Cour paysagère à l’école…

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ReSPUBLICA a fait le constat que s’il y avait pas mal d’écrits concernant le secondaire et les filières « postbac », en revanche peu d’écrits militants concernent l’école primaire. Souvent celles et ceux qui en parlent n’y ont pas mis les pieds depuis leur enfance ou le font du point de vue des chercheurs ou des parents. Ces points de vue, pour respectables qu’ils soient, n’en sont pas moins chargés de biais. La nostalgie de la jeunesse amène souvent à idéaliser une ancienne école qui n’a jamais existé (le « c’était mieux avant ! ») ; les chercheurs ont souvent un regard extérieur et les parents sont souvent centrés sur leur propre enfant et non sur les élèves de l’école. Le ministère de l’Éducation est souvent peu crédible dans bien des domaines : « chefs » ayant peu ou pas enseigné, ministre actuel n’ayant jamais fréquenté l’école publique, cadres qui mettent leur enfant dans le privé… et surtout managers zélés de la politique libérale de destruction des services publics dont l’école publique, la santé font partie.

 

Cette rubrique ne prétend pas à l’objectivité. Elle repose sur plusieurs postulats : donner la parole à celles et ceux qui militent pour une vision collective de l’école publique, donc des personnels (instituteurs aujourd’hui appelés professeurs des écoles, ATSEM [agent territorial spécialisé des écoles maternelles], AESH [accompagnants des élèves en situation de handicap]) militants de l’école primaire ; analyser l’écart entre le politiquement correct et la réalité du terrain ; défendre et transformer l’école publique au profit de ceux qui en ont le plus besoin : les enfants des classes populaires. Pour cela l’apport des parents et chercheurs, quand ils sont militants de l’école publique, sera le bienvenu. Mais aussi les coups de gueule, de colère venant de celles et ceux qui se battent quotidiennement pour que les enfants des classes populaires aient accès au plus haut niveau de qualification possible.

 

Première leçon de vocabulaire (vu la propension du ministère à créer tous les ans de nouveaux sigles, il y en aura beaucoup…) : l’école primaire est constituée d’écoles élémentaires (CP au CM2) et d’écoles pré-élémentaires (petite section, moyenne et grande sections). L’école pré-élémentaire est souvent appelée « école maternelle », ce qui participe à l’idée d’une profession très féminisée… et donc mal payée ! Comme les personnels de santé…

 

Nous commençons cette rubrique par un coup de colère à partir d’une cour de récréation paysagère… : grande mode du moment. Évidemment nous sommes plutôt favorables à la végétalisation des espaces en zone urbaine. Mais en matière d’écologie dans les écoles, la réhabilitation/reconstruction des écoles [isolation, panneaux solaires sur les toits, augmentation des espaces d’activités et des tailles des salles de classe etc.] nous semble bien plus urgente socialement et écologiquement.

 

Hortense Colère

Depuis la rentrée, nous avons une cour paysagère à l’école : un espace avec des copeaux de bois et des petites huttes en osier, et une butte herbeuse avec un parcours de rondins de bois.

Sur le papier, c’est top, même si l’équipe enseignante avait proposé une autre configuration, un peu plus fonctionnelle, avec d’autres installations.

Après cinq semaines de pratique, c’est l’enfer :

  • les copeaux sont partout, sauf dans leur espace initial (dans les égouts, dans les toilettes, dans les lavabos, dans les couloirs, partout dans la cour, dans les poches des enfants, et même en dehors de l’école pendant les sorties scolaires) ;
  • les enfants se les jettent à la figure, font des « pâtés », s’ensevelissent ou se roulent dedans, les taillent en pointe, les mâchouillent ;
  • les huttes commencent à être décortiquées, les enfants récupérant des petits morceaux d’osier pour en faire des pistolets ou des épées ;
  • les papiers volent et atterrissent dedans, il faut nettoyer à la main… ou pas ;
  • la butte herbeuse n’est pas encore ouverte car il faut laisser la terre se tasser un peu avant les semis du gazon fin octobre (d’une espèce d’origine tropicale d’Afrique de l’Est – le kikuyu – réputée pour mal supporter les températures en dessous de – 5° C : espérons donc qu’il ne fasse pas trop froid cet hiver) et ne sera fonctionnelle qu’en mars.

