En parallèle du film, pour aller plus loin, il faudrait lire ou relire Homère, même si nous ne sommes pas certains qu’il en soit l’auteur, ou encore de se plonger dans les quatre tomes de la BD L’Odyssée conçue et écrite par Luc Ferry avec, en sous-titre, « La sagesse des mythes ». Même si l’orientation politique de Luc Ferry n’a pas notre assentiment, le philosophe apporte une vision de l’œuvre homérique intéressante.
Partie « aventures »
Les quatre tomes se déclinent en Colère de Poséidon, Circé la magicienne, La ruse de Pénélope, Le triomphe d’Ulysse. Chaque tome débute par une BD qui relate les aventures du héros d’Ithaque. Cette partie est une mise en bouche agréable qui se déguste comme un roman d’aventures.
Partie philosophique
Chacun des tomes se termine par un développement philosophique écrit par Luc Ferry. C’est, à mon avis, la partie la plus intéressante, qui apporte du sens et de la profondeur à ce récit au-delà des péripéties distrayantes, comme n’importe quel « thriller » avec son lot d’émotions fortes soutenues par la technologie moderne. Quant au suspense, évidemment, tout le monde connaît la fin heureuse.
Il est donc utile, après avoir vu le film (ou avant…), de se plonger dans cette BD.
Les commentaires de Luc Ferry nous montrent la pensée complexe des Grecs de l’Antiquité.
Une proposition de ce qu’est la vie bonne
Accepter sa condition de mortel
Avec Calypso, Ulysse risque d’oublier le but de son voyage, à savoir retrouver son île, ses proches. Perdre le sens de son voyage est une métaphore de la perte du sens de la vie. Pour les Grecs, l’oubli est le risque existentiel suprême. Ulysse renonce à l’apothéose (devenir dieu) et à la promesse digne des religions de l’immortalité en se rappelant qu’il est humain et donc mortel. Pour Luc Ferry, c’est une sorte de spiritualité « laïque ».
Vivre au présent
Cela permet d’éviter les deux grands maux qui menacent la vie humaine, à savoir le passé et le futur. Le passé nous enferme autant dans les souvenirs heureux que malheureux. Le futur nous embarque dans une espérance selon laquelle cela ira mieux après. Luc ferry cite André Comte-Sponville : « Le sage est celui qui parvient à regretter un peu moins, à espérer un peu moins et donc à aimer un peu plus (à habiter davantage le présent, précise Luc Ferry) ».
Se réconcilier avec le cosmos
Ne pas confondre immortalité et éternité. Parvenir à vivre en harmonie avec le cosmos, à s’y adapter, c’est y trouver sa place, habiter le présent, comprendre que l’ordre cosmique est éternel et que chaque personne est un fragment d’éternité.
Une réponse non religieuse
L’originalité de l’analyse de Luc Ferry est qu’il conçoit L’Odyssée comme la première réponse philosophique, laïque à la définition de la sagesse et de la vie bonne pour les mortels.
De la République laïque
Rappelons toutefois que la République laïque s’abstient de définir ce qu’est la « vie bonne ». Cela relève de la libre appréciation de chaque individu. La vie bonne peut se concevoir comme étant le respect des injonctions des textes dits sacrés ou de paroles soi-disant divines ou relevant de l’humanisme athée, considérant que le respect de l’humanité en chaque individu est constitutif de la possibilité pour chacun et chacune de s’accomplir pleinement et d’ajuster sa conduite pour atteindre le bonheur individuel et collectif.
Évidemment, qu’il s’agisse des pratiques religieuses ou athées, la limite est le respect de la loi commune en tant qu’expression de la volonté générale, de la liberté de conscience et d’expression. Ces libertés n’ont de limite que l’interdiction d’oppresser une autre conscience, une autre pensée.
La lecture de ces quatre tomes permet d’aller au-delà de la simple distraction et de réfléchir au sens que nous volons donner à notre vie individuellement et collectivement dans la cité en tant que communauté politique.
Habiter le présent fait penser au principe des stoïciens : « Accepte ce que tu ne peux pas changer et aie le courage de changer ce qui peut l’être ». Toute la question consiste à placer le curseur entre ce qui ne peut être changé et ce qui peut être amélioré. Les ultralibéraux vont affirmer qu’il n’y a pas d’alternative et les progressistes vont affirmer que nous pouvons améliorer l’homme et la société.
