Chronique d'Evariste

Premiers enseignements de la victoire de Syriza en Grèce pour la situation francaise

mardi 27 janvier 2015
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Après la crise de 2007-2008 qui a envoyé une onde de choc sur le néolibéralisme mondial, la victoire des amis d’Alexis Tsipras est la première secousse importante pour l’ordolibéralisme européen. L’agenda européen est bouleversé. C’est un tournant historique puisque les deux forces néolibérales (droite et parti socialiste) qui ont gouverné la Grèce depuis 40 ans, ensemble ou séparées, sortent éliminées à court terme de la course au pouvoir.
Qui a gagné ? Une coalition de gauche anti-austérité demandant une relance économique, une relance des bas salaires, une lutte efficace contre le chômage, la restructuration forte de la dette.
Un nouveau rapport des forces est constitué qui permet au moins un espoir que ne permettaient pas les politiques néolibérales.
Le peuple grec a fait le constat que les politiques d’austérité augmentaient la dette, le chômage, la misère, la pauvreté.
Cette victoire ne règle pas la situation mais ouvre un processus bloqué par les néolibéraux de droite et de gauche. Il est à noter que comme les premières « aides » ont surtout permis le remboursement aux banques privées à but lucratif pour les actionnaires, aujourd’hui la grande majorité des créances grecques sont auprès des institutions européennes, ce qui va rendre le rapport de forces d’autant plus violent.

Notre agenda est tourné aussi vers l’Espagne avec la marche organisée par Podemos le 31 janvier, puis avec les élections municipales et régionales de mai 2015 et des élections législatives probablement en novembre 2015.

Bousculée, la gauche de la gauche francaise n’a plus de force propulsive

Syriza et Podemos avancent avec une ligne politique commune : refus des politiques d’austérité, volonté d’une forte restructuration de la dette avec effacement d’une partie de celle-ci, lutte contre le chômage, augmentation des bas salaires.
Mais surtout, ils ont une stratégie alternative à celle de la gauche de la gauche française. Ils pilotent le rassemblement par la stratégie alors que la gauche de la gauche française pilote par la ligne.

1) D’abord, ils ne souhaitent pas faire d’alliance avec les partis austéritaires comme le PS. En France, le PC s’est allié avec le PS dans de nombreuses élections municipales en mars 2014 et s’apprête à faire de même aux élections cantonales de mars 2015 et peut-être même aux régionales de la fin de l’année 2015.

2) Ensuite, ils répondent à certains besoins immédiats : par exemple, dispensaires et crèches autogérés pour répondre aux insuffisances de la politique officielle en matière de santé ou de politique familiale. Aucune organisation de la gauche de la gauche française n’est sur cette stratégie.

3) Syriza et Podemos font de gros efforts en éducation populaire (partir de la réalité subjective des salariés et des citoyens pour aller vers les causes objectives et les solutions) contrairement aux partis de la gauche de la gauche française qui ne pratiquent pas l’éducation populaire.

4) Puis, ils ont une politique de rassemblement par la stratégie (pas d’alliance avec les responsables du mémorandum) avec plusieurs lignes dans le parti. C’est tout le contraire du Front de gauche par exemple. Syriza a un ratio adhérents/population qui est plus du double de celui du Front de gauche. En France, de nombreux groupuscules croient pouvoir engager un processus de transformation sociale et politique à partir d’organisations de quelques centaines ou quelques milliers d’adhérents. Le rassemblement du Front de gauche est limité, alors qu’il est beaucoup plus large en Grèce puisque des partisans de la sortie de l’euro ont été intégrés dans Syriza

5) L’ancienne coalition s’est transformée en 2013 en parti unique avec un congrès commun aux différentes composantes, alors qu’il n’y a pas de congrès commun du Front de gauche – qui n’est qu’un cartel permettant à chacune des organisations d’avoir une stratégie différente.

6) Par ailleurs, ils mettent en avant les réalités subjectives (la souffrance des politiques austéritaires) et non les réalités objectives (les classes sociales, etc.), de façon à prioriser la prise des pouvoirs. Ils refusent totalement d’être un pôle de radicalité pour faire pression sur le parti socialiste, ce qui est encore la position de nombreux responsables du PCF.

