Cinéma

“Le Passé” d’Asghar Farhadi (à l’occasion de la sortie en DVD)

lundi 7 octobre 2013
En collaboration avec l’association 0 de Conduite

Le nouveau film d’Asghar Farhadi était attendu, après le succès critique et public de sa précédente oeuvre : « Une Séparation ». Ce film traitait, comme l’indique son titre, des conséquences d’un divorce dans la vie quotidienne d’un homme ayant un père et un enfant à charge. Débordé, il engageait une aide soignante. Le film quittait les rives du quotidien pour devenir un thriller domestique quand le mari renvoyait pour négligence l’aide soignante en la bousculant quelque peu. Celle-ci l’accusait alors de lui avoir fait perdre le bébé qu’elle portait.Le film rendait compte de la vérité de chacun, mais aussi de ce que chacun taisait ou travestissait.  Cette histoire était avant tout un prétexte pour évoquer le statut des femmes iraniennes.

Dans « Le Passé », l’action concerne une Française (Bérénice Béjo) vivant en banlieue parisienne. Son mari Iranien (Ali Mossafa) vient l’y retrouver pour officialiser leur divorce.  Il découvre que la jeune femme  vit à présent avec un Maghrébin (Tahar Rahim) dont elle élève le fils de dix ans ainsi qu’une adolescente qu’elle a eu d’un premier mariage et la fille de l’Iranien. Après une mise en place qui se veut une chronique de la vie ordinaire, le scénario prend la forme d’une enquête autour du même thème que le film précédent : le mensonge. L’Iranien découvre que son ex-femme est en crise, et qu’au moins deux des trois enfants vont mal. Au sein de cette famille recomposée vont se faire jour des vérités qui étaient déniées, travesties, ou tues. Il est clair que le mensonge est au cœur du cinéma de Farhadi comme l’argent et le vampirisme des êtres étaient au cœur de l’œuvre de Fassbinder. Or Fassbinder était radin jusqu’à l’avarice, extorquant les économies de ses actrices et acteurs, qu’il investissait dans ses films fauchés. Il était donc bien placé pour parler avec talent et virulence de cela. En serait-il de même de Farhadi ? Serait-il taraudé par le thème du mensonge parce qu’il est lui-même un menteur ? Je crains que oui. Cela ne serait pas un problème si à travers ses films, comme le fait Fassbinder, il exorcisait ses démons. Il est vrai qu’ici comme dans « Une Séparation », Farhadi met en place avec précision une mécanique du mensonge par une série de révélations  de plus en plus surprenantes.

« Une Séparation » à la manière des grands cinéastes iraniens, Kiarostami, Panahi ou Makhmalbaf, est un film au présent : on assiste dans une continuité temporelle qui fonde l’esthétique du film, à une série d’événements qui font sens au sein d’un happening permanent. Mais lors d’une confession de l’aide soignante, une chose stupéfiante nous est révélée : elle confie avoir un doute sur la manière dont elle a perdu son bébé. La veille de son renvoi, elle a été percutée par une voiture en traversant la rue. Serait-ce là, s’interroge-t-elle, qu’elle aurait perdu son bébé ? En découvrant cette scène, on peut légitimement se demander si on a la berlue, et se pincer. Un film sur le mensonge et les désastres qu’il occasionne, reposant lui-même sur un mensonge par omission, est-ce acceptable ? Tout est montré dans ce film, tout sauf cette scène où l’aide soignante se fait heurter par une voiture. Or toute la dramaturgie du film repose sur cette scène absente. La seule raison pour laquelle le réalisateur n’a pas montré cette scène, c’est que s’il l’avait fait, il n’y aurait pas de film, ou alors un film dépourvu d’enjeu.  Il n’aurait fait aucun doute pour le spectateur que le bébé est mort à cause de ce choc, et chacun s’interrogerait sur la santé mentale d’une femme qui se pose de telles questions sur la perte de son enfant.

