Comprendre l’Indopacifique pour comprendre le monde

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Sommet de l'ASEAN avec l'Australie en 2024 - Par Government of Indonesia — https://www.presidenri.go.id/foto/presiden-jokowi-hadiri-resepsi-ktt-khusus-asean-australia/, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=146210797

Comprendre le monde uniquement à partir des médias dominants occidentaux est impossible. L’Indopacifique comprend environ 5 des 8 milliards d’habitants qui peuplent la planète, soit plus de 60 %. Cette région possède ensuite le deuxième PIB nominal avec la Chine, le futur troisième, probablement en 2028 avec l’Inde quand elle aura dépassé l’Allemagne, et le futur cinquième avec le Japon. Les onze pays de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN avec l’Indonésie, le Vietnam, etc.) ont un PIB nominal supérieur à celui du Japon, avec une prévision de doublement du PIB nominal en dix ans. En termes de PIB, l’Indopacifique représente plus du tiers de la richesse mondiale.

 

Face à une Union européenne (UE) en début de stagflation, la dynamique du rattrapage économique asiatique sera importante, avec des taux de croissance de plus de 5 % dans certains pays. À partir de là, s’informer et débattre du développement de l’Indopacifique pour suivre l’évolution géopolitique du monde devient une nécessité.

L’Inde vient d’organiser un sommet mondial de l’IA

L’Inde fait partie des pays informatisés qui participent au développement mondial de l’intelligence artificielle (IA). Après le sommet mondial de Bletchley Park de 2023 en Grande-Bretagne, de Séoul en 2024, de Paris en 2025, ce fut le tour de New Delhi du 16 au 20 février 2026, avant Genève en 2027. Avec 600 000 participants, plus de 100 pays représentés, 22 chefs d’États ou de gouvernements présents, 300 exposants, ce premier sommet mondial dans le Sud global a été une réussite. Il s’est conclu sur une déclaration approuvée par 92 pays et organisations internationales, dont la Chine, la Russie, le Royaume-Uni, l’UE et les États-Unis (EU). Toutes les grandes firmes de la Tech étaient présentes.

L’Inde a alors précisé que sa capacité de calcul triplerait d’ici la fin 2026 pour atteindre 100 000 GPU(1)Un GPU est un composant électronique spécialisé dans le traitement des calculs à grande vitesse pour traiter des milliers d’opérations en parallèle.. Il est cependant à noter que la déclaration de New Delhi n’a pas intégré l’idée d’un organisme de surveillance de l’IA (comme pour l’énergie atomique ou l’interdiction des armes chimiques). La délégation étasunienne s’y est opposée. Un autre problème fut évoqué, celui de la croissance forte des centres de données qui demandent beaucoup d’énergie, mais aussi beaucoup d’eau, alors qu’une partie importante des Indiens souffre de stress hydrique.

Rôle croissant de l’Inde dans le concert des nations

Nous vivons la désintégration de la mondialisation néolibérale dirigée par les États-Unis. Néanmoins, nous n’assistons pas à l’émergence d’un monde multipolaire. Nous reprenons alors les positions de Sushovan Dhar, militant syndicaliste indien du Comité pour l’abolition des dettes illégitimes (CADTM), à savoir que nous vivons une réorganisation mondiale avec une rivalité interimpérialiste intensifiée. Et, de ce point de vue, Trump II n’est que l’accélérateur de Trump I. 

L’Inde devient un lieu potentiel pour la réorganisation des chaînes de valeur mondiales. Mais elle n’est qu’un État charnière qui profite de la rivalité interimpérialiste, car elle n’est ni soumise à l’Occident ni à la Chine. Elle passe des accords avec les EU (accords Quad et Aukus), avec la France, mais aussi avec la Russie, qui est devenue son principal fournisseur pétrolier, tout en vendant à l’Occident des produits pétroliers raffinés. Elle utilise la fragmentation systémique en avantage stratégique avec une faible autonomie par rapport au capital. De ce point de vue, le fait de se mouler dans le National capitalisme autoritaire (NaCA) lui permet de maintenir par la force une main-d’œuvre bon marché qui permet de faire fonctionner l’effet charnière dans un cadre capitaliste intégral. Assurant la stabilité du capital, l’Inde, par sa surface, peut se permettre des marges de manœuvre impensables pour des entités plus faibles. Il n’y aura donc pas de camp non aligné.

