Chili, second tour des présidentielles : Dieu et Pinochet pour un nouveau mandat

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José Antonio Kast lors de la campagne présidentielle 2025 - Equipo Kast, CC BY 4.0 , via Wikimedia Commons

Un choix très polarisé s’offrait aux Chiliens pour le second tour de l’élection présidentielle : à gauche, Jeannette Jarra militante communiste ; à droite José Antonio Kast militant d’extrême droite de la première heure, fervent admirateur de Pinochet et de son action. Les résultats du premier tour laissaient peu d’espoir à Jarra de l‘emporter, elle a été battue comme prévu, mais avec une combativité et un enthousiasme qui aura permis à la gauche de retrouver sa dignité face à un ultra-conservateur passéiste, et désormais disciple de Trump. Un Trump qui vient de faire enlever par les forces spéciales « Delta », en pleine nuit, le président vénézuélien Maduro et son épouse. Nous traiterons le sujet dans le prochain numéro.

Jeannette Jarra à 41,8 %, malgré le handicap d’un président de gauche sortant qui a déçu

Au début de la campagne, il était clair qu’elle ne se retrouverait même pas au second tour de la présidentielle. C’est grâce à son talent qu’elle y est parvenue, sa force de conviction, son bilan comme ministre du Travail bien sûr, mais aussi sa joie de « vivre à gauche » qu’elle communique à tous ceux (et ils sont nombreux) déçus par le Président sortant, un Boric incapable de transformer un fort élan populaire en une nouvelle constitution et de porter le pays vers plus de justice. Boric disait qu’il aimait bien discuter avec Pepe Mujica, mais il aurait dû retenir cette idée du militant uruguayen : les seuls combats qui se perdent sont ceux que l’on ne mène pas. Or, Boric n’a pas mené le combat pour la nouvelle constitution, alors même que la volonté de millions de Chiliens l’appuyait et que l’extrême droite de Kast était encore au tapis.

L’échec de la nouvelle constitution(1)https://www.gaucherepublicaine.org/respublica-monde/respublica-amerique/chili-un-referendum-sur-la-constitution-rejetee-une-nouvelle-fois/7435082. a anéanti les espoirs de ceux qui avaient confiance en cette gauche rebelle, novatrice, ambitieuse. La défaite a suscité des rancœurs, des replis sur soi. Les militants et les sympathisants sont des êtres humains qui, pendant des jours et des nuits, peuvent se donner à fond pour tenter de changer les choses, d’élaborer un nouveau système de santé, un mécanisme pour la gratuité dans les universités, des tarifs plus abordables dans des transports publics plus décents. Mais comme il est difficile de remobiliser après une défaite ! Au Chili comme ailleurs.

Ceux qui se sont battus pour la nouvelle constitution n’étaient pas des professionnels de la politique ou du syndicalisme. Dans les manifestations, ils ont perdu des jours de travail et les fins de mois ont été difficiles. Ils se sont sentis abandonnés par le Président qu’ils avaient élu avec enthousiasme. Un Boric toujours au-dessus de la mêlée au lieu d’y plonger, et fidèle à lui-même quant au soir du second tour, alors que l’extrême droite liée à Pinochet était déjà aux portes du pouvoir, il déclarait : « que le meilleur gagne ! ».

Jeannette Jarra aura porté, elle, haut et fort le militantisme. Elle a montré de quoi une femme de sa trempe était capable, et confirmé, s’il le fallait, que les femmes jouent une belle partition au plus haut niveau sur le sous-continent, comme l’ont déjà démontré Sheinbaum au Mexique, Castro au Honduras ou Roussef en son temps au Brésil.

Trois candidats d’extrême-droite héritiers de Pinochet

Ils étaient trois dans la campagne à représenter l’extrême droite, tous héritiers de Pinochet, tous arque-boutés contre les étrangers, tous obsédés par la « sécurité » à longueur de discours, tous unis « contre le communisme » en un doux refrain qui leur tenait lieu de programme. L’addition des scores des trois candidats au premier tour portait de façon mathématique l’un d’eux en tête du second tour.

