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Initiation aux concepts marxiens : République sociale ? (2/2)

jeudi 4 janvier 2018
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Nous avons conclu la première partie de ce texte  sur la nécessité historique, dans une perspective révolutionnaire, de fédérer le peuple. Que signifie alors le refus de ce mot d’ordre ?

Serait-ce un refus d’assumer l’histoire révolutionnaire du peuple français ? Ou une peur du peuple qui bouge ? Ou une volonté de faire pour la France un copié-collé d’autres révolutions qui ont eu lieu dans des pays moins développés ? Nous ne pouvons pas croire un instant que l’on peut mobiliser sans référence à l’histoire de France. Toute évolution sociale s’appuie sur la culture du pays considéré. Comme ceux qui à gauche et à l’extrême gauche veulent construire l’émancipation en France avec un modèle anglo-saxon.

Alors, me direz-vous, que faire quand l’extrême droite ou l’oligarchie néolibérale nous volent un mot, ou dénature son propos ? Doit-on abandonner le mot forgé par les luttes sociales et politiques pour en choisir un autre forgé dans une autre culture ? Devons-nous bannir le mot « révolution » parce ce fut le titre d’un livre du président Macron ? Doit-on bannir le mot « démocratie » parce qu’au nom de ce mot, les néolibéraux ont appliqué le contraire du vote du peuple français le 29 mai 2005 ou que les démocraties dites populaires en Europe de l’Est sont de triste mémoire ? Doit-on bannir le mot « solidarité » parce que les néolibéraux lui donnent comme définition celle de la « charité » ? Doit-on bannir le mot « laïcité » parce que les néolibéraux en dévoient le sens, et financent et entretiennent dans le monde et en France le communautarisme, voire indirectement l’intégrisme ? Doit-on s’interdire de vouloir promouvoir la « République sociale » parce que les néolibéraux ont perverti la république et font que la Vème République n’est pas républicaine ou que les mollahs iraniens ont appelé leur régime la république islamique, oxymore grandiose ? Doit-on s’interdire de dire « fédérer le peuple » parce que d’autres l’utilisent en supprimant la lutte des classes ?

Non ! Nous pourrons mobiliser les travailleurs, les citoyens si, et seulement si, nous nous appuyons sur l’histoire de France des conquis sociaux et des traditions révolutionnaires. Cela ne doit pas nous empêcher d’apprendre des autres histoires nationales, car nous sommes internationalistes

La bataille pour une nouvelle hégémonie culturelle demande la reconquête des mots et des symboles forgés par les luttes sociales et politiques dans l’histoire de France. Car cela fait partie du savoir intériorisé par la grande majorité de ceux qui aspirent au vrai changement.

Qu’est-ce qu’une « République sociale » aujourd’hui ?

C’est un mot forgé dans l’histoire de France par les révolutionnaires de 1848, par les fédérés de la Commune de Paris, par les socialistes du début du XXème siècle, par le Front populaire, par la Résistance, par le programme du Conseil national de la Résistance. Forgé comme une alternative à la République bourgeoise. Un processus alternatif qui vise à porter la République jusqu’à son aboutissement. Par l’élargissement dans le temps de ses principes constituants, de ses ruptures nécessaires, de ses exigences indispensables et par la stratégie de l’évolution révolutionnaire définie par Marx en 1850 et reprise par Jaurès au début du XXème siècle. Une République sociale pourrait être par exemple une république qui s’appuie sur des principes constituants : la liberté (pas celle du capital !), l’égalité (pas seulement l’égalité formelle !), la fraternité, la laïcité, la solidarité, la démocratie enfin, la souveraineté populaire, le droit à la sûreté face à l’arbitraire étatique, l’universalité des droits, le développement écologique et social. Par la réalisation des quatre ruptures nécessaires aujourd’hui : la démocratique, la laïque, la sociale et l’écologique. Par la réalisation des exigences indispensables : dégager du marché la sphère de constitution des libertés (école, services publics, protection sociale), engager le processus de l’indispensable refondation européenne hors de l’Union européenne telle qu’elle fonctionne aujourd’hui, promouvoir l’indispensable pensée d’une réindustrialisation de la France sous transition énergétique et écologique, réaliser enfin l’indispensable égalité femmes-hommes toujours reportée par la république bourgeoise, reprendre l’indispensable refondation des droits de la nationalité et de l’immigration, et enfin engager l’indispensable socialisation progressive des entreprises1. Cette dernière exigence qui reprend une idée de Jean Jaurès, injustement relégué par certains, par ignorance et absence de formation, dans le fatras des réformistes, qui disait « Quand le prolétariat socialiste aura été porté au pouvoir par les événements, par une crise de l’histoire, il ne commettra pas la faute des révolutionnaires de 1848 : il réalisera d’emblée la grande réforme sociale de la propriété ». Socialisme et Liberté, 1898.

