Un résultat étriqué
Il a fallu veiller tard, le 30 octobre 2022, pour voir enfin en direct sur Globovision les courbes des résultats s’inverser. Grâce aux résultats tardifs du Nordeste, Lula l’emportait finalement à la présidentielle, mais avec seulement 1,8 % d’avance sur son adversaire malgré des sondages qui lui avaient pourtant promis une victoire très très confortable. Lula comprenait vite ce soir-là qu’avec un parlement où son parti, le PT, et ses proches alliés n’avaient que 81 députés sur 513, il serait difficile de gouverner à gauche.
Il opte donc pour un gouvernement très large, du PT à la droite la plus conservatrice. D’autant que le 8 janvier suivant, soit une semaine tout juste après sa prise de fonction, Bolsonaro tente un coup d’État. Le président battu dans les urnes, fasciné par son modèle nord-américain, reproduit ce que Trump avait tenté quelques années plus tôt avec la prise du Capitole.
La tentative échoue : Bolsonaro est condamné à 27 ans de prison, tout comme les proches acteurs de cette folie anti-système, maisses partisans utiliseront les quatre années du mandat de Lula pour consolider leur socle et glorifier le « Bolso-évangélico-Trumpisme ».
Ouverture à la Lula
Quatre années au cours desquelles Lula aura à cœurde replacer la démocratie au centre de la vie publique et d’équilibrer les pouvoirs (Sénat-Parlement-Tribunal suprême électoral). Le Brésil reprend sa place dans le concert des nations alors que Bolsonaro l’avait engagé dans le repli (comme Trump aux États-Unis lors de son premier mandat). On entend à nouveau le Brésil dans les organisations internationales (BRICS-Nations Unies-COB-Mercosur, etc), il refuse de s’engager dans le conflit Ukraine-Russie, confirme un engagement propalestinien. Elon Musk sera contraint de plier sa plateforme X aux lois brésiliennes et de payer une forte amende pour émettre à nouveau sur le territoire. Il s’en souviendra… Mais, avec Lula, le Brésil existe et se fait respecter.
Lula est aussi attendu en matière de politique intérieure, pour mettre fin à la destruction des aides aux plus défavorisés. La « bourse aux familles », et donc l’espoir pour tous de manger à sa faim, redevient une priorité gouvernementale. Mais c’est au prix de négociations sans fin avec le parlement (25 partis représentés) et le Sénat. Même bataille pour la réforme fiscale qui permet enfin de faire payer des impôts aux plus riches et exonère les plus défavorisés (jusqu’à quatre salaires minimums).
Au niveau économique, le retour des investisseurs étrangers permet de repositionner le pays parmi les cinq premières nations en la matière. Le chômage se maintient à 6 % en moyenne. Le Brésil signe plusieurs accords au sein du Mercosur – dont, en 2026, celui avec l’Union européenne, au plus grand bonheur du lobby agroalimentaire brésilien…
Sans tarder, Lula réactive les fonds, gelés par son prédécesseur, de lutte contre la déforestation et choisit d’organiser la COP 31 à Belém, au cœur de l’Amazonie.
La famille rapprochée
Pendant ce temps, la famille Bolsonaro et ses alliés politiques (qui font pourtant partie du gouvernement Lula) s’affairent. La courte défaite électorale et l’emprisonnement des émeutiers les ont galvanisés. Eduardo Bolsonaro (« Zéro 3 », comme le surnomme son père, qui numérote ainsi ses fils) s’occupe de l’international. Dès l’élection de Trump à la présidence, il se réfugie aux États-Unis pour y demander l’asile et plaide la cause de son père « injustement emprisonné » par un pouvoir « autoritaire et communiste ».
Michelle, l’épouse de l’ex-président, et Flavio (« Zéro 1 ») s’occupent du national. Évangéliste militante, très charismatique, Michelle se voit confier la coordination des femmes du Parti libéral (PL) : à elle de compenser la piètre image d’un Jair Bolsonaro aussi lourdaud que machiste. Flavio, lui, coordonne depuis le Sénat où il est élu les débats avec ses alliés au Parlement et entretient des liens étroits tant avec la milice que les milieux d’affaires ou les banques.
La famille a une bonne connaissance du pays et de ses contrepouvoirs. Cela fait plus de trente ans que Jair traine dans les allées de l’Assemblée, change de parti, raconte sa nostalgie de la dictature militaire. Même en prison, il sait qu’il peut compter sur des alliés fidèles pour continuer la bataille.
Aux premiers rangs desquels son dernier parti en date, le PL, mais aussi ceux qui ont accepté d’entrer au gouvernement. Tous servent à freiner Lula dans ses tentatives de mettre la barre à gauche, retardent le travail législatif, s’insurgent contre certains projets. Et, surtout, ils servent la cause de deux forces très importantes de la vie politique brésilienne. D’abord l’agroalimentaire (343 députés-50 sénateurs), mastodonte de l’économie nationale, très présente dans les régions, surtout du Sud (Parana, Santa Catarina, Rio Grande do Sul), du Sud-Est (São Paulo, Minas Gerais) et du Centre-Ouest (Mato Grosso, Goias, Mato Grosso do Sul), qui lui sont très favorables électoralement.
L’autre force, c’est celle que représentent les évangélistes, soit 60 % des établissements religieux du pays. En moyenne, une quinzaine d’églises évangéliques sont créées par jour et elles roulent toutes pour les Bolsonaro. La situation au Proche-Orient les galvanise : elles soutiennent à fond Netanyahou contre un Lula propalestinien.