Jean-Luc Mélenchon avec le M6R souhaite emboîter le pas à Syriza et à Podemos. Y aura-t-il un démarrage fin mars 2015 du M6R, après les cantonales ?
L’histoire future n’est pas écrite et nous ne pouvons prévoir l’avenir mais nous sommes persuadés que leur stratégie est meilleure que celle de la gauche de la gauche française, tant associative que politique, qui a aujourd’hui perdu sa force propulsive. Et que l’alternative de la gauche de gauche n’est pas encore programmée pour demain matin 8h30 !

Quant à la ligne politique tant de Syriza que de Podemos, elle est encore bien floue sur de nombreux points. Ce n’est pas trop grave quand on est dans l’opposition. Ce sera difficilement tenable longtemps au pouvoir.

La gauche de la gauche française s’éloigne encore un peu plus du rapport au peuple :  jusqu’à quand ?

A la suite des deux élections de 2014, nous avons réalisé plusieurs chroniques sur l’analyse concrète de la situation concrète montrant les raisons pour lesquelles, après les espoirs de la présidentielle de 2012, l’ensemble des gauches avait subi un désastre électoral1. Dans cette analyse, nous avons montré quelques causes quant au fait que la gauche de la gauche n’était pas à la hauteur des enjeux pour susciter l’espoir populaire, notamment dans la classe populaire ouvrière et employée, majoritaire dans notre pays, qui s’est très majoritairement abstenu.

Les derniers événements tragiques qui ont vu la mort de 17 personnes parce qu’elles étaient des athées attachés à la liberté d’expression, des juifs ou des policiers, ont suscité une vague de réprobation en des rassemblements de plusieurs millions de personnes le 11 janvier. Bien sûr, ceux-ci ont été instrumentalisés par le spectacle médiatique autour des dirigeants nationaux néolibéraux, véritables pompiers pyromanes, qui ont marché quelques centaines de mètres dans les rues de Paris en monopolisant les retransmissions télévisées. Mais cette instrumentalisation médiatique de la société du spectacle ne doit pas être l’arbre qui cache la forêt : des millions de personnes ont bravé le froid sans tenir compte de ces pompiers pyromanes, d’abord en province mais également à Paris pour dire non à ce carnage. Jean-Luc Mélenchon, les directions du PC et du PG l’ont bien compris et ont agi en conséquence.

La prise de conscience qu’il était désormais nécessaire en France de reprendre le combat pour la liberté d’expression, et donc pour la liberté de conscience, et donc pour la laïcité, s’est développé. Sauf à l’extrême droite qui continue à promouvoir contre le principe de laïcité une harangue uniquement tournée contre les musulmans. Mais malheureusement aussi dans une partie de la gauche de la gauche où une radicalisation communautariste anti-laïque principalement associative (avec des ramifications syndicales et politiques) est à l’œuvre suite au Collectif provisoire du 13 décembre 2014. Au moment où l’idée de laïcité progresse dans le peuple, où une demande sociale et politique est visible, le développement de cette radicalisation communautariste devrait entraîner sa marginalisation. Et si l’autre partie de la gauche de la gauche n’engage pas une clarification vis-à-vis de cette radicalisation communautariste, elle n’aura aucune chance de se transformer en gauche de gauche et alors elle se marginalisera à son tour.
D’autant que l’alliance planétaire entre le mouvement réformateur néolibéral et les communautaristes et intégrismes est l’alliance dominante du néolibéralisme.

Devant cette réalité, nous n’avons pas d’autre choix que de dire haut et fort notre volonté de mener la bataille politique sur un double front : d’une part contre le néolibéralisme et d’autre part contre le communautarisme et l’intégrisme. Toute autre stratégie conduira soit à l’impasse, soit à être un idiot utile à nos adversaires néolibéraux. Les alliances molles, avec des consensus sans contenus clairs et propulsifs sont aujourd’hui des impasses politiques. Le peuple ne les suit plus.

En France, et quelles que soient les divergences politiques que nous pouvions avoir2, ce sont des laïques qui ont été exécutés lors de l’attaque contre Charlie Hebdo. En Tunisie, après le déclenchement du Printemps arabe, ce sont des laïques du Front populaire, Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, qui ont été exécutés par l’extrême droite islamiste. Comme dans l’assassinat de Jean Jaurès en 1914 par l’extrême droite catholique.

