• Catégorie de la publication :AccueilEurope

29 novembre 2026 : élections générales anticipées en Espagne

Vous consultez actuellement 29 novembre 2026 : élections générales anticipées en Espagne

Le 29 novembre prochain – à la suite de la dissolution de leur Parlement national (les Cortès générales) – les Espagnols se rendront aux urnes pour élire de manière anticipée, pour la troisième fois consécutive en l’espace de sept ans, leurs députés et leurs sénateurs.

Les Cortès générales sont constituées du Congrès des députés et du Sénat

Le Congrès est composé de 350 députés élus selon un scrutin proportionnel à un tour utilisant le système d’Hondt, à savoir un dispositif électoral progressif favorisant les listes arrivées en tête. Les circonscriptions électorales sont les 50 provinces (l’équivalent des départements en France) auxquelles il faut ajouter Ceuta et Melilla (cités espagnoles enclavées en Afrique du Nord).

Le Sénat est constitué de 209 sénateurs élus au suffrage universel direct par les provinces selon un scrutin à un tour également, auxquels sont ajoutés jusqu’à 58 sénateurs désignés par les parlements des 17 communautés autonomes que compte le pays, soit 267 sénateurs.

Les deux chambres disposent des mêmes prérogatives parlementaires : élaboration de la loi, vote du budget de l’État central, contrôle du gouvernement, constitution de commissions d’enquête. Le Sénat dispose par ailleurs de pouvoirs spécifiques en matière de désignation d’une partie du personnel des juridictions supérieures (tribunal constitutionnel, Conseil supérieur du pouvoir judiciaire, Cour des comptes) et du défenseur du peuple (l’équivalent du défenseur des droits en France). Le Sénat est le garant des territoires. Il est largement conservateur. Le Congrès des députés en cas de désaccord ou de conflit a le dernier mot. C’est au sein du Congrès des députés qu’est désigné le chef de l’exécutif espagnol. C’est donc cette assemblée qui est politiquement la plus importante.

Élections convoquées à la suite de revers subis par la coalition au pouvoir jusqu’ici

Bien que jouissant d’une importante cote de popularité à l’international, et malgré de nombreux succès en politique intérieure, Pedro Sanchez, chef du gouvernement sortant, a été contraint de dissoudre les Cortès générales issues des élections de 2023 à la suite de revers importants récemment subis(1)https://www.gaucherepublicaine.org/respublica-monde/respublica-europe/pedro-sanchez-a-t-il-encore-un-avenir-en-espagne-partie-1/7441025.. Ces revers sont :

  • les reculs conséquents subis par le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) – principale organisation de la coalition au pouvoir – lors des élections régionales en Extrémadure, en Aragon en 2025 et en Andalousie au cours du premier semestre 2026, malgré l’implication personnelle du chef du gouvernement dans les campagnes correspondantes ;
  • la crise de Ceuta, enclave espagnole en Afrique du Nord, provoquée les 30 et 31 juillet derniers par un afflux massif et inattendu de migrants clandestins venus du Maroc (aux alentours de 50 000 selon le ministère espagnol de l’Intérieur), mettant en cause à la fois les autorités marocaines et la crédibilité du pouvoir accusé de n’avoir pas su garantir l’intangibilité des frontières du pays et de n’avoir rien anticipé, alors qu’il aurait su ;
  • le rejet par l’opposition de droite (PP) et d’ultradroite (Vox) du Pacte d’État, attendu par la société civile et les scientifiques, proposé par le gouvernement (à l’instar de ce qui avait été fait en leur temps dans d’autres domaines par deux chefs de gouvernement de droite, José Maria Aznar et Mariano Rajoy) pour faire face à l’urgence climatique provoquée par les canicules estivales plus fortes que dans le passé et les mégafeux dont l’Espagne a été le théâtre en 2025 et 2026.

Ces évènements sont venus porter un coup à la crédibilité de Pedro Sanchez, déjà mis à mal par les accusations de corruption visant son entourage, notamment sa compagne et son frère.

La crise du logement en Espagne

Mais ce qui a été l’évènement de trop est l’expulsion de son domicile madrilène de Mari Carmen Abascal, personne âgée de 87 ans (décédée depuis), intervenue le 23 septembre 2026.

L’émoi suscité par le sort de cette personne, relayé par les réseaux sociaux, a été à l’origine de manifestations spontanées largement suivies, accompagnées de nombreuses occupations permanentes de l’espace public partout en Espagne : Barcelone, Alméria, Grenade, Malaga, Bilbao, Santander, Oviedo, en Galice, aux Canaries et dans les Baléares.