La famille américaine
Dès son élection à la Maison-Blanche, le parrain de Mar-A-Lago a tenté de peser auprès de Lula et des juges brésiliens du Tribunal suprême électoral pour que Jair Bolsonaro, « un homme si bon », n’aille pas en prison. En vain. Trump tente ensuite les sanctions contre le président du Tribunal Suprême, le juge Alexandre de Moraes. Puis, il passe aux droits de douane qu’il impose au Brésil… Pendant qu’Eduardo « Zéro 3 » applaudit des deux mains depuis les États-Unis.Le secrétaire d’État Marco Rubio pilonne la diplomatie brésilienne, trop « Brics », trop Cuba, trop Chine, pas assez Israël… le visa de l’ambassadrice brésilienne n’est pas renouvelé.
Deux jours avant le premier tour du scrutin d’octobre, il fait fermer les consulats nord-américains au Brésil en « prévision d’événements dangereux » ! Musk, qui se souvient de sa petite mésaventure, suspend le compte X (ex-Twitter) de Lula, tandis que celui de Flavio bat son plein et que les influenceurs bolsonaristes appliquent à fond la méthode Bannon, qui consiste à déverser en continu « de la merde » sur l’adversaire.
La tuerie de Rio, premier tournant
Or, face à cela, les Brésiliens ne trouvent pas leur compte au niveau pouvoir d’achat : 80 % d’entre eux ont au moins un crédit en cours, à des taux élevés. Ce réel problème au quotidien devient un thème électoral essentiel. Il se joint à une autre préoccupation cruciale dans bon nombre de villes : la criminalité. Sur ce plan, c’est un véritable électrochoc qui secoue la région de Rio et avec elle l’ensemble du pays au mois d’octobre 2025, neuf mois avant le début de la campagne électorale officielle.
Le gouverneur de Rio d’alors, Claudio Castro, lance une opération de police contre l’organisation criminelle « Commando Vermelho » : des dizaines de policiers militaires encerclent la plus grande favela de Rio pour appréhender ceux qui s’y cachent parmi les habitants et y mènent trafics de drogues et d’armes. Les issues de la favela sont verrouillées et, après plusieurs heures de tirs nourris, on dénombre le bilan du massacre : plus de 130 morts, dont 4 policiers. L’opération, montée sans aucune concertation avec le gouvernement fédéral, a-t-elle servi à appréhender les trafiquants ? Pas vraiment, mais qu’importe : elle sert surtout à frapper les esprits. Dans une zone où les milices (pourtant d’extrême droite) agissent à leur guise, le message est clair : « votez pour nous si vous voulez qu’on vous débarrasse de la délinquance ». D’ailleurs, alors que le gouvernement condamne une opération sordide et non dépourvue de visées électorales, la population applaudit à 65 %.
Un autre dossier va profiter à Flavio Bolsonaro, qui, comme son père, joue la carte de l’antisystème. Le juge Moraes qui a jeté Jair Bolsonaro en prison apparait dans une affaire de corruption liée à la banque « Master », dont le dirigeant a été arrêté. Flavio a lui aussi profité des largesses du banquier, mais il réussit le tour de magie, grâce aux réseaux sociaux, de responsabiliser « le Système ». Une belle occasion pour lui de se venger de Moraes tout en le mettant dans le même sac que Lula. Tout cela dans un contexte où les deux plus hautes instances du pays, le Tribunal suprême fédéral et le Tribunal supérieur électoral, s’affrontent par juges interposés, entre ceux nommés par Bolsonaro et ceux nommés par Lula. Une catastrophe pour Lula, fervent partisan de l’État de droit, mais une formidable opportunité pour le bolsonarisme.
Premier tour : Bolsonaro l’emporte
Le soir du 4 octobre 2026, comme en 2022, les militants de gauche attendent fébrilement que la courbe de Lula repasse enfin en tête. Mais les votes du Nordeste n’y suffisent pas cette fois-là. Les sondeurs, contrairement aux marchés, se sont trompés : Flavio arrive en tête avec 1,81 % d’avance sur Lula. Dans les autres scrutins, les dégâts électoraux sont importants pour le président sortant : l’ami de toujours et compagnon du PT (Parti des Travailleurs), José Dirceu, inéligible un temps, tentait un retour à l’assemblée, il est battu ; Marina Silva, figure de l’écologie et de la défense de l’Amazonie, est battue ; Simone Tebet, arrivée en troisième position à l’élection présidentielle de 2022, puis ministre du gouvernement Lula, est battue. Au Sénat, le président du groupe PT est battu… Jusqu’au Nordeste, pourtant un bastion du PT, où Lula fait trois points de moins qu’en 2022.
Flavio voit la famille s’agrandir au Sénat avec l’arrivée de son frère Carlos (« Zéro 2 »), mais également de Michelle Bolsonaro, sans oublier le dernier des fils Bolsonaro, Renan, élu député, ainsi que le propre frère de l’ex-président, Renato. Le PL, désormais parti de la famille, remporte 121 sièges de députés (22 de plus qu’en 2022) ; il en remporte 28 au Sénat, où il sera majoritaire avec ses alliés (43 sur 81). Formidable victoire électorale pour la famille, pour son idéologie… et pour le Parrain de Mar-A-Lago !
Le 25 octobre 2026, second tour
Pourtant, au lendemain du premier tour, Lula dit : « Nous allons gagner » : et c’est ce qui se passe le 25 octobre ! Comment ? Lula allie l’expérience et la modernité. L’expérience, avec le vote, entre les deux tours, de la loi sur le temps de travail (deux jours de repos par semaine) et d’immenses mobilisations dans tout le pays. La modernité : avec la mise en place d’une « armée » de combattants sur les réseaux sociaux, 10 millions de jeunes mobilisés en trois semaines. Résultat sans appel au second tour : 51,80 % à 48,20 %. Incroyable Lula.
Sa victoire qui entre dans la légende.
