Violences ultras, un séisme politique et des répliques mortifères

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Après le meurtre de Quentin Deranque et la manifestation en son honneur, les remous politiques n’en finissent pas. La pensée binaire joue à plein : les bons d’un côté et les méchants de l’autre. La principale victime se trouve être la pensée nuancée. Chacun est sommé de choisir entre diabolisation et complaisance coupable. Tentons ce qui peut paraître une gageure dans notre société fracturée à l’extrême et une analyse qui parte des faits et évite les anathèmes.

Diabolisation à outrance

Le meurtre du nationaliste, voire du néofasciste Quentin Deranque, est, outre une vie abattue, une plaie dans la vie démocratique qui devrait reposer sur la liberté d’expression sans autre limite que l’interdiction d’opprimer d’autres expressions.

Nous avons assisté à un florilège d’anathèmes : « le poison Mélenchon » (La Tribune Dimanche), « LFI : danger public » (TRL), « Les nouveaux antifascistes » avec « anti » barré (Marianne).

Une ministre, Aurore Bergé, y va de son couplet en qualifiant LFI de parti « anti-France ». Sait-elle que ce qualificatif est très connoté historiquement avec la propagande pétainiste traitant les communistes, les Résistants, les Juifs d’anti-France ? D’autres n’hésitent pas à exiger la dissolution de LFI.

Dans la même veine, certains, à droite, veulent ériger un « cordon sanitaire » entre les Insoumis et le reste de l’échiquier politique. Cela sent mauvais.

Cela rappelle la diabolisation sans nuance du Front national, qui n’a fait qu’engranger des succès électoraux par la suite. C’est par les idées que l’on combat les idées et, pour la Gauche, c’est en renouant avec le combat pour plus de justice sociale et une laïcité non adjectivée que l’on obtient le soutien éclairé du peuple, des classes populaires.

Des positions plus équilibrées sans être complaisantes

ReSPUBLICA, dans n° 1172(1)https://www.gaucherepublicaine.org/respublica-idees/respublica-crises/meurtre-a-lyon-une-fois-de-plus-la-gauche-nest-pas-a-la-hauteur-des-enjeux/7439798., en refusant « les attaques de l’extrême droite et de l’extrême centre contre la FI ou contre Jean-Luc Mélenchon », Dominique de Villepin en dénonçant la « diabolisation » de La France Insoumise après la mort de Quentin Deranque et appelant à ne pas légitimer « une prise de pouvoir identitaire », estimant que « renvoyer dos à dos toutes les radicalités comme si elles étaient de même nature, de même force, de même danger » est une « faute politique majeure » »(2)https://www.franceinfo.fr/faits-divers/mort-de-quentin-militant-identitaire-agresse-a-lyon/dominique-de-villepin-denonce-la-diabolisation-de-lfi-apres-la-mort-de-quentin-deranque-et-appelle-a-ne-pas-legitimer-une-prise-de-pouvoir-identitaire_7818545.html. expriment une position nuancée plus en phase avec la réalité.

De son côté, François Ruffin, qui nous a habitués à la nuance avec l’expression, pour décrire les électeurs du RN, « fâchés, mais pas fachos », appelle, à raison, à ne pas céder face aux fascistes, à ne pas abandonner la lutte antifasciste. Il appelle à la dissolution(3)https://francoisruffin.fr/pour-la-dissolution-de-nemesis/. du groupe identitaire Némésis en référence à l’article L. 212-1 du code de la sécurité intérieure(4)https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000043982161/. qui cible entre autres les mouvements « qui provoquent à des manifestations armées ou à des agissements violents à l’encontre des personnes ou des biens ».

Ce faisant, il ne souscrit pas à un amalgame entre une certaine gauche et le fascisme. Il s’appuie sur les faits publiés par L’Humanité pour dénoncer le danger extrémiste de l’ultra droite : « le collectif Némésis planifie des violences physiques avec des groupuscules néofascistes. Y sont révélés 154 messages échangés, en octobre 2025, sur une boucle Telegram entre des cadres de Némésis Lyon et Calixte Guy, dirigeant d’Audace Lyon, organisation « nationaliste révolutionnaire » ayant succédé au Bastion social après sa dissolution. Au fil de cette lecture, l’on découvre que le responsable de Némésis y propose de servir d’appât pour attirer des militants de gauche dans des guets-apens. Calixte Guy coordonne l’envoi de groupes de « huit à dix » hommes embusqués à proximité. Ce même Calixte Guy a été identifié par les enquêteurs comme participant à l’attaque des Hussards à Paris le 16 février 2025, un tabassage à vingt contre un d’un militant cégétiste. Les perquisitions à son domicile ont révélé treize couteaux, une hachette, des bombes lacrymogènes, une matraque télescopique, ainsi qu’un fichier répertoriant noms, domiciles et immatriculations de militants antifascistes ».

