Que s’est-il passé ? Des concessions sur le dos des Kurdes
Le 21 décembre 2025, Damas avait proposé aux négociateurs kurdes un texte officiel de compromis. Le 4 janvier 2026, se tient à Damas une réunion sous supervision étatsunienne et française. Le texte était prêt à être signé. Alors, Assad Cheibani, le ministre des Affaires étrangères, quitte la salle après avoir reçu une note. À son retour, il suspend la signature.
Les 5 et 6 janvier se tient à Paris une réunion entre Israël et des responsables de Damas, sous supervision étatsunienne. Le but : trouver un accord entre Israël et la Turquie concernant la Syrie. Damas (avec la Turquie derrière) fait des concessions majeures : l’abandon du plateau du Golan à Israël et, sans le dire avec autant de mots, Damas laisse de facto à Israël le contrôle du sud-ouest de la Syrie, la région druze. Au même moment, l’armée de Damas entame son opération vers le nord, Alep et ensuite vers l’est : Tabka, Raqqa et Deir Ezzor. Cet accord est passé sous silence absolu, mais a été déterminant pour la suite des événements.
Trahison des États-Unis et retournement des tribus arabes
Le 6 janvier commence alors l’offensif de l’armée syrienne à Alep, qui ne s’arrête que devant les portes de Hasaké, dans le nord-est de la Syrie. La volte-face des tribus arabes et des Arabes au sein des FDS est immédiate. La position des États-Unis est perçue comme une trahison par les Kurdes. Tom Barrack, l’envoyé états-unien pour la Syrie, vient de déclarer que « les FDS ont terminé leur rôle à jouer contre l’État islamique, c’est maintenant à Damas de le faire ». Merci les Kurdes, soumettez-vous maintenant.
Hikmet Habeeb, lui-même arabe et ancien président de l’assemblée cantonale de la région nord-est de la Syrie, essaie une explication : « Les tribus arabes suivent le plus fort. Ils étaient avec nous quand nous les avons protégés contre l’État islamique, mais maintenant que le régime de Damas arrive dans la région ils tournent leur veste ». Quand la Turquie avait occupé Serekeniye en 2019, les Arabes se sont battus avec les Kurdes contre la Turquie, mais la situation aujourd’hui est différente. Un chef de tribu avait déclaré déjà avant l’offensif de Damas que « si l’armée syrienne arrive avec des membres de notre propre tribu, nous n’allons pas nous battre contre eux ». Avec la défection des Arabes au sein des FDS, les effectifs des FDS avaient rapidement diminué de 100 000 à 50 000. Impossible de tenir le front à l’est de l’Euphrate.
Les FDS décident alors de ne pas se battre pour Raqqa et Deir Ezzor, d’éviter ainsi un bain de sang et de se concentrer sur les villes à majorité kurde. Hikmet Habeeb : « Nous sommes confrontés à des défections de tous les côtés et en plus Al Jazeera et Al Arabiya ne ratent pas une seule occasion de noircir les Kurdes et les FDS avec une propagande carrément mensongère et presque raciste ». Kamal Chomani, rédacteur en chef de The Amargi, explique que « les problèmes de gouvernance et les abus des FDS étaient connus bien avant, et les Kurdes eux-mêmes comptent parmi les critiques les plus virulents. Mais la vague actuelle de dénigrement des FDS est dictée par l’évolution des alliances ».
Refus kurde de la capitulation
Le lendemain de mon arrivée au Rojava, le 18 janvier, un cessez-le-feu de trois jours est déclaré. La menace est écartée pour le moment. Mais les pourparlers n’avancent toujours pas. Damas veut prendre avantage de sa victoire militaire sur le terrain et impose un texte en six points à la délégation kurde à Damas qui signifie une capitulation pure et simple : adhésion individuelle des FDS à l’armée syrienne après vérification sécuritaire et deux heures de langue kurde optionnelles dans les villes où les Kurdes sont majoritaires. Mazloum Abdi et son équipe quittent la table de négociations. Beaucoup de commentateurs décrivent l’attitude kurde comme « maximaliste, refus d’obtempérer, dominée par le PKK à Qandi ». La réalité est tout autre : les Kurdes refusent la reddition et la capitulation.
Ligne rouge côté kurde
Face au risque d’une élimination de tout le Rojava avec un bain de sang inévitable, des négociations diplomatiques secrètes se tiennent d’une façon presque permanente entre les émissaires d’Abdullah Öcalan, Ankara, le Rojava, Damas, Erbil, Londres, Paris et Washington. La direction kurde dessine les lignes rouges : « Prenez la gestion des frontières, les aéroports et les ressources énergétiques, mais laissez-nous l’autodéfense des villes à majorité kurde, une gestion politique décentralisée et nos droits culturels donc linguistiques ». Öcalan menace d’arrêter le processus de paix en cours avec la Turquie si le Rojava continue à être attaqué. La diaspora kurde se mobilise. Cette pression populaire, combinée aux efforts diplomatiques de Massoud Barzani et Bafel Talabani, les deux dirigeants kurdes irakiens, finit par convaincre l’État turc, Damas et Washington de la nécessité d’un nouvel accord.