C’est Madrid, cependant, la capitale de l’Espagne, qui est demeurée le cœur névralgique de la révolte avec des manifestations monstres réunissant entre 70 000 et 500 000 personnes, et la constitution de collectifs de locataires en colère installant des campements de protestation au cœur de la ville « la Puerta del Sol », comme aux belles heures du mouvement des indignés de 2015, période au cours de laquelle l’Espagne s’était retrouvée en situation quasi insurrectionnelle.

L’expulsion de Mari Carmen (comme on la désigne désormais en Espagne) et les troubles qui ont suivi sont révélateurs de la tension existant au sein de la population espagnole qui n’arrive plus à se loger correctement et dont la charge financière entame de manière disproportionnée son pouvoir d’achat.

En effet, d’après la Banque d’Espagne, le pays subit une pénurie structurelle de 750 000 logements s’accompagnant d’une flambée historique des loyers de l’ordre de 12,2 %, voire de 12,8 %. En moyenne, près de la moitié du salaire brut d’un citoyen de la classe intermédiaire est absorbée par son loyer. La pression locative est forte partout dans le pays, et plus encore dans les villes côtières en raison de l’afflux touristique. À noter que la propriété immobilière en Espagne est en grande partie entre les mains de « fonds vautours », dont l’objectif est de rentabiliser au maximum leurs actifs.

C’est dans ce contexte qu’a eu lieu le rejet au Congrès des députés, le 2 octobre dernier, de décrets-lois censés résoudre la crise du logement. Ce rejet, à l’instigation du PP et de Vox, a vu JUNTS (droite nationaliste catalane qui, jusque-là, soutenait la coalition gouvernementale) s’y associer. Pedro Sanchez, qui jouissait jusqu’ici d’une base parlementaire de 180 députés – donc 4 sièges de plus que les 176 requis pour bénéficier de la majorité – s’est retrouvé, avec les 7 voix de JUNTS en moins, à la tête d’un gouvernement minoritaire. Il ne pouvait dès lors qu’annoncer la dissolution du Parlement et la convocation d’élections législatives anticipées, dont la date retenue est le 29 novembre prochain.

Pedro Sanchez, qui brigue un nouveau mandat, cherche à s’appuyer sur la dynamique enclenchée par les mobilisations autour du logement. Dans son allocution, il a demandé au peuple espagnol de lui donner les moyens de conduire une politique lui permettant de corriger les injustices et les inégalités que connaît la population. Dans sa communication actuelle, il indique en particulier vouloir lutter contre les fonds vautours.

Jeu politique plus compliqué qu’au lendemain des élections générales de 2023

Néanmoins, le jeu politique généré par la dissolution d’octobre 2026 s’avère plus compliqué que celui issu des élections générales de 2023. En effet, en 2023, Pedro Sanchez et la coalition de gauche menée par le PSOE s’étaient maintenus au pouvoir à une faible majorité grâce à l’appoint apporté par les formations nationalistes basques et catalanes présentes au Congrès des députés.

Or, à ce stade, l’attitude qu’adopteront les formations nationalistes basques – le « Parti nationaliste basque » (PNV) et « Réunir le Pays basque » (EH BILDU) – qui avaient soutenu le gouvernement jusqu’ici, demeure une inconnue. Quant aux partis nationalistes catalans, JUNTS s’étant désolidarisée de l’action gouvernementale, comme on l’a vu, il y a peu à espérer qu’une alliance se concrétise à nouveau au lendemain du 29 novembre prochain.

Reste l’autre parti nationaliste, mais de gauche, « Esquerra republicana de Catalunya » (ERC), qui s’est récemment allié à « Podemos », formation politique nationale héritière du mouvement des Indignés (mouvement 15-M) de 2015 très critique à l’égard de Pedro Sanchez, qui cherche aussi à capitaliser sur la crise du logement. Quelle attitude ERC et Podemos adopteront-ils après le 29 novembre prochain ? Tout dépendra du résultat que leur alliance fera dans les urnes. En tout état de cause, compte tenu des prises de position de leurs dirigeants, celle-ci se définit comme une opposition de gauche à l’hégémonie du PSOE.

Une autre coalition de gauche s’est constituée dans le sillage de la dissolution d’octobre dernier, coalition qui entend ravir le leadership au PSOE.

