Que penser de la nouvelle théorie de la direction de LFI ?

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Pour ceux qui reprennent le discours anti-LFI des médias dominants, de l’extrême centre et de l’extrême droite, et confondent politique et moraline, Le Monde Diplomatique fournit un antidote dans un article de Serge Halimi et Pierre Rimbert. Pour nos lecteurs, il en va autrement : nous lançons le débat autour d’une critique de la stratégie de LFI à partir de la recension de leur dernier ouvrage, Comment faire ? signé Manuel Bompard, Clémence Guetté, Jean-Luc Mélenchon et Mathilde Panot. Toutes les citations entre guillemets et en italiques en sont tirées.

« Que faire ? » quand on estime que l’ensemble de la gauche se fourvoie dans des lignes stratégiques minoritaires ?

Eh bien, on lance un débat critique sur les différentes lignes stratégiques que l’on nous propose et, comme d’habitude, on répondra présent à toute demande d’intervention pour une activité d’éducation populaire refondée, pour une formation, ou pour une conférence populaire réactive.

Nous commencerons par ce livre de 85 pages, présenté comme du post-marxisme, mais qui relève plutôt d’un pré-marxisme de type socialisme utopique. Sa thèse centrale affirme : « L’opposition entre l’oligarchie et le peuple succède à celle des bourgeois et des prolétaires du siècle précédent ». C’est jeter par-dessus bord l’analyse de classe produite par le mouvement ouvrier et une partie importante de la gauche.

La suite est explicite : « le salariat comme classe sociale et le capitalisme comme mode de production ont généré une nouvelle entité : le peuple… Nous avons alors identifié sa dépendance aux réseaux du collectif comme ceux de l’eau, de l’électricité, de l’alimentation qui rendent possibles la production et la reproduction de la vie matérielle des populations ».

Le peuple, « agrégat à bords flous », contre l’oligarchie, remplace la lutte des classes

La direction de LFI inclut ainsi toute la population dépendant des réseaux collectifs. Cette théorie homogénéise, au-delà du salariat, tous ceux qui sont liés aux réseaux, à la manière d’Occupy Wall Street (« Nous sommes les 99 % ») ou de Podemos, avec les résultats que l’on sait. Or, le réel montre au contraire une hausse phénoménale des inégalités sociales. On peut concevoir un élargissement de la classe populaire des ouvriers aux employés, voire à une partie des catégories intermédiaires CSP-, du fait des transformations numériques et de la robotisation. Mais étendre cette classe à tous ceux qui ne relèvent pas de l’oligarchie revient à faire fi du réel. La dépendance aux réseaux est générale, donc non structurante. C’est la possession des grands moyens de production et de circulation des paiements qui désigne la grande bourgeoisie, laquelle dispose d’alliés nombreux : majorité des CSP+, cadres, indépendants, gros agriculteurs, professions libérales, médicales et patronales, ainsi que des intégrismes religieux et politiques.

Toutes les études montrent que le social reste déterminant en dernière instance dans les positionnements politiques.

Toutes les études montrent que le social reste déterminant en dernière instance dans les positionnements politiques. La faiblesse du mouvement ouvrier en France tient surtout à la désindustrialisation organisée par une grande bourgeoisie traumatisée par la grève ouvrière de 1968. Elle a contribué à l’essor de la classe ouvrière et employée en Chine et dans le Sud global, tout en déclassant la France et d’autres pays européens.

Oui, il faudra réindustrialiser le pays, jusqu’au haut de gamme scientifique et technique. Oui, il faut un bloc populaire large, construit autour de la classe ouvrière et employée, qui seule peut pousser la République jusqu’au bout parce que tel est son intérêt objectif, avec notamment les CSP- qui représentent un quart de la population, en plus des 41,8 % de la classe populaire ouvrière et employée. Si celle-ci a quitté les partis de gauche à cause de la trahison de leurs directions, notre tâche est de l’y ramener par une ligne stratégique conséquente, non de croire qu’un « nouveau peuple » homogénéisé par les inégalités sociales nous conduira à une révolution citoyenne. D’autant que le programme de la NUPES ou du NFP reste largement en deçà du programme commun ou de celui de François Mitterrand en 1981.

La « nouvelle France », stratégie de division de la classe populaire à partir de la note de Terra Nova de 2011

Obnubilé par les voix qui lui ont manqué pour accéder au second tour en 2017 et en 2022, Jean-Luc Mélenchon affirme, dans une note de l’Institut de la Boétie de mars 2026, que ces électeurs se trouvent dans les quartiers populaires des banlieues des villes-centres. Il bâtit alors une stratégie inspirée de Terra Nova 2011, à laquelle il ajoute quartiers populaires des métropoles, « nouveau peuple » et créolisation. Terra Nova proposait déjà d’abandonner la classe populaire ouvrière et employée au profit des couches urbaines diplômées et des dominés.

La direction de LFI constate que la gauche traditionnelle a perdu une part considérable de son ancien électorat : ouvriers, employés, retraités, petites villes, zones rurales et périurbaines, territoires industriels. Ses meilleurs résultats viennent désormais des jeunes, des villes-centres, des quartiers populaires des grandes métropoles, des électeurs issus de l’immigration et des populations privilégiant les questions sociétales et internationales. Le courant décolonial, dont Houria Bouteldja est une porte-parole, pousse dans cette direction.

