Le métier de soignant : de l’hôpital au palais de justice Quelques pages d’un témoignage

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Richard Torrielli. Médecin anesthésiste réanimateur, PH honoraire du CHU de Bordeaux. Engagé syndicalement au sein du SNPHAR-E et de ses précurseurs, et de l’intersyndicale APH.

A publié deux romans chez Arléa, L’anesthésiste (2016) et La Fugue (2021), et a codirigé l’ouvrage collectif L’Hôpital en réanimation (Le Croquant 2011)

 

Texte extrait de L’Anesthésiste, Arléa éd. 2016. Reproduit avec l’aimable autorisation de l’éditeur     

Hier après-midi j’ai pu me faire remplacer pour aller au palais de justice. Joseph, un de nos infirmiers, passait en cours d’assise pour une sale histoire de supposé rapport sexuel avec une patiente dans le coma en réa. Quand j’ai annoncé la cause de mon absence, certains ont dû penser à de la curiosité malsaine pour une affaire malodorante. D’autres ont cru en la grandeur d’âme de celui qui va soutenir discrètement par sa seule présence un membre de la communauté hospitalière dans le malheur. Pulsions inavouables de voyeur ou bons sentiments dégoulinants. Ce n’était rien de tout ça.

J’avais de l’estime pour Joseph que je tenais pour un bon professionnel, doux et prévenant avec les patients. Jamais un mot plus haut que l’autre. Jamais une plainte ni une récrimination. Des gestes adaptés, un souci constant de ne pas faire mal, même quand il intervenait sur les corps inertes des comateux profonds. Discret sur sa vie privée, il ne se mêlait pas aux papotages de ses collègues qui, pour souffler un peu, racontaient devant un café leurs dernières vacances au Club Med, confiaient leurs doutes sur la fidélité de leur mari – jamais de leurs épouses, les hommes sont honteux –, étalaient leurs inquiétudes pour la santé de leur chiwawa, ou se plaignaient amèrement de l’incompréhension de la surveillante qui leur refusait leurs congés l’été prochain au prétexte de pénurie de personnel. De fait, Joseph était isolé dans l’équipe qui n’aimait pas sa différence. Celui qui l’a dénoncé l’a traité de sale pédé… Libération brutale d’une haine contenue jusque-là, reflet nauséabond d’un rejet sournois et constant vis-à-vis de celui qui n’était pas comme eux.

En réalité, je voulais voir la plaidoirie de maître Scarlett de Beaumont, l’avocate de Jo et la compagne de Fabrice, le tétraplégique de la salle 4. La voir ailleurs, autrement, dans son domaine, son territoire, hors du mien et du cercle étroit des relations calibrées, entretenues avec les proches des patients dans l’enceinte close de l’hôpital. Dans mes échanges avec Scarlett, je reste d’une affligeante banalité quand nous sommes face à face. En fait, elle ne m’écoute pas, bien que parfois son regard me fixe intensément tandis que je débite ma litanie de professionnel de la profession, dont je supprime précautionneusement tout excès de compassion, tout en manifestant une empathie de bon aloi. Quand elle reprend la parole après avoir fait mine de boire mes paroles et de décrypter mon âme au fond de mes yeux, le menton posé au creux de sa main, sa voix fascinante entame à nouveau, sans aucun rapport avec ce que je viens de lui dire, le déroulé de sa vie passée avec la chose qui gît inerte à quelques dizaines de mètres de nous.

Elle était superbe, Scarlett, dans le prétoire. Elle avait laissé ses longs cheveux défaits retombés en désordre sur sa robe noire. Une telle aisance, que je ne soupçonnais pas, a dû en imposer à la cour et au public. Quand elle s’est retournée vers les magistrats herminés après avoir pris Joseph à témoin, penchée vers lui, les yeux dans ses yeux larmoyants, la main posée sur la talanquère de bois poli par ce geste mille fois répété par la cohorte des défenseurs, elle a rejeté d’un coup de menton mussolinien ses cheveux en arrière. Comme les deux masques de la Comédie et de la Tragédie, placés en V côte à côte au fronton des théâtres, elle alternait le regard tragique d’une héroïne antique, interprétée par Irène Papas, et le sourire carnassier de Julia Roberts. Ce sourire à la séduction glaçante dont je ne sais, quand je suis en face d’elle, s’il s’adresse à moi ou à elle-même, signe du triomphe d’un combat intérieur dont j’ignore l’enjeu.

