Recension de Promouvoir la laïcité (en milieu hostile). Une notion indispensable pour lutter contre les discriminations de Stéphane Aurousseau

You are currently viewing Recension de <em>Promouvoir la laïcité (en milieu hostile). Une notion indispensable pour lutter contre les discriminations </em> de Stéphane Aurousseau

Ce livre singulier (Stéphane AUROUSSEAU, Promouvoir la laïcité (en milieu hostile). Une notion indispensable pour lutter contre les discriminations, Éditions Double ponctuation, juin 2023, 98 p., 15 euros) d’un militant associatif intervenant à titre bénévole en milieu scolaire est le fruit d’une longue expérience de terrain. L’auteur a rencontré des milliers d’élèves dans le cadre de ses interventions consacrées à la prévention de l’homophobie et de la xénophobie, ainsi qu’à la promotion de la laïcité (l’auteur rappelle que dans son département – la Moselle – toujours soumis au régime concordataire de 1802, le catéchisme est enseigné à l’école publique. Il est lui-même impliqué depuis 2016 dans un collectif interassociatif départemental soucieux de promouvoir la laïcité.). À mille lieues des vaines querelles et des surenchères verbales qui sonnent creux, l’auteur livre des éléments de son expérience. Il fait part de ses réflexions issues de sa pratique d’animateur et d’éducateur dans des établissements scolaires implantés dans des territoires déshérités.

Dans la première partie, « Du côté des jeunes : la laïcité, une antivaleur ! », Stéphane Aurousseau rend compte, à partir de son expérience corroborée par des sondages concordants, d’une méfiance de la laïcité plus marquée parmi les jeunes que dans l’ensemble de la population. Le « nous » identitaire (« C’est dans notre religion. ») est un rempart confortable pour contourner le risque de la réflexion personnelle et éviter l’accusation de trahison. À cet « identitarisme » caractérisé par une affiliation rigide et exclusive, l’auteur oppose l’affirmation d’une identité potentiellement émancipatrice lorsqu’elle permet à un jeune de verbaliser son homosexualité. Des yéyés aux rastas, chaque génération est d’ailleurs traversée par des identités emblématiques, supports symboliques de constructions personnelles.

Cependant, S. Aurousseau souligne que ces dernières décennies les phénomènes d’affirmations stéréotypées ont gagné en intensité et sont alimentés par « l’huile numérique (jetée) sur le feu de l’adolescence ». On se crispe sur une injure imaginaire. Pour un élève, entendre prononcer « Mahomet », c’est se sentir offensé, car « il faut dire ‘Muhammad’ ».

Lors de ses interventions, l’auteur est directement confronté au rejet massif de la loi du 15 mars 2004. On prétend à la fois que le voile islamique n’est qu’un « bout de tissu » et que son retrait momentané provoque une souffrance existentielle et morale considérable. Pour la plupart des élèves rencontrés, « la laïcité, c’est le flou, c’est compliqué, c’est suspect (alors qu’un) slogan mis en scène sur TikTok, c’est tout de même plus efficace pour se construire des certitudes qui vous classent dans le camp du ‘Bien’ ». Les savoirs académiques sont souvent dénoncés comme des supercheries ou des hérésies, « seulement acceptables s’ils semblent corroborés par les textes sacrés ». Ces élèves tirent leurs certitudes irrationnelles d’une prolifération de publications prosélytes, généralement numériques. Dans ce climat peu propice à l’instruction, les élèves non-croyants observent le silence sur la question tandis que les croyants n’hésitent pas à s’afficher comme tels.

À l’écoute de chacun, élève ou personnel, S. Aurousseau est un bon observateur du lieu scolaire. Si la sociabilité des jeunes se structure essentiellement autour de l’institution scolaire, « ce que vivent les élèves dans les couloirs, dans la cour, devant les portails, aux arrêts de bus, sur leur téléphone, pèse au moins autant que ce qui se passe dans les classes ».

