Pour une économie républicaine. Une alternative au néolibéralisme, par Christophe Ramaux

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Christophe Ramaux est économiste, maître de conférences à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne, chercheur au Centre d’Économie de la Sorbonne (Université Paris 1). Ses domaines de recherche concernent l’État social ; les politiques économiques ; la protection sociale ; l’emploi, le chômage et la précarité. Il est affecté au CES : Centre d’économie de la Sorbonne (UMR 8174) ainsi qu’à l’EES : École d’économie de la Sorbonne. Il est membre des Économistes atterrés.

Cet ouvrage de 336 pages est édité par les éditions De Boeck Supérieur(1)https://www.deboecksuperieur.com/ouvrage/9782807328952-pour-une-economie-republicaine et a été publié en janvier 2022. Rédigé en 12 chapitres(1- les mystères de l’État social ; 2- l’État social sous-estimé ; 3- l’État social existe dans tous les pays du monde ; 4- « l’État social ne réduit plus (au moins) les inégalités » : c’est faux ! ; 5– le néolibéralisme a changé la donne… ; 6– impasse du libéralisme : les leçons n’ont pas été tirées ; 7– avec le covid : le grand retour de l’État ? ; 8– pour penser l’économie républicaine : relier le politique et l’économie ; 9– ce qu’il en coûte d’oublier l’intérêt général ; 10– concilier l’écologie et le social : c’est possible… ; 11- changer l’entreprise et refaire l’intervention publique… ; 12– refaire une nation citoyenne et donner un nouveau souffle à l’Europe…)), il apparaît structuré en trois parties implicites et une transition : la première a pour objet de redéfinir la notion d’État social (chap. 1-4), la seconde traite du néolibéralisme et de ses conséquences (chap. 5-6), la transition se fait au chap. 7. Enfin la troisième partie (chap. 8-12) définit l’économie républicaine et défriche « quatre chantiers pour l’émancipation ».

Dans la première partie, l’auteur pose une hypothèse : la part de la socialisation des revenus et donc la part de l’intervention publique dans l’économie est sous-estimée. Pour lui, les services publics ne comptent pas seulement « pour environ un cinquième de la production globale » comme c’est le cas dans la comptabilité nationale, mais comptent pour « environ la moitié du revenu global des ménages ».

Pour arriver à ce résultat, l’auteur reprend la notion de revenus disponibles bruts ajustés (RBDA) qui a été élaborée par l’ONU en 1993 et qui prend en compte les transferts sociaux en nature dont bénéficient les ménages, qu’ils soient non-marchands (les services publics) ou marchands (part remboursée des consultations de médecine libérale et des médicaments, allocation logement etc.). Cette part socialisée du revenu a, du reste, fortement augmenté puisqu’elle était de 20 % du revenu en 1949 et de 44 % avant la crise sanitaire pour atteindre 47 % en 2020. Il va plus loin puisqu’il démontre que « les prestations et transferts sociaux sont supérieurs au salaire net ».

Après avoir traité de la socialisation des revenus, il aborde la socialisation de la consommation. Selon l’auteur, la moitié de la consommation globale est socialisée et cela même si les politiques d’austérité sont passées par là et qu’elles ont conduit à une forte diminution de l’augmentation des dépenses publiques – ces dernières ayant augmenté en volume de 4,7 % entre 1959 et 1975 de seulement 1,8 %… entre 1995 et 2019. L’auteur démontre aussi que « la double austérité budgétaire et salariale a comprimé la croissance du PIB ».

La deuxième partie traite du néolibéralisme et commence par cette phrase de synthèse : « le projet du néolibéralisme est de remettre en cause les différents piliers de l’État social. »

« Le projet du néolibéralisme est de remettre en cause les différents piliers de l’État social. »

L’auteur rappelle la différence entre le libéralisme pour lequel la concurrence et l’État minimal étaient des lois naturelles à respecter alors que le néolibéralisme « promeut une dimension constructiviste et même à bien des égards autoritaires ». En somme pour le néolibéral, les règles de la concurrence dans toutes les sphères de la vie et la destruction de l’État ne sont plus naturelles, mais doivent être imposées y compris en utilisant les outils de l’État ou d’organisations supra nationales comme l’Union européenne. Ce néolibéralisme est composé selon l’auteur d’un noyau dur qui se décline en cinq volets : « la libéralisation de la finance, (…) le libre-échange (…), l’austérité salariale (…), la contre-révolution fiscale (…), et la privatisation des entreprises publiques. ». Cet ensemble forme un régime « cohérent et verrouillé ».

L’auteur définit les impasses du néolibéralisme qu’il qualifie de « maux de la finance libéralisée » : atrophie de la consommation, atrophie de l’investissement, atrophie de demande globale et de la production, destruction de l’industrie au bénéfice d’une logique strictement spéculative, développement de monopoles, éloignement entre l’économie réelle et l’économie financière, la multiplication des krachs, l’appel à l’aide des financements publics pour sortir de ces mêmes krachs enfin le développement d’un régime récessif sous perfusion publique et monétaire.

