Recension de « Pourquoi le socialisme ? »  d’Albert Einstein, ce « Vésuve crachant du feu »

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L’article « Pourquoi le socialisme ? » a été publié en mai 1949 dans la Monthly Review. Cet article est republié en quinze pages dans le livre du même nom édité par Éditions critiques (138 pages, 11 euros), préfacé par John Bellamy Foster, éditeur de la Monthly Review et professeur émérite de sociologie à l’Université de l’Oregon. Il contient également une postface de John Jacob Simon, rédacteur en chef, écrivain et animateur socialiste.

Pour les lecteurs français ou européens qui liront cet article ou ce livre, les mots « socialiste » ou « radical » sont à prendre dans leur acception historique et actuellement étasunienne, et non dans celle qui a cours sur notre vieux continent, notamment en France, où ces mots ont une connotation largement favorable aux effets délétères du capitalisme néolibéral. John Jacob Simon a consacré sa vie à travailler pour les causes d’une « vraie gauche ».

 

Cette postface est en fait une étude rédigée pour la Monthly Review en mai 2005 intitulée « Albert Einstein, un radical ». Il s’agit d’un portrait politique à l’occasion du cinquantième anniversaire de la mort du grand physicien, mais surtout pour le centenaire de son « année miraculeuse » au cours de laquelle il publia les cinq articles scientifiques majeurs qui établirent sa renommée mondiale !

Pourquoi on vous recommande de lire ce livre ?

Eh bien, c’est à cause des médias dominants. Car on vous a caché qu’Albert Einstein avait écrit un article, en 1939, d’abord dans The Nation (puis repris ensuite dans la Monthly Review en 1950), intitulé « Why I am Marxist » (Pourquoi je suis marxiste) ! Réagissant à la Grande Dépression, et à la montée du nazisme, il y déclarait : « Le moment est venu de lancer une offensive décisive contre la structure du capitalisme. Rien de moins qu’une socialisation à grande échelle ne saurait remédier à la situation. L’alternative dans l’ensemble de la civilisation occidentale (…), est, je le crois, une dérive rapide vers le fascisme ».

Pour le FBI : Einstein est antiaméricain

En lisant ce livre, vous découvrirez qu’on vous a caché beaucoup de choses ! Grâce à John Bellamy Foster, vous lirez la véritable biographie d’Albert Einstein, fiché dès 1932 par le FBI. Pour John Edgar Hoover, Einstein demeurait « une figure dangereuse et antiaméricaine, menaçant la sécurité intérieure des États-Unis par sa seule présence sur le territoire ». La publication en mai 1949 de l’article « Pourquoi le socialisme ? » fut interprétée par le FBI « comme une confirmation directe de ses fortes sympathies communistes ». Avant la déclassification de ces documents, le FBI les a caviardés !

Vous apprendrez également qu’Einstein donna des conférences à la Marxist Workers School (École des travailleurs marxistes) de Berlin. Vous apprendrez que, trouvant scandaleux que les étudiants juifs soient soumis à des quotas et que les étudiants afro-américains soient interdits des grandes universités, il tenta de monter une université avec ses amis, Paul M. Sweezy et Huberman, sans quotas ni interdictions racistes sous l’autorité ultime du corps enseignant en proposant la présidence à Harold Laski, ancien directeur de la London School of Economics (LSE).

Einstein, féru de Karl Marx et Baruch Spinoza

Vous apprendrez que Spinoza et Marx étaient les deux anciens grands penseurs qu’Einstein lisait régulièrement et que ses auteurs contemporains favoris étaient Bertrand Russel et Thorstein Veblen. À la fin de sa vie, son occupation principale fut la lutte pour la paix mondiale face à la menace existentielle que représentaient les armes nucléaires. Il n’a jamais accepté de doctorat honoris causa des universités étasuniennes, sauf une fois en 1946, de la part de la petite université historiquement noire de Lincoln en Pennsylvanie, pour marquer son engagement antiraciste.

On peut lire un autre épisode de sa vie où il rejoignit son ami Robeson à la coprésidence de l’American Crusade to end Lynching (Organisation pour la croisade américaine pour mettre fin au lynchage) malgré le fait que le FBI la qualifiait « d’organisation écran du communisme ».

On lira aussi comment l’avocat Vito Marcantonio utilisa la notoriété d’Albert Einstein pour acquitter Du Bois, président du Peace Information Center (organisation stigmatisée « comme une façade soviétique »), et les quatre autres responsables de l’organisation, poursuivis « pour ne pas s’être enregistrés comme agents étrangers », tout en diffusant l’Appel de Stockholm de 1950 (contre le nucléaire militaire). On pourra aussi lire la critique du colonialisme et de l’impérialisme des USA, de même que la préférence d’Einstein pour qu’Israël devienne un pays binational égalitaire associant juifs et Palestiniens.