Une grosse partie de la cour n’est pas utilisable, ni pour les récrés, ni pour faire un peu de sport. Les bancs et les peintures au sol, dont l’emplacement et les modèles ont été choisis par l’équipe enseignante, devraient être réalisés d’ici décembre.

Tous les soirs, les gardiens passent la soufflette (à essence) pour remettre les copeaux qui peuvent encore l’être à leur place et débouchent les toilettes. Nous attendons fébrilement la chute des feuilles de nos trois robiniers d’Inde : des petites feuilles toutes fines qui vont se mélanger aux copeaux et qui vont commencer leur biodégradation, avec toute la faune qui va avec cela.

Les enfants « adoooooorent » passer le balai pendant les récrés, mais ne trouvent pas toujours utile de mettre leurs ordures dans les nombreuses poubelles à disposition.

En attendant, l’école tombe un peu en ruine

Quand il pleut, ça goutte de certains faux-plafonds et les gouttières débordent, façon mini-chutes d’eau ; ce qui ravit les enfants, moins les enseignants, lorsque ça sent le chien mouillé dans les classes.

Il n’y a pas de savon depuis presque deux semaines dans les toilettes, les agents absents n’étant pas remplacés, ce qui perturbe l’organisation du service.

Ça monte à plus de 30° C dans certaines classes l’après-midi car il n’y a pas ou peu de stores en état, certaines fenêtres ferment mal, et ce n’est pas faute de faire des bons de travaux chaque année. La chaudière ayant été raccordée au chauffage urbain cet été, peut-être pourrons-nous passer un hiver sans panne et au chaud cette année ?

Donc l’écologie, c’est bien, mais sans lutte des classes, c’est du jardinage.

Nous devrions être en éducation prioritaire, avec plus de moyens humains, mais l’éducation nationale trouve que c’est mieux pour nous de rester en zone banale, avec nos élèves en logement d’urgence, en camp de fortune, dans des situations sociales et/ou humaines catastrophiques, qui mangent mal faute de budget (autant vous dire que les repas végétariens dégueulasses deux fois par semaine à base de pois chiche, de lentilles trop cuites ou de haricots rouges, ils s’en tamponnent), qui ne sont pas francophones (et n’ont « droit » qu’à neuf heures par semaine maximum en dispositif spécialisé UPEAA(1)Unités pédagogiques pour élèves allophones arrivants., et sont dans les classes banales le reste du temps pour favoriser « l’immersion ») et qui sont tout simplement dans le pétrin.

Et pendant ce temps-là, cette même Éducation nationale tente d’imposer son fonctionnement managérial autoritaire en inscrivant d’office les enseignants d’une même école dans une formation « en constellation ». Si les enseignants souhaitent suivre une autre formation, l’éducation nationale le leur refuse sous prétexte de « désorganisation du plan de formation de circonscription ».

S’ils invoquent leur liberté pédagogique, l’éducation nationale leur répond que « cette dernière est précisément garantie puisque les enseignants ont pour mission en constellation de définir eux-mêmes un objet de travail contextualisé aux difficultés de leurs élèves en mathématiques ou en français » (il s’agit d’une réponse-type, élaborée pour tout le département). La conseillère pédagogique de ma circonscription a enseigné deux ans en maternelle avant de faire fonction à ce poste, je ne vois pas comment elle pourrait nous apporter ses conseils « contextualisés » aux besoins de nos élèves d’élémentaire, en particulier au cycle 3 (CM1-CM2-6e).

Cerise sur le gâteau ; alors que les enseignants (les titulaires, pas les contractuels, ni les néo-titulaires) qui ont refusé de participer à la première réunion de la formation en « constellation » ont reçu un mail leur demandant de régulariser leur situation dans les meilleurs délais, nous recevons, une semaine plus tard, une proposition, par cette même inspection, de formation sur la psychologie de l’adolescent et ses besoins pour apprendre. Dans la logique de l’éducation nationale, les professeurs des écoles ont une obligation de formation de dix-huit heures. Les inspecteurs de circonscription organisent ces dix-huit heures comme bon leur semble et peuvent obliger les enseignants à suivre ces « constellations » (dix-huit heures de formation/travail en commun et douze heures d’observation dans les classes des collègues participants, théoriquement remplacées). Mais les enseignants peuvent participer à d’autres formations qui correspondraient à leurs besoins.

Sur leur temps libre, a priori.

Dans deux semaines, ce sont les vacances.

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 Unités pédagogiques pour élèves allophones arrivants.