Transition : la crise du covid marque-t-elle le retour de l’État dans l’économie ?
Selon l’auteur la crise du Covid a marqué l’histoire n’ont pas par elle-même, car des événements analogues ont déjà existé, mais « essentiellement par la réponse que les sociétés lui ont apportée ». En effet, « aux quatre coins du globe, les gouvernements se sont résolus à confiner peu ou prou les populations et dans tous les cas à geler tout ou partie de l’activité économique, même si ce fut avec moult atermoiements çà et là (…) ». Cela a conduit à la plus grande chute d’activité économique que le monde ait connue depuis la Seconde Guerre mondiale. Si l’auteur note des inflexions de politiques gouvernementales de par le monde, il constate qu’en France il existe « un entêtement néolibéral » – rappelons que l’ouvrage a été écrit avant la réélection d’Emmanuel Macron. Il fait aussi le bilan du plan de relance 2020, du budget 2021 et de la politique économique et fiscale de la présidence Macron qu’il résume ainsi « fromage, dessert et champagne pour les plus riches ».

Troisième partie : qu’est-ce qu’une économie républicaine ? Quels sont les chantiers à défricher ?
Selon l’auteur il existe un décalage majeur entre la sphère politique et la sphère économique dans le débat public. Pour lui, il existe un consensus général sur le principe démocratique même s’il existe des formes différentes et que le niveau démocratique réel est variable. L’économie serait quant à elle « aux antipodes de ce relatif consensus » puisqu’il existe des économistes libéraux qui revendiquent des statuts et des droits inégalitaires au bénéfice de certains et au détriment de beaucoup.

Par exemple, selon eux, il faut « libérer les énergies des premiers cordées » quand d’autres ne seraient rien ! Pour l’auteur, nous vivons dans des économies qui sont déjà mixtes (c’est l’objet de la démonstration de la première partie de l’ouvrage), mais elles ne sont pas perçues comme telles ni par les acteurs ni par les citoyens.

Nous serions ainsi « confrontés à un immense paradoxe : l’État social, constitutif de l’économie républicaine, est une véritable révolution, mais il demeure largement impensé ».

Nous serions ainsi « confrontés à un immense paradoxe : l’État social, constitutif de l’économie républicaine, est une véritable révolution, mais il demeure largement impensé ». En résumé, l’économie républicaine est l’économie de l’État social, sa méthode consiste à « réarticuler les deux sphères du politique et de l’économique ». Ch. Ramaux analyse ensuite un grand nombre de théories économiques à la lumière de la théorie de l’État social qu’il pose dans la première partie. Puis il essaie de relier l’économie et la république dans une tentative d’« articuler le tout, l’ordre social, et le jeu des parties, celui des individus ? ». Selon lui, en reprenant les thèses de Marcel Gauchet, la démocratie à deux volets : un volet « libéral qui renvoie la liberté individuelle de penser, de se réunir, de contracter ou bien encore de s’associer » et un second volet « proprement républicain celui du politique, du suffrage universel et de la Loi, des institutions et de l’État », de l’égalité devant la loi et de la souveraineté populaire. L’économie aurait elle aussi deux volets : un volet « libéral, celui d’initiative privée, de la concurrence, aussi précieux que le pôle libéral, celui des libertés, de la démocratie. » Et un autre volet non libéral, « celui de l’État social, dont la justification puisse fondamentalement au même ressort que le pôle républicain de la démocratie », car « l’intérêt général est irréductible au jeu des intérêts particuliers ».

Au final, selon Ch. Ramaux, il serait possible d’« en finir avec la domination du capital… sans renoncer ni au marché ni au capital. ». Considérant qu’il y a « bien lieu de rémunérer plus amplement ceux qui ont plus d’ardeur à l’ouvrage, accepte de prendre des responsabilités, etc. Et que la concurrence a du bon, incite chacun à se perfectionner », il cherche cependant une voie entre « l’égalité absolue et des inégalités sans borne » et pour cela défend en première intention la création d’un plafond de rémunération dans un but plus global de réduction des inégalités de revenus.

Il analyse ensuite la notion de commun – qui connaît un fort succès depuis quelque temps – qu’il critique, car selon lui « l’hypertrophie de la notion de commun conduit à vider de sa substance celle d’intérêt général et de biens publics ». Il existe une différence de qualité entre ce qui est commun et ce qui public, car ce qui est commun est partagé par des membres associés (association, syndicat, commune, etc.) alors que ce qui est public est décidé par une autorité publique dans un but qui la dépasse et auquel devrait être associés les usagers.

Une économie républicaine, c’est-à-dire d’une économie majoritairement socialisée, avec une place pour l’initiative privée et une concurrence encadrée

En d’autres termes, il existe un primat du public sur le commun. Enfin l’auteur traite des chantiers à mener dans le cadre d’une économie républicaine, c’est-à-dire d’une économie majoritairement socialisée, avec une place pour l’initiative privée et une concurrence encadrée. Il s’agit de la mise en place d’une écologie sociale, de la refondation de la notion d’entreprise, de la réhabilitation de la notion de nation citoyenne – en mettant en exergue le lien entre la démocratie et la nation (l’auteur pense que démocratie, État social et nation sont intimement liés et doivent s’exprimer dans la notion d’économie républicaine), et enfin de donner un nouveau souffle à l’Union européenne.

En conclusion, l’auteur rappelle qu’il est essentiel pour nos sociétés que l’intérêt général soit la boussole d’un nouveau projet d’émancipation, qu’il ne faut pas être submergé par l’hégémonie culturelle du néolibéralisme, car dans la réalité il n’a pas tout emporté, qu’il faut créer un tournant doctrinal pour un projet d’ensemble. Proposant l’outil de l’économie républicaine pour y arriver, il invite enfin à réenchanter l’avenir.