Plutôt que le choix de ne pas faire le film, ou de filmer honnêtement une histoire simplissime, le réalisateur pourfendeur du mensonge, fait le choix délibéré de  nous mentir. « On peut manipuler les spectateurs, mais on n’a pas le droit de leur mentir » disait Hitchcock à propos de son film « Le Grand Alibi » où il estimait à juste titre avoir commis une erreur morale. Si dans « Une Séparation » la scène en moins est un mensonge par omission, dans « Le Grand Alibi » il y a une scène en trop au début du film. Marlène Dietrich interprète une femme qui va trouver son amant, affolée, et lui annonce que son mari a été assassiné et que tout l’accuse. Un flash-back légitime ce que dit la femme. L’amant fait des pieds et des mains pour l’innocenter, mais découvre qu’elle lui a menti : elle a bien tué son mari et se sert de lui pour effacer les preuves de sa culpabilité. Le flash-back était faux. Une scène en trop ici, une scène en moins dans le Farhadi. Cela disqualifie ce film malgré ses qualités d’interprétation et son portrait « juste » de la société iranienne. Un film qui se moque ainsi de ses spectateurs est une insulte à notre intelligence et ne peut susciter que le mépris (et Hitchcock se méprisait d’avoir fait une erreur comparable).

Dans « Le Passé », la mise en place vise, comme dans « Une Séparation », à accréditer la vraisemblance des situations, des personnages, à ancrer la situation dans une justesse de ton et de regard caractéristiques du cinéma réaliste. Mais d’emblée cet aspect du film est bancal. Les deux enfants sont confondants de naturel, Ali Mossafa est touchant de délicatesse et Bérénice Béjo (prix d’interprétation à Cannes) s’en tire fort bien alors qu’elle n’est pas aidée par l’interprétation médiocre de l’adolescente dont on ne peut croire une seconde qu’elle puisse être sa fille, car il ne se passe rien de viscéral, de familier entre elles pour accréditer une possible filiation. Et Tahar Rahim semble ici une conque percée à travers laquelle souffle le vent, tant il est transparent et creux. A croire que la densité de son rôle dans « Le Prophète » n’était due qu’à son silence car dès qu’il ouvre la bouche ici, il est atterrant.

Malgré ce casting inégal, l’intrigue prend, se cimente, nous livrant un second acte fort (avec une utilisation remarquable de la pluie), ou des révélations successives ricochent entre tous les personnages de cette famille « moderne ». Le scénario est malin, habile et semble devoir se terminer sur la révélation de l’adolescente. Pour empêcher sa mère de refaire sa vie avec le jeune Maghrébin, elle a envoyé à la femme de celui-ci les mails intimes qu’ils ont échangés, ce qui aurait pu provoquer la tentative de suicide de la femme, plongée depuis dans le coma. La conclusion serait que chacun ment, de bonne foi parfois, mais que si cela provoque un drame, il faut apprendre à vivre avec cette culpabilité pour pouvoir se pardonner un jour. Mais cette conclusion ne suffit pas à Farhadi. Il veut être habile, malin jusqu’au bout et l’intrigue rebondit sur l’assistante du pressing que tient Tahar Rahim. Nouvelles révélations, nouvelles omissions, nouveaux mensonges. Jusque-là, la dramaturgie se développait organiquement au sein d’une famille. Mais ici Farhadi, très maladroitement, ajoute un wagon scénaristique, puis un autre, à son train, déjà bien chargé, qui a déjà quitté ses rails depuis un moment.

Dans un film, comme dans une pièce de théâtre ou un morceau de musique, ce qui importe c’est le swing, le rythme. Ce qu’il y a de plus difficile dans une œuvre c’est de créer un rythme et de le garder (et il ne faut pas confondre le rythme avec le tempo. Certains films lents sont merveilleusement contemplatifs et certains films rapides sont ennuyeux et fatigants). Une entrée en matière boiteuse est pardonnée si ensuite le film prend son envol jusqu’à la fin. Mais une conclusion inappropriée ou qui stagne, fiche rétrospectivement par terre ce qui précède.

S’il y a un flottement, le spectateur fait crédit au film pendant quelques minutes. Ensuite, il s’impatiente, puis est furieux. Ici, la situation devient préoccupante au bout de trois minutes, critique au bout de dix, mais le calvaire dure une demi-heure jusqu’à la fin du film, et cela devient physiquement insupportable. A vouloir étendre la mécanique du mensonge et des révélations à la périphérie des protagonistes et, pourquoi pas, au monde entier, Farhadi nuit à son film. Mais au moins, ici, il ne ment pas aux spectateurs. Il fait juste faire un tour de manège en trop à son histoire trop maligne. Allez : encore un effort pour être honnête…

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