Adhésion de la Finlande et de la Suède à l’OTAN : la Baltique bientôt zone de guerre ?

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Le 14 avril dernier, la déclaration de l’ancien président russe et actuel numéro deux du Conseil de sécurité russe, Dimitri Medvedev, a été d’une clarté limpide : il a indiqué que la Russie renforcerait ses moyens militaires, notamment nucléaires, en mer Baltique et près de la Scandinavie si la Finlande et la Suède rejoignaient l’OTAN. « Être membre de l’OTAN ne peut renforcer leur sécurité nationale. De facto, [la Finlande et la Suède] seront la première ligne de l’OTAN », a-t-il poursuivi. Ainsi, la Baltique « mer de paix » se transforme progressivement en zone de tension. Pour comprendre la situation politique et militaire dans cette région, retenons un chiffre : 172 ! Soit en kilomètres la courte distance séparant Saint-Pétersbourg de la frontière finlandaise. C’est dire l’importance vitale du maintien d’Helsinki dans une sorte de neutralité pour éviter l’embrasement du golfe de Finlande.

La Baltique, berceau du capitalisme moderne

Comprendre la géographie de la Baltique, c’est comprendre les enjeux et la gravité de la situation européenne de 2022. Cette étendue d’eau très peu salée, car des fleuves d’eau douce impressionnants s’y déversent, n’a de mer que le nom. En fait, c’est plutôt un lac, une sorte de Méditerranée froide et sans tempêtes ! Comme sa cousine du sud, la mer Baltique relie les hommes plus qu’elle ne les sépare. Les échanges humains et commerciaux ont permis à cette étendue maritime avec la mer du Nord, son débouché naturel, d’être à l’origine du capitalisme moderne. Les villes hanséatiques formèrent une confédération très souple et efficace à la sortie du Moyen Âge. La coopération et la qualité entrepreneuriale des habitants du nord de l’Europe leur ont permis de supplanter l’hégémonie de la péninsule ibérique à partir de la fin du XVIe siècle. De Londres à Helsinki, en passant par Hambourg ou Rostock, un écosystème à la fois concurrentiel et coopératif permit à l’Europe de devenir maître du monde au XIXe siècle.

Pour en revenir à aujourd’hui, une tension guerrière dans la Baltique, cœur industriel et commercial du continent depuis cinq siècles, provoquerait la fin d’une période de paix de plus de 75 ans.

Golfe de Finlande, une des clés d’entrée et de sortie de la Russie

Seconde remarque géopolitique, la Baltique se termine à l’est par un cul-de-sac : le golfe de Finlande. C’est à son extrémité ultime que se niche Saint-Pétersbourg. La marine de Kronstadt, le port militaire de la capitale du nord, ne peut sortir du golfe que si la paix règne avec Helsinki. Par ailleurs, un blocus commercial maritime est toujours tactiquement possible et aurait pour conséquence de mettre quasiment à l’arrêt la production du bassin industriel de Saint-Pétersbourg, une catastrophe économique pour Moscou.

Voilà pourquoi la Finlande tient la clé d’une des portes d’entrée de la Russie. C’est pourquoi ce pays et la Suède ne sont pas sur le même plan sur le dossier d’adhésion à l’OTAN. Pour sa part, Stockholm devrait vraisemblablement suivre la décision d’Helsinki, la Suède restant prudemment un pas en arrière. L’histoire contemporaine le prouve : plus de 200 ans de paix pour la Suède, et trois guerres russo-finlandaises au XXe siècle…

L’origine de la « finlandisation »

Comme souvent, l’histoire éclaire sur l’enjeu stratégique du golfe de Finlande ou d’ailleurs. La dernière guerre à laquelle participa la Suède, il y a plus de deux siècles, fut justement sur ce sujet. Stockholm a perdu et a été obligé en 1809 de céder la Finlande, alors sous son autorité, à la Russie du tsar Alexandre Ier. Le pays fut traité avec égards par son nouveau protecteur : Grand-Duché très autonome, il est doté à la fin du XIXe d’une constitution et d’un parlement démocratiquement élu… y compris par les femmes. La Finlande devint le premier pays au monde où la social-démocratie obtint le pouvoir par des élections libres en 1916.

Mais la Révolution russe de 1917 déstabilisa le Grand-Duché où une révolution se déclencha début 1918 dans la foulée de l’Octobre rouge de la ville voisine de Petrograd. Une garde rouge sociale-démocrate s’affronta d’une part à une garde blanche organisée par les grands propriétaires terriens, mais surtout d’autre part aux troupes allemandes du Kaiser qui débarquèrent pour écraser l’insurrection. La répression fut terrible, des milliers de prisonniers de la garde rouge moururent de faim dans des camps au-delà du cercle polaire. Le contrôle du golfe de Finlande par l’Allemagne justifiait une terreur sans nom.

