mélenchon repose sur une logique de blocs identitaires, visant à allier les centres urbains diplômés aux quartiers populaires. Cette stratégie, qui remplace progressivement le logiciel républicain universel et traditionnel, est fondée sur des concepts issus de la sociologie décoloniale du racisme systémique. Il a comme conséquence de diviser la classe populaire en « racisant » la lutte des classes. Source : https://frontpopulaire.fr/fpplus/videos/ex-lfi-il-analyse-la-strategie-de-radicalisation-de-jean-luc-melenchon-entr_vco_31695874. qui divise la classe populaire et ceux qui défendent, y compris au sein de La France Insoumise, une pratique communaliste de rassemblement populaire.
Noé Fridman et François Kraus montrent que le narratif de la poussée électorale de La France Insoumise transmis par les médias dominants doit être relativisé au regard du premier enseignement explicité ci-dessus, à savoir que la sociologie des grandes métropoles françaises n’est pas à l’image de la France entière(10)La victoire LFI aux élections municipales : la grande illusion ? – Fondation Jean-Jaurès.. Le politologue Rémi Lefèvre, dans la perspective de la future présidentielle, estime que Jean-Luc Mélenchon reste le meilleur candidat de gauche au premier tour grâce à sa stratégie du socle, mais reste circonspect sur la réussite de cette stratégie au second tour. Ce qui vient de se passer dans les municipales lui donne plutôt raison. Cela explique la prise de parole de François Ruffin dimanche soir, fulminant contre les divisions au sein des gauches, avec son slogan « Déconnes pas la gauche ! »
Notes de bas de page
| ↑1 | 19 568 de moins de 1 000 habitants, 3 559 de 1 000 à 3 500 habitants et 552 de plus de 3 500 habitants. |
|---|---|
| ↑2 | https://descartes-blog.fr/2026/03/18/isoloir-morne-plaine/. |
| ↑3 | Du FN au RN, les raisons d’un succès, PUF, janvier 2026. |
| ↑4 | Quelle République pour quelle école ? Partie 1 – ReSPUBLICA et Quelle République pour quelle école ? Partie 2 – ReSPUBLICA. |
| ↑5 | https://www.alternatives-economiques.fr/philippe-watrelot/que-peut-lecole-contre-la-pauvrete/00117823. |
| ↑6 | 304 pages, 24 euros, Collection petite encyclopédie critique. |
| ↑7 | La matrice des classes sociales – ReSPUBLICA. |
| ↑8 | Le journal La Croix a publié un sondage selon lequel 37 % des électeurs se disant musulman votaient Mélenchon en 2017, contre 69 % en 2022, le changement stratégique ayant eu lieu aux alentours de 2019 : Le vote des électorats confessionnels au 1er tour de l’élection présidentielle – Ifop Group. |
| ↑9 | La stratégie du socle identitaire de Jean-Luc Mélenchon repose sur une logique de blocs identitaires, visant à allier les centres urbains diplômés aux quartiers populaires. Cette stratégie, qui remplace progressivement le logiciel républicain universel et traditionnel, est fondée sur des concepts issus de la sociologie décoloniale du racisme systémique. Il a comme conséquence de diviser la classe populaire en « racisant » la lutte des classes. Source : https://frontpopulaire.fr/fpplus/videos/ex-lfi-il-analyse-la-strategie-de-radicalisation-de-jean-luc-melenchon-entr_vco_31695874. |
| ↑10 | La victoire LFI aux élections municipales : la grande illusion ? – Fondation Jean-Jaurès. |