Défendre le statut des femmes kurdes
Parce que sans accord, les cercueils vont continuer à arriver, comme au cimetière des martyrs à Qamishli, dix cercueils de jeunes tués dans les confrontations récentes à Raqqa. Rohilat Afrin, la commandante des YPJ, les Unités de protection de la femme, ne décolère pas. Devant la foule et sous une pluie battante, elle crie : « Nous nous sommes durement battues pour nos droits, nous allons les garder ». Il y a de quoi s’inquiéter. Les forces de sécurité de Damas, armée et police sont exclusivement masculines. Chez les Kurdes et dans la région autonome, les femmes jouent un rôle primordial dans toutes les sphères de la société. Dans les négociations en cours, rien ne filtre sur le rôle des combattantes femmes. Inquiétant. Sur la ligne de front, une combattante YPJ assure que « les femmes refusent de retourner dans la cuisine si jamais le régime de Damas reprend le contrôle de cette région ».
Coexistence entre les peuples en berne
En route pour la ligne de front à Hasaké, une ville mixte arabo-kurde, à deux heures de route de Qamishli. Les troupes de Damas se trouvent à deux kilomètres du centre-ville. Si Hasaké tombe, la région à majorité kurde devient vraiment petite et économiquement invivable. De retour à Qamishli, les drapeaux des FDS symbolisant une Syrie fédérale ont disparu. Restent les drapeaux des YPG et YPJ et le drapeau national kurde, utilisé aussi par le Gouvernement Régional du Kurdistan irakien.
Seuls au monde, il ne reste que la solidarité inter-kurde. Fini les jolis principes de la coexistence entre les peuples. Bilal, un journaliste kurde, nous confie : « Le PKK a perdu de ses plumes, parce que leur projet de coexistence entre les peuples ne fonctionne apparemment pas. Les gens ici regardent maintenant vers les Kurdes d’Irak. Mais il faut être honnête. Sans les guérillas du PKK, descendus de la haute montagne de Qandil en 2014, Kobané ne serait pas libéré et le génocide contre les Yézidis à Shengal pas arrêté. C’est le PKK qui avait ouvert un corridor et sauvé des dizaines de milliers de vies ».
Des déplacements par dizaines de milliers
Nous arrivons dans une école remplie de familles avec tout ce qu’il leur reste. L’offensive récente de Damas a de nouveau créé 150 000 déplacés internes. Certains ont dû s’enfuir quatre, même cinq fois. Walid Ali : « Nous sommes partis d’abord d’Afrin à Tel Rifaat, où nous sommes restés sept ans. Ensuite, en janvier de cette année, les milices syriennes pro-turques nous ont de nouveau attaqués et nous avons dû nous enfuir vers Tabqa. Ensuite l’armée syrienne est arrivée et nous sommes partis pour Raqqa. Ensuite Hasaké et maintenant, nous sommes ici à Qamishlo ».
Evin, une jeune fille de 17 ans, fond en larmes : « Quatre fois nous avons dû nous enfuir. Nous n’avons jamais eu l’opportunité d’étudier. J’en ai marre d’être déplacée ». Environ un demi-million de déplacés internes à la suite de l’agression turque de 2018 et 2019 auraient dû pouvoir rentrer chez eux, par suite de l’accord du 10 mars 2025, mais celui-ci est resté lettre morte. Les gens attendent un nouvel accord pour pouvoir rentrer.
Un accord malgré tout pour éviter un bain de sang
Enfin, en cet après-midi du 30 janvier 2026, les nouvelles tombent d’un accord conclu entre Damas et les Kurdes. Ce n’est pas la fête. Les visages restent sombres. Les termes de l’accord ne suscitent pas un grand enthousiasme. Finalement mis sous pression, Damas a fini par accepter les lignes rouges des Kurdes.
Les négociateurs kurdes, Mazloum Abdi et Ilham Ahmed, considèrent qu’ils ont évité un bain de sang. Les institutions de l’Administration autonome seraient intégrées en tant que telles dans le nouvel État syrien et les déplacés pourront rentrer chez eux. La Turquie doit se retirer des zones occupées.
Hozane Ehmed, Kurde syrienne, originaire de Hasaké, regarde la nouvelle situation d’un œil plutôt positif : « Les FDS gardent trois brigades à Hasaké et une brigade à Kobané. Cela ne s’appelle pas une autonomie militaire, mais ce n’est pas non plus une intégration individuelle comme l’avait exigé Damas auparavant. La région de Hasaké, Amoude, Derik et Qamishli devrait s’autogérer avec une présence policière conjointe ou très discrète de la part de Damas. Le seul souci c’est Kobané et Afrin qui seront liés à Alep, donc sans continuité territoriale avec l’autre province à majorité kurde. Kobané se trouve toujours sous le siège d’ailleurs. Nous avons perdu du territoire, mais nous avons gagné une reconnaissance en tant que peuple kurde avec des droits qu’on n’avait pas auparavant ».
Une conclusion positive… provisoire ?
Nous quittons la Syrie par là où nous sommes entrés. Entretemps, les autorités kurdes ont déclaré que le poste-frontière restera sous contrôle des FDS avec seulement quelques fonctionnaires de Damas présents. C’est plutôt rassurant et indispensable pour construire cette nouvelle alliance : la solidarité inter-kurde.