Pourquoi pas une autre alternative ?

Parce que le problème des mouvements « destituants », ceux qui veulent faire la révolution sans modèle politique alternatif (un catalogue programmatique ne définissant pas directement un modèle politique), « se condamnent eux-mêmes à l’inanité s’ils ne se résolvent pas à l’idée qu’aux grandes échelles il n’y a de politique qu’instituée, ou réinstituée, y compris de cette institution qu’ils ont d’abord voulu contourner : la représentation. C’est sans doute une ivresse particulière que de rester dans le suspens d’une sorte d’apesanteur politique, c’est-à-dire dans l’illusion d’une politique « horizontale » et affranchie de toute institution, mais si le mouvement ne revient pas sur terre à sa manière, c’est l’ordre établi qui se chargera de l’y ramener — et à la sienne. Mais alors, comment sortir de cette contradiction entre l’impossible prolongement du suspens « destituant … et le fatal retour à l’écurie parlementaire bourgeoise ? » (Frédéric Lordon, www.monde-diplomatique.fr/2016/03/LORDON/54925 )… 

Nous répondons par un processus destituant-constituant de type République sociale. Ce processus évolutif de type République sociale est aujourd’hui la seule alternative en termes de modèle politique qui n’a pas été éliminé par l’histoire. Le communisme soviétique a été éliminé par l’histoire pour deux raisons : d’abord parce qu’il n’a pas été en mesure de tenir la concurrence économique face au capitalisme et ensuite, par rapport à sa conséquence stalinienne dont il convient de ne pas s’arrêter à la personne de Staline mais bien aux causes de l’avènement du stalinisme.

Le retour au passé et les pensées magiques également. Sauf dans la tête de ceux qui ne comprennent pas pour les uns que le retour à un passé mythique n’est pas possible dans le cadre actuel des conditions historiques, économiques et politiques et pour les autres parce qu’ils pensent pouvoir analyser le réel sans tenir compte des lois tendancielles du capitalisme2.

Quant aux critiques de certains libertaires de ce modèle politique, ils ignorent que la plus large réalisation autogestionnaire a été porté en France par ce modèle politique de 1946 à 1967 lorsque les caisses de Sécurité sociale étaient dirigés par les représentants élus des assurés sociaux sur listes syndicales et donc ni par le secteur privé ni par l’Etat. De ce point de vue, la République sociale est un processus allant vers la démocratie poussée jusqu’au bout, reprenant ainsi l’idéal autogestionnaire mais sans les dérives de certaines réalisations comme les îlots autogérés noyés et in fine intégrés au capitalisme. Par ailleurs, la République sociale en tant que processus destituant-reconstituant, se doit toujours d’analyser les raisons des échecs ou des insuffisances qui ont eu lieu lors des grandes avancées historiques précédentes. Par exemple, dans le cas de la Révolution russe de 1917, les conséquences négatives de n’avoir pas pensé la nécessaire articulation entre les partis, les soviets et l’assemblée constituante.

Bien sûr, c’est la République bourgeoise qui a tiré sur des grévistes, sur des manifestants, partisans, eux, de la République sociale. Ce sont des républicains sociaux qui ont, les premiers, condamné l’esclavage, le colonialisme, contre la République bourgeoise. Haro sur la République bourgeoise, mais celle-ci n’épuise pas la République qui demain ne pourra être que laïque, sociale, féministe, démocratique et écologique.

Conclusion provisoire

« Rien ne se crée, tout se transforme » disait Lavoisier. Il en est ainsi aussi de l’histoire du monde. On ne fait jamais table rase du passé, toute évolution humaine s’appuie sur un « déjà-là » que l’on transforme, que l’on intègre dans un autre cadre, que l’on libère de ses pesanteurs anciennes en lui enlevant ses chaînes. Mais ce n’est jamais un long fleuve tranquille car les anciens maîtres défendent leurs avantages avec une férocité renouvelée. Le nombre peut vaincre la force brutale si et seulement si on travaille sérieusement les conditions de la révolution.  

 

  1. Pour développer ces notions dans nos livres, cliquer sur « Librairie militante » sur la colonne de droite du site du journal Respublica (www.gaucherepublicaine.org []
  2. tendance à la bureaucratisation, tendance à la baisse tendancielle du taux de profit, tendance à l’intégration ou au contournement des opposants, tendance au contrôle social de la société civile, etc. []
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