Celui qui l’emporte (José Antonio Kast, à 58,2 %) est d’extrême-droite depuis toujours. Il sait, lui, d’où il vient. Sa famille n’est pas arrivée en Amérique latine comme d’autres pour fuir le nazisme, mais pour s’y réfugier après l’avoir servi. C’est vrai qu’on ne choisit pas sa famille, mais on n’est pas obligé d’épouser toutes ses idées et ses convictions, et même son militantisme. Kast s’est engagé très tôt pour Pinochet. En 1988, encore étudiant à l’université, il passe déjà dans les médias pour dire « oui » au plébiscite du Général. Il ne quittera jamais le chemin du conservatisme : père de neuf enfants, il présentera sa femme au curé pour la convaincre de ne pas utiliser de moyens contraceptifs (à la proposition de l’abstinence, Madame applaudit…). Bien évidemment, il s’oppose à l’avortement, quelle que soit l’origine de la grossesse, au mariage pour tous… bref contre tout ce qui pourrait apparaître dans le sens d’un progrès social. Et il pense gracier Miguel Krassnoff, condamné à la perpète pour ses crimes commis durant la dictature.

Convaincu d’être dans le vrai, Kast affirme que Pinochet aurait voté pour lui et s’en remet à Dieu, puisque, sans lui, « rien ne serait possible ». En plus de ses deux idoles, il a des amis, et quels amis ! L’Argentin Milei, qui l’a rencontré dès le lendemain de la victoire, le Salvadorien Bukele, dont il apprécie « la vision de la sécurité », le Secrétaire d’État Rubio, toujours prompt à « chasser le communiste ».

Que va-t-il se passer à partir du 11 mars, date de la prise de fonctions de Kast ? 

Au Chili 

Il ne manque que deux députés à Kast pour avoir la majorité absolue à l’Assemblée nationale. Il ne devrait donc pas avoir trop de problèmes de ce côté-là et il bénéficiera d’un appui certain des États-Unis.

La gauche, qui a fait preuve d’unité durant la campagne, devra obligatoirement essayer de la maintenir et de préserver l’élan porté par sa très bonne candidate pour espérer regagner le terrain perdu par un Boric incapable d’incarner la gauche. Car demeure la crainte d’une la division après la défaite…

Au niveau régional

Le sous-continent passe peu à peu au brun. Le rouge sera encore de mise en Uruguay, tandis que le Brésil et la Colombie connaitront de nouvelles élections présidentielles à haut risque. D’autant que le parrain de Mar-a-Lago, Donald Trump, compte bien intervenir comme il en a pris l’habitude. Il a déjà posé ses pattes en Colombie, à qui il reproche de « produire trop de cocaïne » et qu’il verrait bien retomber dans l’escarcelle de la droite. Lula est pour l’instant « son ami », mais il risque de l’être de moins en moins et de devenir de plus en plus « communiste » au fur et à mesure que se rapprochera l’échéance présidentielle.

Au Venezuela, le Parrain a déjà lancé ses bateaux de guerre et des bataillons prêts à intervenir. Il se contente pour l’instant de détruire toutes les embarcations suspectées de transport de cocaïne, arraisonne les pétroliers et organise un blocus naval, mais la pression augmente de jour en jour.

Quels autres enseignements tirer plus largement de cette élection, à la suite des quelques autres qui viennent de se dérouler sur le sous-continent ?