Dès lors, il change de stratégie : il ne cherche plus à reconquérir l’ancien électorat populaire et demande de prioriser ce nouvel électorat, la « nouvelle France ». Cette stratégie divise la classe populaire, alors que la gauche et le mouvement ouvrier ont toujours cherché à rassembler « les tours et les bourgs ». Elle favorise l’abstention massive et le vote RN. Aucun candidat de gauche n’a gagné en France sans être d’abord celui de toute la classe populaire.

Les législatives de 2024 l’illustrent :

  • Sur 100 ouvriers inscrits = 46 abstentionnistes + 31 RN + 11 NFP + 12 autres.
  • Sur 100 employés inscrits = 42 abstentionnistes + 26 RN + 17 NFP + 15 autres.

Donc, la gauche a perdu son hégémonie sur la classe populaire, le RN a conquis l’hégémonie, mais seulement chez ceux qui votent, tandis qu’une fraction encore plus forte de la classe s’est retirée de la participation électorale.

Une stratégie de type « France populaire » demande de rassembler la classe populaire et ensuite de construire un bloc historique populaire large avec les autres catégories.

Une stratégie de type « France populaire » demande de rassembler la classe populaire (à commencer par les abstentionnistes pour se concentrer ensuite sur ceux qui votent pour d’autres listes) et ensuite de construire un bloc historique populaire large avec les autres catégories (catégorie intermédiaire CSP-, la minorité CSP+, etc.).

Comme les dernières municipales 2025 n’ont que peu changé cette réalité, on peut dire que l’actuelle stratégie de « la Nouvelle France », théorisée dans l’ouvrage Comment faire ? divise la classe.

Abandon de la critique des traités européens

Avec les 31 % du non de gauche en 2005, les électeurs français ont refusé les traités de l’Union européenne. L’abandon par Mélenchon du programme de 2017 (« l’UE, on la change ou on la quitte ») est problématique, car nombre de contre-réformes néolibérales en France transposent des décisions européennes. Le document affirme que les actions insoumises entrent en contradiction avec les traités, mais sans expliquer en quoi.

Comment faire ? propose de faire table rase du passé

L’ouvrage affirme que les théories politiques des XIXe et XXe siècles seraient obsolètes et qu’il faudrait faire table rase du passé. Cela mériterait un vrai débat sur les causes de la crise actuelle, entre désindustrialisation, stalinisme et autres facteurs. Mais le livre justifie surtout une direction politique par le haut contre la démocratie par le bas. Le fonctionnement de LFI relève ainsi d’une forme de bonapartisme de gauche : l’organisation est censée fonctionner « en harmonie » et au consensus. Or, la concorde peut rimer avec démocratie, pas l’harmonie.

C’est une organisation sans adhérents et donc sans droits, qui substitue à la conscience de classe l’écoute de la « murmuration du peuple », assimilée aux réseaux sociaux.

Rien sur les dangers de la professionnalisation du pouvoir ni sur les rapports syndicats-partis. Toute discussion doit passer par une plateforme numérique : « La plateforme est le point de jonction ». D’où une dématérialisation totale, alors même que la gauche critique celle imposée par l’oligarchie capitaliste. Les échanges se réduisent aux commentaires sur des boucles électroniques et à des votes en ligne sans contrôle. L’évolution politique se résume à trois phases : instituante, destituante, constituante. C’est une organisation sans adhérents et donc sans droits, qui substitue à la conscience de classe l’écoute de la « murmuration du peuple », assimilée aux réseaux sociaux.

Suit une idéalisation des « assemblées citoyennes », qui regroupent surtout membres et sympathisants, mais sont censées former « la révolution citoyenne » : « révolution permanente », « stratégie de l’unification populaire », lutte contre les « méthodes de fractionnement du peuple » et les « campagnes d’essentialisation ».

Le livre dit que « le mouvement ouvrier est un échec » et « qu’il ne reste presque rien des bases matérielles et culturelles rendant possibles les partis de classe ». Nous pensons que le mouvement ouvrier est en crise, mais nullement en échec. Le nombre d’ouvriers et d’employés augmente dans le monde, même si la grande bourgeoisie française a délocalisé les ouvriers français par une désindustrialisation qui fait mal à la France !

Et que dire de l’apothéose mystique du pouvoir, qui est au bout des boucles de messagerie ? : « Nous avons donc inventé le tirage au sort des membres d’instances d’animation, le mandat populaire, les boucles de messagerie qui dirigent, les votes électroniques en ligne et combien d’autres choses. Chaque fois sont annulées les contraintes de temps et d’espace par le contact numérique comme le permettent les techniques de notre temps.»

Ils s’enorgueillissent d’être un mouvement gazeux « tous connectés ». Les réseaux sociaux feraient bénéficier le mouvement « des ondes rayonnantes », tandis qu’il pratiquerait « l’infiltration moléculaire » dans la société. Fini le centralisme démocratique, vive le « centralisme téléphonique ». Le document multiplie les formules étonnantes : « le mouvement n’a ni doctrine de référence », « le mouvement peut être analysé comme un état du peuple lui-même », « le but affiché est une société d’harmonie ». Il amalgame encore les révolutions citoyennes d’Amérique latine et le Printemps arabe, malgré leurs échecs patents. La méthode serait « l’inclusion et la fédération en vue du consensus plutôt que la démocratie fractionnelle », jusqu’à conclure à « une osmose parfaite ».

Et le document ose comparer « l’exemple des cahiers de doléances des États Généraux de 1789 » avec le programme de LFI. Nous attendons la publication des « cahiers de doléances » qui auraient permis la fabrication du programme de LFI.