Pour sauver la révolution russe, Lénine et Trotski abandonnèrent les Finlandais à leur triste sort dans le traité de Brest-Litovsk en mars 1918. C’est pour récupérer le contrôle sur le golfe de Finlande que Staline engagea le fer à l’hiver 1939 contre ce pays comptant alors moins de 4 millions d’habitants. La résistance finnoise fut héroïque et la victoire russe fort limitée en termes de gains territoriaux et au prix d’énormes pertes humaines et matérielles subies par l’Armée rouge. Pour récupérer les terres perdues, la Finlande bascula l’année suivante du côté de l’Axe, et participa à l’offensive Barbarossa d’Hitler en juin 1941. Son armée a participé au siège de Leningrad pendant lequel plus de 2 millions d’habitants sont morts de faim.

Après la victoire russe de Stalingrad, la Finlande chercha à se dégager de son alliance avec les nazis… en jouant un subtil double jeu. Il faut dire que son armée ne coupa jamais, alors qu’elle le pouvait parfaitement, la route menant au port de Mourmansk, seul accès en eau libre pour les Russes par lequel passait l’approvisionnement de guerre américain. Ce jeu de balancier fut payant et le gouvernement d’Helsinki réussit à signer un traité de paix fin 1944 avec l’URSS au prix de pertes territoriales et d’un énorme dédommagement de guerre payé en dollars-or à Staline. Mais le pays conserva in extremis son indépendance au prix d’une totale neutralité préservant les intérêts de Moscou. Ce montage politico-stratégique devint célèbre sous le nom générique de « finlandisation » pendant la guerre froide ».

Vers « l’Otanisation » de la mer Baltique ?

Ce rapide retour sur les racines historiques des conflits entre l’empire russe, puis l’URSS, et la Finlande démontre la tension permanente sur ce bras de mer intérieure. Depuis le XVIIIe siècle, la guerre est la norme, la paix l’exception. Alors pourquoi l’OTAN cherche-t-elle à agréger la Finlande et la Suède à son dispositif, au risque d’apparaître comme belliqueuse, voire belliciste ? 

Ce rapide retour sur les racines historiques des conflits entre l’empire russe, puis l’URSS, et la Finlande démontre la tension permanente sur ce bras de mer intérieure. Depuis le XVIIIe siècle, la guerre est la norme, la paix l’exception.

Car l’adhésion de ces deux pays transformerait la mer Baltique et la mer du Nord en des espaces maritimes entièrement OTAN, sauf bien sûr la centaine de kilomètres de côtes autour de Saint-Pétersbourg, et l’oblast de Kaliningrad (anciennement Königsberg en Prusse orientale, aujourd’hui territoire russe totalement enclavé entre la Pologne et la Lituanie… une des régions les plus militarisées du monde !).

Manifestement, la stratégie défensive ne suffit plus au traité de l’Atlantique Nord. Car le dispositif de défense est déjà suffisant et parfaitement opérationnel en cas d’attaque éventuelle de la Russie de Poutine en mer Baltique ou en Scandinavie. La démonstration de cette réalité de capacité défensive est simple à faire : les manœuvres dénommées « OTAN Cold Response 2022 » dont le dernier exercice a réuni en mars dernier plus de 36 000 soldats en Norvège. La Suède et la Finlande y participent bien qu’elles ne soient pas membres de l’Alliance. 

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Cette « entente défensive » est sur les rails depuis plus d’un quart de siècle, exactement depuis que ces deux pays « neutres » ont rejoint, en 1994, le « Partenariat pour la paix », programme de coopération bilatérale avec l’OTAN. Depuis 2006, elles participent notamment aux manœuvres de « Cold Response ».