L’heure du bouc émissaire 

« Valeur » refuge de l’extrême droite, la peur du « communisme » fonctionne toujours bien, mais, comme en Europe, la crainte de l’étranger est à la mode en Amérique latine. L’étranger, c’est-à-dire l’immigré : au début du XXe siècle aux États-Unis, les Irlandais ou les Italiens ; en Europe, la communauté juive (à tel point qu’aujourd’hui encore, on peut être assassiné parce que juif, la propagande a la vie dure). À l’heure actuelle, c’est encore l’immigré qui joue le bouc émissaire et, au Chili, c’est le Vénézuélien. À cette peur vient s’emboîter le dossier sécuritaire, puisqu’il est forcément de la responsabilité de l’immigré, et voilà le cocktail gagnant pour une élection. Des sondages partisans vous disent ce qu’il faut penser ; les radios et les chaînes d’information en ligne vous ouvrent les yeux, et les réseaux sociaux relayent à grande vitesse cette « réalité » imaginée puis théorisée.

La liberté 

L’extrême droite avance aussi au nom de la « liberté ». Quelle belle idée que la liberté, qui pourrait être contre ? Les défenseurs des dictatures chilienne, argentine ou brésilienne la brandissent sans la moindre vergogne, car cela ne les empêche pas de célébrer les tortionnaires qui en ont privé le sous-continent pendant des années. La fascination des libertariens arrive jusqu’en Europe : on a vu le fils Sarkozy rendre visite à Javier Milei et s’extasier devant cet homme d’État dont l’Europe avait besoin !

L’Église 

L’extrême droite et la droite conservatrice s’y sont toujours appuyées en Amérique latine. Les catholiques ayant eu l’air de sombrer parfois dans le « communisme », les évangélistes ont pris le relais et sont bec et ongles dans les combats contre l’avortement ou le mariage pour tous. Ils quadrillent les quartiers comme la gauche le faisait à l’époque, et proposent leur aide 24h sur 24h à ceux qui ont besoin d’un toit, d’un repas, d’une protection… Avec les forces de l’ordre souvent acquises à la droite, ce sont les seuls à constamment occuper le terrain. Les permanences politiques de la gauche ont disparu, mais il y a toujours une église évangélique qui ouvre sa porte.

L’ingérence des États-Unis 

L’arrivée de Trump au pouvoir marque un tournant, lui qui intervient désormais dans tous les pays où il peut faire la différence, comme en Bolivie, en Argentine, au Honduras dernièrement… ou en Europe. Il s’appuie sur tous les médias et les supports contre la gauche dans tous ses états et au nom de cette « liberté » réinventée.

Pour terminer, l’impression de Luiz (qui intervient pour nous régulièrement sur le Chili)

« Jeannette Jarra a bien représenté une gauche proche des gens, ce que Boric, souvent jugé distant et prétentieux, n’a pas su faire. Mais la victoire de Kast n’est pas celle d’un pays qui vote pour Pinochet ou ses valeurs. Le Chili est un pays démocratique et nous sommes suffisamment organisés pour nous élever s’il le fallait contre tout retour vers le passé. Je ne suis pas angélique, je sais que l’on ne fera pas de cadeau aux gens comme moi ni à tous ceux qui se sont organisés à l’époque.

Mais, au-delà de ça, ce qui anime les Chiliens, comme ailleurs, c’est d’avoir un travail, un système de santé, une éducation pour leurs enfants. Tout ce que Boric aurait pu faire et n’a pas fait. Certes, la région (et le monde en général) vit une conversion vers la droite et l’extrême droite, mais il n’empêche que, quand on livre une bataille politique, il ne faut pas sans cesse accuser l’adversaire, mais se poser les vraies questions. Par exemple, qu’est-ce qui n’a pas fonctionné en Bolivie ? Qu’est-ce qui fait que le Venezuela, Cuba ou le Nicaragua font aujourd‘hui figure de repoussoirs ? La gauche doit aussi s’interroger sur sa trajectoire, ses programmes et son rapport aux gens et à leur niveau de vie. Les discours doivent se traduire en actes. Le but, c’est que les plus défavorisés vivent mieux. Or, on a le sentiment pour l’instant que ce sont les plus nantis qui profitent le plus de la situation un peu partout dans le monde… ».