L’Inde, une source de main-d’œuvre jeune et une alternative à la Chine pour l’UE

Pour se faire respecter, l’Inde vient de mettre en action son troisième sous-marin lanceur de missile balistique. Mais elle reste très vulnérable sur le plan des fournitures énergétiques et ses « bonnes » relations avec l’Iran, l’Irak, les États-Unis, la Russie, l’Arabie saoudite, les États arabes unis sont difficiles à tenir. Elle est engagée dans une action de diversification énergétique, mais, pour le pétrole léger, l’Inde doit investir. Elle doit aussi augmenter ses réserves insuffisantes. Par ailleurs, elle est en retard concernant les renouvelables.

En outre, l’Inde a signé des accords bilatéraux avec les Émirats arabes unis, l’Australie, l’Association européenne de libre-échange. Le redémarrage des négociations pour un accord de libre-échange (ALE) entre l’Inde et l’UE est annoncé. Ce round a été provoqué par les actions d’augmentation des droits de douane de Trump II sur l’UE et l’Inde. En fait, l’Inde peut proposer aux Européens une main-d’œuvre jeune et nombreuse en plus d’un éventuel remplacement de la chaîne de valeur chinoise.

Intensification des luttes sociales en Inde

Malgré une croissance robuste, l’Inde traverse une période de tensions sociales intenses, marquée par une mobilisation historique. Le point d’orgue de cette année a été la grève générale du 12 février 2026, qui a vu quelques centaines de millions de personnes descendre dans la rue. Les revendications sont l’abrogation des codes du travail qui facilitent les licenciements et précarisent les salariés, un salaire minimum légal plus important, le refus de l’augmentation de la journée de travail et l’instauration d’une sécurité sociale. Les agriculteurs s’opposent également aux lois et accords avec les États-Unis et l’UE.

Depuis mars 2026, une vague de protestations « spontanées » secoue les ceintures industrielles du nord de l’Inde : des centaines de travailleurs et de militants syndicaux ont été arrêtés lors d’affrontements avec la police. Les syndicats ont appelé à une nouvelle journée d’action nationale, baptisée « Demands Day » et prévue pour le mardi 12 mai 2026, afin de protester contre la répression policière et d’exiger la libération des ouvriers détenus. Le gouvernement qualifie ces mouvements de « conspirations extérieures » ou de problèmes de « maintien de l’ordre », tandis que la Confédération syndicale internationale (CSI) soutient les grévistes en soulignant la déconnexion entre la croissance économique de l’Inde et la réalité sociale des travailleurs.

Comment la Chine vit avec Trump II ?

D’abord, la Chine a réussi à baisser en huit ans ses exportations vers les États-Unis de 7 %, pour arriver actuellement à 12 % au lieu de 19% auparavant. Elle a plus que compensé car elle a réorienté ses ventes vers l’UE, l’Asie du Sud-Est, l’Amérique latine et l’Afrique. En outre, elle a modifié les chaînes de valeur en délocalisant ses entreprises vers le Vietnam, la Malaisie et le Mexique. Son excédent 2025 (1 200 milliards de dollars) est en hausse de 20 %.

En revanche, elle a diminué ses achats au Venezuela, étant donné que Trump II a fait envoyer son pétrole dans les raffineries du Texas. La baisse est de 600 000 barils par jour à 40 000 aujourd’hui. Elle a cependant augmenté ses achats auprès de la Russie. La Chine est devenue le premier partenaire de l’Amérique du Sud dès 2015, tant en financements qu’en construction. Concernant les routes de la soie, la Chine a perdu Panama, mais a gagné la Colombie. Il en est de même pour l’Afrique, où la Chine est très présente. Par exemple, l’Éthiopie, nouveau BRICS+ en 2024, réalise la moitié de ses échanges avec la Chine.