Un dispositif offensif jusqu’au Pôle pour évincer
la Russie

Nous devrions savoir courant juin prochain si l’adhésion de la Finlande est entérinée par l’OTAN. Unifier les pays de la Baltique et de la Scandinavie, c’est s’assurer aussi de la contribution financière régulière à l’OTAN d’une des zones les plus riches… De belles cotisations en hausse en perspective pour Washington

Ainsi, il ne s’agit plus d’une vision simplement défensive avec la perspective de l’intégration formelle de la Finlande et de la Suède, mais de la mise en place d’un dispositif offensif pérenne. Construire une alliance guerrière totalement intégrée dans la mer du Nord, la Baltique, la Scandinavie et le Grand Nord jusqu’au Pôle permettrait le contrôle des routes maritimes et la mise en place d’un bouclier aérien et anti-missiles tactique et stratégique assez hermétique au-dessus de la calotte glaciaire. De plus la Russie serait quasiment dans l’impossibilité d’exercer son contrôle militaire sur les zones maritimes qu’elle contrôle encore, comme par exemple la partie russe de l’île Svalbard (zone autour de la petite ville de Barentsburg, où la Russie est en droit par un traité datant de1920 d’exploiter une mine de charbon).(1)Cette île dont l’autre partie est norvégienne, aussi dénommée Spitzberg, est en eau libre, car réchauffée par le Gulf Stream. Elle commande avec l’Islande et le Groenland l’entrée de l’Atlantique Nord. Bref, la stratégie de l’OTAN dans le nord de l’Europe pourrait permettre à terme d’exclure totalement la marine russe de la Baltique, de la mer du Nord et de l’océan atlantique …tout simplement !

Nous devrions savoir courant juin prochain si l’adhésion de la Finlande est entérinée par l’OTAN. Unifier les pays de la Baltique et de la Scandinavie, c’est s’assurer aussi de la contribution financière régulière à l’OTAN d’une des zones les plus riches… De belles cotisations en hausse en perspective pour Washington. Comme disait Donald Trump avec sa délicatesse habituelle, « les Européens doivent payer, et payer très cher pour leur sécurité ! ».

Les conséquences d’un élargissement de l’OTAN

Dans le cas de figure de cet élargissement de l’Alliance atlantique, trois conséquences provisoires seraient à tirer.

  • Tout d’abord le fait que la Baltique devienne la Mare nostrum de l’OTAN engagerait définitivement l’Allemagne dans un rôle central et éventuellement offensif. Car depuis la confédération hanséatique de la fin du Moyen Âge, l’Allemagne est le pivot politique et souvent militaire de la Baltique. Déjà, la République fédérale est devenue depuis deux mois un des principaux fournisseurs d’armes – gratuites – à destination de l’armée ukrainienne. La base navale de Kiel pourrait se transformer en gendarme des routes maritimes des deux mers (Baltique et Nord), totalement couvertes par des Zones Économiques Exclusives (ZEE) appartenant à des pays membres de l’OTAN. Ainsi, un peu contrainte et forcée, l’Allemagne prendrait le leadership militaire sur terre et sur mer de l’Union européenne dirigée par sa compatriote Ursula von der Leyen.
  • Deuxième conséquence, l’adhésion des deux pays scandinaves à l’Alliance en juin prochain serait le stigmate d’une guerre de longue durée en Europe. Après deux mois de combats acharnés, aucune conférence de paix n’est à l’ordre du jour sur le conflit ukrainien. La fin du statu quo de trois quarts de siècle dans la Baltique est la preuve d’un basculement de l’histoire. Les zones de paix se transforment donc une à une en zones de guerre du nord au sud du vieux continent. Le Premier ministre britannique, Boris Johnson, semble par avance entériner cette perspective tragique en déclarant que la guerre en Ukraine devrait durer au minimum jusqu’à fin 2023. Une conférence de paix n’est décidément pas à l’ordre du jour.
  • Troisième et dernière conséquence, l’OTAN en avançant d’un pas en Scandinavie passe d’une position défensive à offensive. Bras armé de l’Occident, elle dévoile la volonté des pays de l’Atlantique Nord de « chercher le KO » définitif de Poutine, après son erreur initiale, aux conséquences humaines désastreuses, d’attaquer une Ukraine qui résiste. Le but sous-jacent devient d’enchaîner les coups de boutoir à l’est afin d’élargir le marché capitaliste à la Russie en faisant tomber son régime, mais aussi par effet de dominos, la Biélorussie et le Kazakhstan, bref d’étendre l’hégémonie américaine sur un sixième du globe.

Reste à savoir comment la Chine réagirait à cette nouvelle donne mondiale. Il serait suicidaire pour le Parti communiste chinois d’accepter la défaite finale de la Russie et le remplacement par un leader en phase avec l’OTAN d’un Poutine destitué. Ainsi, hélas, il existe une possibilité réelle de passer d’une guerre régionale européenne à une guerre mondiale. Car comme le dit le célèbre adage : on sait toujours comment une guerre commence, mais jamais comment elle finit !

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 Cette île dont l’autre partie est norvégienne, aussi dénommée Spitzberg, est en eau libre, car réchauffée par le Gulf Stream.