Réalité du fascisme

Partons du réel pour aller à l’idéal, aimons-nous rappeler dans les colonnes de ReSPUBLICA, en reprenant la pensée jauressienne.

La marche en mémoire de Quentin Deranque, ce samedi 21 février, a été une illustration de la mouvance fasciste contemporaine. Parmi les manifestantsles observateurs ont pu repérer des délégations de groupuscules de la mouvance fasciste associées à quelques identitaires : les Parisiens de Luminis, les Perpignanais d’Unité Sud, les Toulonnais du Maquis, les Messins d’Aurora, les Lillois de Nouvelle Droite, les Tourangeaux des Tours et des Lys, les Aixois de Tenesoun, les Savoyards de Valyor… Il apparaît que la marche, dont nous ne contestons pas la légalité, était organisée par l’ancienne candidate RN aux municipales de 2020, Aliette Espieux, porte-parole de la Marche pour la Vie et accompagnée de son époux, Eliot Bertin, néonazi soumis à un contrôle judiciaire. La gestion du service d’ordre a été confiée au néonazi parisien Marc de Cacqueray-Valménier, condamné pour des violences contre SOS Racisme en 2021. À ses côtés se trouvait Gabriel Loustau, chef des néofascistes des Hussards Paris. 

La marche a été ponctuée de saluts et d’insultes nazis. Sans aller jusqu’à pronostiquer une déferlante fasciste qui submergerait notre pays, la présence de groupuscules identitaires est une réalité. Certains détournent les yeux et instrumentalisent cet événement tragique pour espérer isoler LFI et, peut-être en arrière-pensée, donner une seconde vie à une gauche qui a abandonné les classes populaires et qui s’est vautrée dans l’adhésion au néolibéralisme contre les peuples.

Nécessaire critique de LFI sans diabolisation

À ReSPUBLICA, nous ne sommes pas les derniers à critiquer LFI dans son fonctionnement antidémocratique avec un chef autoproclamé entouré d’une cour qui l’empêche de voir la réalité, dans sa complaisance à l’égard de l’Islam politique et intégriste teintée d’antisémitisme contre les Juifs (précisons que nous n’accusons pas LFI d’antisémitisme antijuif, mais de ne pas marquer la distance indispensable et nécessaire) qui invisibilise les femmes, dans son virage vers un wokisme dénaturé qui a troqué classe sociale pour groupes identitaires qui divisent le peuple.

Il ne faut pas, pour autant, oublier le combat contre une partie de la droite et de l’extrême-droite qui s’appuie sur un antisémitisme, hier contre les Juifs, aujourd’hui contre les musulmans, qui prône l’assignation à l’identité excluante du seul christianisme, oubliant la philosophie antique, le siècle des Lumières avec la Raison pour colonne vertébrale…

Concernant LFI, nous sommes plus qu’attristés de constater que ses dirigeants ont abandonné un républicanisme qui met à distance les religions, quelles qu’elles soient, ainsi qu’une laïcité non adjectivée, qui ne soit ni ouverte (ce qui contribuerait à l’affaiblir) ni fermée (ce qui pourrait régresser vers un dogmatisme liberticide).

La faute de LFI, son grand tort, est d’oublier que notre République, pour être pérenne, doit marcher sur deux pieds : laïcité et social.

Le combat laïque aveugle, indifférent à toute notion de justice sociale, conduit à une impasse et limite les potentialités d’adhésion de nos compatriotes au principe universel de laïcité.

De même, un combat pour plus de justice sociale qui ne s’appuierait pas sur la défense et la promotion de la laïcité ne peut aller au bout de sa logique et, de fait, s’avère bancal.

Éviter de crier au loup à tout propos

Comme nous l’affirmions dans ReSPUBLICA (lien ci-dessus), « l’utilisation maladive du terme de fasciste ou de nazi ou de raciste dès que l’on déroge à une croyance, est mortelle pour la gauche ». « Nous voulons une gauche de gauche qui combat pour obtenir des conquis sociaux, laïques et écologiques, de nouveaux droits, des libertés démocratiques ». À force de crier au loup fasciste, quand il sera vraiment là, nous risquons de ne pas y croire. Cependant, la vigilance s’impose, de même que la réalisation d’un vaste mouvement populaire majoritaire autour d’un programme qui offre une alternative crédible à l’extrême centre, à la gauche néolibérale et à l’extrême droite identitaire.