En 1930, Einstein écrivait, en ce qui concerne Israël : « Le nationalisme oppressif doit être vaincu… Je ne vois d’avenir pour la Palestine que sur la base d’une coopération pacifique entre les deux peuples qui y vivent… ils devront se rejoindre en dépit de tout ».

Après la guerre, Einstein, avec l’aide de son ami le rabbin Stephen Wise, précise alors sa position : « Les juifs devraient pouvoir émigrer librement dans les limites des capacités d’absorption économique de la Palestine, laquelle devrait être dotée d’un gouvernement garantissant l’absence de toute domination d’un groupe par un autre ». À une question du rabbin Wise, Einstein répondit qu’une « exigence rigide d’un État juif n’aurait pour nous que des conséquences indésirables ».

Et la dernière déclaration avant sa mort en 1955 fut le manifeste Russell-Einstein contre le nucléaire militaire. À sa mort, les droits littéraires attachés à ses écrits sont transmis à l’université hébraïque de Jérusalem, conformément à ses dispositions testamentaires.

Pourquoi le socialisme ? Pour un système émancipateur et non étatique version Union soviétique

Quant au texte « Pourquoi le socialisme ? », il se lit d’une traite tellement il est simple à comprendre. C’est un texte philosophique, culturel, qui, dès la deuxième page, donne une définition du capitalisme compréhensible par tous. Il nous dit que nous devons nous garder de surestimer la science lorsqu’il s’agit de problèmes humains. Plusieurs fois par page, on trouve des adages humanistes applicables par tous les êtres humains.

Il présente la dialectique entre ce qu’il appelle « la constitution biologique de l’homme » et sa « constitution culturelle » qu’il acquiert et qui « détermine, dans une large mesure, le rapport de l’individu à la société ».

Et quand on revient, en fin de texte, sur le capitalisme, l’influence du Karl Marx du Capital est présentée de façon claire et compréhensible. Il montre comment se forme « une oligarchie du capital privé dont la puissance considérable ne peut être effectivement contenue, même par une société politique organisée démocratiquement ». Il présente les conditions nécessaires au socialisme, notamment la planification, en précisant toutefois qu’une « économie planifiée n’est pas encore le socialisme », car cela peut « s’accompagner de l’asservissement complet de l’individu ».

Il finit en posant les conditions de l’émancipation et en renvoyant les travailleurs citoyens à « la discussion libre et sans entrave » autour de la fondation de la revue qu’il crée. Un texte qui n’a pas pris une ride aujourd’hui.

La postface de 2005

John Jacob Simon termine le livre avec sa postface de 2005. D’entrée de jeu, il qualifie la volonté d’Albert Einstein d’aller chercher la cause de tout phénomène pour « chercher la loi derrière la loi » qui approcherait la vérité de toute chose non explicable sans recherche. Il montre qu’il renonce à sa citoyenneté allemande dès l’âge de 16 ans pour échapper au service militaire d’un pays pratiquant déjà le racisme anti-juif. Ayant obtenu son doctorat à l’École polytechnique de Zurich, il fréquente assidûment le café Odéon, lieu de rencontre de la gauche russe, que fréquentent la future communiste de gauche, Alexandra Kollontaï, et, quelques années plus tard, Lénine et Trotski. S’opposant à la guerre qui vient, il entre en désaccord avec les sociaux-démocrates allemands et également avec une centaine de scientifiques allemands animés par Max Planck et rassemblés dans un « Manifeste au monde civilisé » terriblement nationaliste !

Il obtient le prix Nobel de physique en 1921 pour ses travaux sur l’effet photoélectrique qui démontraient « la nature quantique de la lumière ». Et cela malgré la campagne dénonçant sa théorie de la relativité comme une « perversion juive » ! Le 30 janvier 1933, les nazis s’emparèrent du pouvoir et confisquèrent les biens d’Einstein à Berlin. En mai, Goebbels, ministre de la Propagande, organisa un autodafé public où les œuvres d’Einstein figuraient en bonne place.

Deux raisons principales de lire ce livre

D’abord, c’est une courte biographie historique d’un scientifique qui a marqué l’histoire du monde et qui, sur ce plan, est aujourd’hui largement reconnu. Mais aussi parce que les médias dominants du monde capitaliste ont beaucoup fait pour cacher une autre partie de sa pensée, en omettant ou en détournant la réalité.

Par exemple, deux biographes d’Einstein ont parlé du texte central de ce livre, mais en changeant le titre de l’article, devenu « Pourquoi le libéralisme ? » au lieu de « Pourquoi le socialisme ? ». Est-ce que le capital de Marx est devenu la bible du libéralisme ?  En lisant ce livre, vous verrez que ces quinze pages n’ont pas pris une ride depuis 1949, ce qui pourrait être un argument de plus pour considérer Albert Einstein comme « un révolutionnaire » et un « Vésuve crachant du feu ».