La deuxième partie « Du côté des profs : injonction ou adhésion à la laïcité ? » est sans doute la plus intéressante, car elle procède d’un regard à la fois oblique et attentif sur les enseignants et sur les rapports qu’ils entretiennent avec leurs élèves. L’auteur a ainsi recueilli des témoignages convergents de peur, d’isolement et de résignation de la part des enseignants, lorsqu’il est question de laïcité. Il note que, par facilité ou par méconnaissance, les professeurs tendent à réduire la laïcité à un dispositif de lutte contre les discriminations ou à un outil de dialogue œcuménique. Il rappelle les malentendus apparus lors de la querelle sur l’enseignement du fait religieux. Il observe que de nombreux enseignants associent la neutralité scolaire au silence sur la religion, alors que les élèves ne demandent pas la permission de faire résonner dans les établissements scolaires leurs questionnements ou leurs certitudes sur la religion.

Aurousseau n’hésite pas à interroger « les faux-semblants de l’universalisme républicain » lorsque celui-ci se réduit à des slogans incantatoires. Mais il s’inquiète de la conjonction de deux phénomènes en miroir : le détournement de la laïcité par l’extrême droite (historiquement hostile à la laïcité) et « le retournement idéologique grossier » opéré par une partie de la gauche qui a déserté la laïcité (alors que l’histoire de la gauche est ancrée dans la laïcité).

Une gauche hypocritement laïque ou franchement antilaïque considère en effet que la laïcité est congénitalement marquée du sceau du colonialisme. Elle tente parfois d’intimider les militants laïques, utilisant contre eux « la calomnie, l’insulte, les amalgames les plus scandaleux sur les réseaux sociaux, voire la violence physique ». D’évidence, elle ne vient pas en aide aux enseignants confrontés à la récusation des savoirs issus de consensus scientifiques.

La troisième partie « Promouvoir la laïcité : un outil et des conseils » est principalement dédiée au compte rendu d’une utile séquence de travail pédagogique « pour promouvoir la laïcité et la liberté de conscience » plusieurs fois menée avec les élèves qu’il a rencontrés. Cet exposé est d’autant plus instructif que le travail est présenté comme « critiquable et amendable ».


L’ouvrage présente, selon nous, le double mérite de revendiquer « la filiation » qui unit la laïcité à la sécularisation et à la rationalité, et d’insister sur l’enjeu majeur aujourd’hui de la loi scolaire du 15 mars 2004.

En 2004, (cette loi) pouvait à la rigueur être dénoncée comme le résultat d’une peur fantasmée… Depuis, alors que les contestations des contenus des cours par les élèves et leurs familles ne cessent de se multiplier, il faut une sacrée dose de mauvaise foi pour nier que le législateur avait vu juste. 

L’accusation infamante de racisme à l’encontre de ceux qui ne récusent pas a priori cette loi ne vient pas seulement d’élèves manipulés, mais également d’une minorité agissante de jeunes enseignants. Cette posture idéologique et politique s’accompagne de la part de ces jeunes enseignants d’un déni du retour en force du religieux. Non sans humour, Aurousseau évoque les moments où il leur propose de débattre sereinement de ce phénomène : « Je dois dans un premier temps me justifier sur l’état de ma santé mentale. ‘Oui, je vois bien ce que je prétends voir. Non, je ne suis pas victime d’hallucinations’. Dans un deuxième temps, je dois me défendre avec énergie de ne pas être devenu un militant d’extrême droite ».

Inquiet de l’état d’une société prise en tenaille entre la xénophobie et le fanatisme, mais refusant de « choisir entre la peste et le choléra », l’auteur n’a pas la plume soporifique du donneur de leçons égocentré. Il encourage plutôt à se réunir et créer des outils ; à ne plus se laisser intimider ; à s’enthousiasmer et à parier sur l’intelligence humaine, le pire n’étant jamais certain.

À l’asphyxie de la République par le racisme, le communautarisme et l’imposture d’une laïcité adjectivée, il convient, selon nous, d’opposer une pratique multiforme d’oxygénation laïque(1)Voir notre précédent article : https://www.gaucherepublicaine.org/respublica/pour-une-oxygenation-laique-durable/7395726.. De la bibliographie qui est proposée, on relèvera donc : MOLIÈRE, Le Tartuffe ou l’Imposteur, 1669, d’une brûlante actualité laïque.

Notes de bas de page