Le précédent des élections générales anticipées de 2023
Déjà en 2023, afin de répondre aux mauvais résultats obtenus lors des élections municipales et régionales par les formations politiques au pouvoir depuis 2019 (PSOE et Unidas Podemos à laquelle succéda SUMAR), Pedro Sanchez provoqua de nouvelles élections qui se déroulèrent le 23 juillet de la même année.
Alors que les instituts de sondages prédisaient aux formations gouvernementales une chute certaine dans les urnes, face à la droite incarnée par le Partido Popular (PP) et à l’ultra droite représentée par Vox, le résultat dans les urnes fut tout autre, mais tout aussi incertain.
Ainsi, alors que le Congrès des députés est composé de 350 sièges avec une majorité absolue acquise à compter de 176 députés, le Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE) et son allié SUMAR (coalition représentant la Gauche radicale regroupant une vingtaine de partis nationaux et régionaux) n’obtinrent respectivement que 121 et 31 sièges (le PSOE gagnant un siège par rapport aux précédentes élections générales de 2019, SUMAR en perdant 4), soit en totalité 152 sièges, c’est-à-dire très loin de la majorité requise pour pouvoir gouverner.
En revanche, la droite représentée par le Partido Popular (PP) et l’ultra-droite par Vox n’obtinrent respectivement que 137 et 33 sièges (le PP enregistrant un gain de 48 sièges par rapport à 2019, Vox accusant inversement une perte de 19 sièges), mais sans pouvoir atteindre ensemble la majorité des 176 sièges requis pour être en mesure d’accéder au pouvoir.
La solution vint de l’alliance conclue entre les partis de gauche au pouvoir et les formations nationalistes catalanes « Ensemble pour la Catalogne » (JUNTS), « Gauche Républicaine de Catalogne » (ERC), totalisant 14 sièges, et basques « Parti Nationaliste Basque » (PNV), « Réunir le Pays basque » (EH BILDU) additionnant aussi 14 sièges, soit ensemble 28 sièges. Cette solution permit à Pedro Sanchez de se maintenir au pouvoir avec une majorité au Congrès des députés de 180 sièges.
Fragilités de la coalition gouvernementale issue des élections de 2023
Cette majorité, supérieure de 4 sièges à la majorité requise de 176, devenait néanmoins une majorité fragile, mettant le nouveau gouvernement de gauche sous la pression permanente de JUNTS, la droite catalane de Carles Puigdemont, en exil en Belgique jusqu’à récemment — car sous la menace d’une condamnation d’incarcération pour subversion — depuis la tentative de référendum d’autodétermination avortée d’octobre 2017.
À cette fragilité vint s’ajouter celle provoquée par Podemos, fort de 5 députés, élus sous l’étiquette SUMAR, qui, bien qu’ayant voté l’investiture de Pedro Sanchez, ne se considéra jamais comme membre de la coalition gouvernementale. En effet, cette formation issue en 2015 du mouvement 15-M (les « Indignés » de la « Puerta del Sol » à Madrid) n’a cessé de multiplier critiques et avertissements à l’endroit du chef du gouvernement. Au Congrès des députés, son positionnement fut ambigu. Tantôt il soutint sous condition, tantôt il s’abstint, ou encore, il rejeta les textes à l’ordre du jour présentés au Congrès des députés par la coalition au pouvoir.
Les revers enregistrés par Pedro Sanchez
Le contexte politique espagnol devint ainsi des plus complexes. Le gouvernement de Pedro Sanchez ne put faire voter aucun budget. Aux incertitudes gouvernementales issues des élections générales de 2023, vint s’agréger une série de revers importants, tels que :
- le coup porté à sa crédibilité par les accusations de corruption visant son entourage, notamment sa compagne et son frère ;
- les reculs conséquents subis par le PSOE lors des élections régionales en Extrémadure, en Aragon en 2025 et en Andalousie au cours du premier semestre 2026, malgré son implication personnelle dans les campagnes correspondantes aux côtés des socialistes de chacune de ces trois communautés autonomes ;
- la crise de Ceuta, provoquée au cours des journées des 30 et 31 juillet derniers par un afflux massif et inattendu de migrants clandestins venus du Maroc (aux alentours de 50 000 selon le ministère espagnol de l’Intérieur) dans cette enclave espagnole située en Afrique du Nord, mettant en cause à la fois les autorités marocaines et la crédibilité du chef du gouvernement accusé de n’avoir pas su garantir l’intangibilité des frontières du pays et de n’avoir rien anticipé alors qu’il aurait su ;
- le rejet par l’opposition de droite et d’ultra droite (PP et Vox) du Pacte d’État, attendu par la société civile et les scientifiques, proposé par le gouvernement (à l’instar de ce qui avait été fait en leur temps dans d’autres domaines par deux chefs de gouvernement de droite, José Maria Aznar et Mariano Rajoy) pour faire face à l’urgence climatique provoquée par les canicules estivales plus fortes que dans le passé et les méga eux dont l’Espagne a été le théâtre en 2025 et 2026.
Des succès cependant sur le plan économique
Les différents gouvernements présidés par Pedro Sanchez ont néanmoins engrangé depuis 2019 (année de son arrivée au pouvoir) des avancées indéniables : revalorisation du salaire minimum, limitation du recours aux contrats précaires, création d’un congé menstruel, égalisation de la durée de congés de maternité et de paternité, augmentation des dépenses sociales et des investissements publics, réduction du déficit budgétaire. La prévision de croissance espagnole pour 2026 est de 2,6 %, un des plus importants de l’Union européenne. La majorité des experts considère que l’Espagne affiche une santé remarquable et surpasse la moyenne de la zone euro. Ces experts s’accordent à parler de « miracle espagnol » lorsqu’ils évoquent l’activité économique espagnole.
Pourquoi, dès lors, une telle défiance de l’électorat espagnol à l’égard des gouvernements de gauche en Espagne depuis sept ans ?
Les critiques à la gauche de Pedro Sanchez lui reprochent d’être trop dans le discours et la communication, mais de ne rien faire pour s’opposer concrètement aux géants de l’énergie, aux grands propriétaires immobiliers, aux spéculateurs, aux ultrariches. En outre, rien n’est fait pour s’opposer aux expulsions immobilières pour impayés, et ceux qui s’y opposent, comme du temps du mouvement M-15, vont dormir en prison. En d’autres termes, les reproches qui lui sont faits sont de brasser du vent, de ne rien faire pour les gens ordinaires, de ne pas s’attaquer aux problèmes réels, aux oligarchies financières et aux dérives ultralibérales, et de ne pas s’en donner les moyens. La raison de la désaffection de l’électorat populaire est certainement là, en Espagne comme ailleurs.
Cette désaffection peut se vérifier dans les reculs électoraux subis lors des scrutins régionaux précédemment cités, mais aussi à l’occasion des élections régionales intervenues entre 2019 et les élections générales de 2023, notamment au sein des communautés autonomes de Murcie et de Valence.