Pour les Chinois, l’action de Trump II en Iran est surtout une action d’hostilité envers la Chine, en essayant de reproduire en Iran ce qui a été accompli au Venezuela. La Chine craint un encerclement énergétique organisé par les EU et se prépare, y compris à son exclusion des grandes institutions financières internationales, qui sont soumises aux EU. Mais elle a des « armes ». Elle vend 90 % des terres rares raffinées nécessaires à la Tech mondiale. Elle a participé à la baisse de la part du dollar dans les réserves mondiales, qui est passée de 65 à 57 % en dix ans. Elle a vendu une partie des bons du trésor américain qu’elle possédait. En fait, les économies des États-Unis et de la Chine sont tellement imbriquées l’une dans l’autre que le temps du départage lancé par la phase du National Capitalisme autoritaire (NaCA) sera long et difficile ! Si Xi et Trump se rencontrent prochainement à Pékin, ils auront des choses à se dire, chacun avec leurs « armes ».

La Chine en crise de surinvestissement

Alors que, dans le capitalisme européen, nous vivons une crise de sous-investissement, c’est l’inverse en Chine. Car, si on investit 100 euros de ressources pour produire plus de 100 euros en valeur, l’investissement est durable et positif. Si l’investissement produit moins en valeur, même en technologie avancée, c’est défavorable. Dans ce cas, l’écart entre le coût et la valeur est absorbé par la dette et les pertes capitalisées. C’est pourquoi, pour éviter le surinvestissement, il est préférable d’augmenter la consommation plutôt que de tenter de maintenir des niveaux trop élevés d’investissement et de croissance du PIB.

Lorsque l’investissement dépasse ce qui peut être économiquement absorbé, cet excédent se manifeste d’au moins trois façons. Premièrement, il entraîne un alourdissement de la dette, car les ressources affectées aux projets dépassent leur contribution à la valeur économique réelle. Deuxièmement, il conduit à des excédents commerciaux, la production excédentaire devant être exportée sous forme de surcroit d’impérialisme, même sans guerre. Et, troisièmement, comme il est financé en partie par des transferts provenant des ménages, il empêche la consommation d’augmenter.

C’est pourquoi, malgré des promesses répétées, Pékin n’a pas réussi à accélérer suffisamment la croissance de la consommation. En ce sens, l’alourdissement de la dette chinoise, ses déséquilibres extérieurs et la faiblesse de sa consommation intérieure ne sont pas en contradiction avec la qualité de ses infrastructures et de sa technologie : ce sont les conséquences directes du même processus sous-jacent. Nous avons déjà observé ce scénario à partir des années 60 en Union soviétique, des années 70 au Brésil et des années 80 au Japon. Les lois de l’économie sont implacables.

Un fait divers taïwano-eswatinien montre aussi la réalité du monde

Le Courrier de Taïwan, dans son édition du 5 mai 2026, nous relate un fait qui en dit long sur le monde. Peu de pays (le Vatican, le Guatemala, Belize, etc.) reconnaissent Taïwan, car ils reconnaissent la Chine. Lai Ching-te, président indépendantiste taïwanais, annonce le 2 mai : « Bonsoir, je suis arrivé chez notre allié, l’Eswatini ». Les peuples du monde, assommés par leurs médias dominants, ne savent même pas que l’Eswatini existe !

Petit pays d’Afrique australe de 1,2 million d’habitants, coincé entre le Mozambique et l’Afrique du Sud, il est exclu des accords préférentiels chinois. Les inégalités qui le traversent sont parmi les plus grandes du monde, avec un coefficient de Gini de 0,54(2)L’indice ou coefficient de Gini est un indicateur rapide pour déterminer le niveau d’égalité/d’inégalité au sein d’une population donnée.. Ce voyage fait suite à l’impossibilité du précédent, prévu le 21 avril dernier, due au refus de nombreux pays d’autoriser le survol de l’avion présidentiel taïwanais. Il a fallu que le roi d’Eswatini, Mswati III, envoie sa vice-première ministre à bord du jet privé du roi pour aller chercher le président Lai Ching-te. La petite histoire relate que ce dernier avion est un ancien appareil taïwanais.

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 Un GPU est un composant électronique spécialisé dans le traitement des calculs à grande vitesse pour traiter des milliers d’opérations en parallèle.
2 L’indice ou coefficient de Gini est un indicateur rapide pour déterminer le niveau d’égalité/d’inégalité au sein d’une population donnée.