La cour a eu droit à l’inévitable couplet sur le thème bon père de famille, deux enfants, un fils brillant étudiant en médecine, une famille bien sous tous rapports, tout juste si elle ne précise pas catholique pratiquante. Elle a enchaîné : l’affect a submergé cet homme si cultivé, pour lequel la primauté de sa mission professionnelle ne connaît pas de bornes. Soyez conscients, mesdames et messieurs de la Cour, que l’affect entre en jeu chez les êtres profondément bons. Et ces êtres, je les ai rencontrés dans nos hôpitaux, toujours disponibles à toute heure du jour et de la nuit, sentinelles attentives au chevet de nos vies, au mépris de leur sommeil, de leur santé, de leur vie familiale. L’esprit de lucre leur est étranger, ils sont généreux de leur temps sans contrepartie financière, ou si peu. Et pourtant ils sauvent des vies au quotidien, ils luttent pied à pied contre la mort, jour après jour, nuit après nuit, sans relâche durant des semaines, des mois parfois, qui semblent éternité pour les proches de ces patients brisés. Ils ne s’avouent jamais vaincus, tant qu’un souffle de vie soutient l’espoir, l’espoir des malades, l’espoir des familles, leur espoir de soignant, mesdames et messieurs. Et quelle faute reprocher à mon client ? D’être trop présent au chevet des patients ? De prêter plus d’attention que de coutume à l’une d’elles ? De ne pas s’interdire un attachement particulier qui naît de cette attention journalière, de ce face-à-face avec ce qu’il considère être une personne humaine et non pas un cas médical anonyme, désincarné ? De donner un sens à ses pensées et à ses gestes, de les colorer d’affection ? Oui, je dis bien d’affection. L’affection pour autrui, mesdames et messieurs, ne peut naître que d’une grande humanité. Et de l’affection qui dure et perdure au fil de tant de jours ne peut naître que l’amour. Oui, j’ose prononcer ce mot ! Je sais bien, je sais bien, vous allez me dire : comment ? Aimer une telle patiente, en réanimation, inerte dans un lit, inconsciente, bardée de tuyaux et de fils électriques, maintenue en vie par les machines qui la cernent ? Vous allez me dire : qu’en est-il du respect absolu dû aux malades, forcément en état de faiblesse ? Et quelle ultime faiblesse que celle de cette patiente ! Qu’en est-il de la plus élémentaire déontologie professionnelle ? Je vous réponds par une autre question : pensez-vous que les infirmiers, les médecins, tous les soignants n’ont dans les mains qui touchent leurs patients si fragiles que la froideur glacée du souci technique ? Que les soins corporels ne sont que manipulation de chair animale ? Que la main qui serre celle du patient est une pince mécanique, un geste automatique au même titre que le réglage de tel ou tel appareil à la tête du lit ? La chaleur du contact de la peau étrangère qui devient familière au fil des jours est d’un réconfort sans pareil pour ces êtres qui en ont tant besoin au fond de leur trou noir. Et si l’amour porté aux patients existe, ce dont je suis persuadée, pourquoi s’interdire de tels gestes : caresser le bras d’une patiente, se pencher vers elle. Et puis un jour où le cœur déborde, poser ses lèvres sur la joue du côté de ses lèvres…

En sortant du palais, j’étais mal à l’aise, sous l’effet d’un obscur sentiment de culpabilité sans objet. Je suis passé sous la voûte des platanes et je suis entré dans une brasserie qui a conservé son décor d’époque, quand le XIXe a basculé dans le XXe siècle : mobilier Thonet, miroirs biseautés aux découpes tarabiscotées, carreaux de faïence décorés d’icônes bucoliques des très riches heures de la IIIe République, avec paysanne en jupe longue distribuant ses graines aux poules d’un geste auguste, paysan chapeauté de paille chargeant avec emphase le foin sur les chariots attelés de bœufs sous le joug, petit pont enjambant le ruisseau avec pêcheur à son bord ombragé. Confiance en la sérénité et la force de l’époque, à l’abri de son franc-or indévaluable, de son armée fière de ses pantalons garance et de son panache en brosse à reluire et queue de cheval sur les casques des dragons qui ne savaient pas encore qu’ils allaient à la guerre la fleur au fusil et, comme mon arrière-grand-père, se faire massacrer sur le Chemin-des-Dames au nom si doux et sauter sur un obus le 26 février 1916, près de Verdun. La brasserie du Palais est la cantine, le repaire, des gens de robe qui plaident près d’ici. Leur robe noire à cheval sur un vieux cartable épuisé du poids des dossiers posé à leurs pieds, ils semblent continuer d’argumenter avec fougue, alternant les éclats de voix et les chuchotements avec leurs confrères par-dessus les tables en marbre art déco. La brasserie s’est remplie peu à peu de ces hommes et femmes croisés tout à l’heure dans la salle des pas perdus, maintenant en costume de ville comme autant de curés défroqués. J’ai pensé – gratuitement – que Scarlett ne frayait pas dans le milieu des baveux et qu’elle ne risquait pas d’apparaître. Je n’avais aucune envie de la voir, d’entendre son rire sonore, et d’être remarqué aux côtés d’une lionne qui agite sans cesse sa crinière, menton en avant, cou tendu sur son collier de perles.