Il s’agit de « Frente amplio » (« Front large »),coalition menée par Ada Calau, l’actuelle maire de Barcelone, composée de formations d’envergure nationale telles le mouvement « Sumar » et « Izquierda unida », mais aussi d’une kyrielle de groupements régionalistes madrilène (Mas Madrid), catalan non séparatiste (Catalunya en Comù), aragonais (Chunta aragonista), asturien (Isquierda asturiana), basque (Recortes cero Batzarre), andalous (Iniciativa del pueblo andaluz), voire le parti vert espagnol (Verde equo) disposant d’implantations locales. Les diverses composantes de cette coalition partagent les mêmes orientations idéologiques : progressisme, démocratie, féminisme, écosocialisme, fédéralisme, républicanisme, antilibéralisme.     

Mais là ne s’arrête pas la difficulté.  

L’opposition de droite, constituée par le « Partido Popular » (PP) – héritier du franquisme – et Vox – ultra droite – qui dirige ensemble un certain nombre de Communautés autonomes, ne fait pas mystère de sa volonté de constituer la prochaine coalition gouvernementale espagnole. Elle compte à cette fin exploiter non seulement tous les déboires que subit le chef de l’actuel gouvernement, mais aussi faire campagne sur le thème de l’insécurité associé à celui de l’immigration. Ces deux thèmes sont alimentés par la crise migratoire de Ceuta et la volonté de Pedro Sanchez de régulariser 500 000 étrangers sans-papiers. Une partie importante de l’électorat espagnol est sensible à cette thématique migratoire, synonyme pour elle de délinquance.

À ces chevaux de bataille est venu se surajouter récemment le déraillement, le 28 octobre dernier, à Urda, près de Tolède, sur la ligne Madrid-Séville, d’un train à grande vitesse causant 69 morts et 108 blessés. Ce déraillement intervient 9 mois après l’incident ferroviaire survenu sur la même ligne, à Adamuz (Andalousie), qui avait fait 46 morts et 150 blessés. Si la piste de l’erreur humaine est actuellement privilégiée, la plupart des commentateurs mettent en avant la vétusté des voies et des équipements de signalisation à la charge de l’État central. Le PP et Vox n’ont pas manqué de stigmatiser la gestion du gouvernement sortant.

Quelle sera la situation politique en Espagne au lendemain de ces élections ?

Pedro Sanchez et le PSOE parviendront-ils à prendre le dessus ? Rien n’est moins sûr, d’autant qu’au cours de la dernière période, à l’offensive du PP et de Vox, sont venues s’additionner les critiques de gauche. Celles-ci lui reprochent d’être trop dans le discours et la communication et de ne rien faire pour s’opposer concrètement aux géants de l’énergie, aux grands propriétaires immobiliers, aux spéculateurs, aux ultrariches.

En outre, rien n’a été fait pour s’opposer aux expulsions immobilières pour impayés et ceux qui s’y sont opposés, comme du temps du mouvement M-15, sont allés dormir en prison. En d’autres termes, les reproches qui lui sont faits sont de brasser du vent, de ne rien faire pour les gens ordinaires, de ne pas s’attaquer aux problèmes réels, aux oligarchies financières et aux dérives ultralibérales, et de ne pas s’en donner les moyens. La raison de la désaffection de l’électorat populaire vis-à-vis de la gauche est certainement là, en Espagne comme ailleurs.

Il n’est pas certain cependant que l’actuel contexte politique profite au PP et à Vox en raison de leur passivité face à la crise du logement (ces deux partis ayant voté contre les mesures proposées par Pedro Sanchez pour y remédier), mais aussi parce que le gouvernement de droite de Mariano Rajoy, qui précéda celui de Pedro Sanchez, est également responsable de la vétusté des équipements ferroviaires espagnols, ce qui amoindrit la critique de la droite dans la survenance des deux catastrophes ferroviaires récentes.

La situation sera-t-elle propice à « Frente amplio » ?  Le fait que sa direction soit principalement constituée de femmes, que ses orientations idéologiques soient au diapason des aspirations des classes moyennes espagnoles, que cette coalition s’appuie sur des formations régionales reconnues localement, peut jouer en sa faveur.

Quelle Espagne sortira de ce scrutin ? La question de la République pourrait être posée ainsi que la transformation du pays en un État fédéral. Si tel était le cas, ce serait tout l’édifice institutionnel de la transition démocratique de 1975 qui se verrait ruiné, et avec lui, les survivances du franquisme demeurées tapies dans l’ombre de la monarchie. Les formations nationalistes séparatistes, telles JUNTS ou ERC, chercheront-elles à tirer avantage de la situation pour atteindre leur objectif : l’indépendance de la Catalogne ? Quel serait alors le rôle de l’armée, garante, aux termes de l’actuelle constitution espagnole, de l’unité territoriale du pays ?

Autant de questions pour un avenir incertain.