La gauche de la gauche : excellente dans le contre, médiocre dans le pour

La poussée de la gauche de la gauche – qui est intervenue dans la période allant de la chute du communisme soviétique fin des années 80 à la victoire du non au traité constitutionnel européen le 29 mai 2005 (le non de gauche a fait 31,3 %, c’est-à-dire plus que le oui de gauche et le non de droite et d’extrême droite) et au retrait du contrat première embauche (CPE) en 2006 – s’est fracassée dès que la demande sociale et politique est passée naturellement du simple refus des politiques néolibérales à la volonté d’un avenir meilleur concret demandant en plus une clarification quant au modèle politique alternatif au néolibéralisme ((Vous trouverez dans la librairie de Respublica  des mises en débat qui vont dans ce sens.)). Un nouvel espoir est né avec la création du Parti de gauche, beaucoup plus laïque et républicain social que les autres organisations de la gauche de la gauche. Cela a permis le développement de la stratégie du Front de gauche avec le PC et de réussir l’étape de la présidentielle de 2012. Nous avons déjà relaté dans ces colonnes (voir note 1), les raisons politiques et stratégiques qui ont ensuite amené au nouveau désastre de 2014.

Aujourd’hui, l’alternative à l’alternance néolibérale entre l’UMP et le PS est de nouveau le FN. Enfer et damnation, 2002 n’a pas suffi ! Et pourtant, ce n’est pas faute d’avoir dit et redit que les vociférations autour des mots comme « antifascisme », « écosocialisme » n’ont manifestement pas été considérées par le peuple comme pouvant par enchantement résoudre les difficultés qu’il rencontrait.

Après les tueries des 7, 8 et 9 janvier 2015, les discours antisémites ont repris de plus belle y compris chez les élèves dans les écoles, les discriminations contre les musulmans aussi. Et une nouvelle demande laïque et sociale se fait jour.

La gauche de la gauche est-elle capable d’apprendre des grands événements ?

Les équipes militantes devraient constamment avoir une pratique de même nature que les scientifiques qui essayent toujours de vérifier par l’expérimentation si leurs théories sont toujours valables. Et si ce n’est pas le cas, eh bien il faut changer tout ou partie de la théorie. (Albert Einstein disait : « On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré ».) Après le désastre de 2014, après les attentats des 7, 8, 9 janvier, est-ce que la gauche de la gauche est capable de changer son logiciel ? Ou est-ce que les militants enfants de chœur vont continuer à écouter leurs grands prêtres ?

– Croire qu’en ne menant que le combat social sans le combat laïque et républicain, on rassemble plus : quelle erreur ! Jaurès expliquait que la loi de séparation des églises et de l’Etat allait rassembler la classe ouvrière et que sans celle-ci, les ouvriers seraient divisés entre catholiques et non croyants. Car c’est bien la laïcité et elle seule qui, en renvoyant les convictions religieuses dans la sphère de la société civile, pouvait créer un espace commun pour les luttes sociales et politiques.

– Croire que l’on peut mener le combat laïque et républicain sans le combat social et politique : nouvelle erreur ! Toutes les avancées laïques et républicaines ont eu lieu lors des grands événements et jamais en dehors: Révolution française, révolution de 1848, Commune de Paris, affermissement de la république (1880-1914), Front populaire, Résistance et Conseil national de la Résistance avec son programme « Les jours heureux ».

– Croire que Tariq Ramadan et les Frères musulmans sont pour l’islam l’équivalent de la théologie de la libération en Amérique latine pour les catholiques est un non-sens historique. C’est pourtant la croyance des communautaristes de la gauche de la gauche et de nombreux dirigeants d’Attac.

N’est-il pas temps de se poser la question suivante : est-il possible de promouvoir à court terme une gauche de gauche propulsive, laïque et antiraciste en France ? la question est posée !

  1. Chroniques d’Evariste parues depuis le 25 mai 2014 qui ont trait à l’analyse concrète de la situation concrète :
    http://www.gaucherepublicaine.org/lettres/respublica_lettre-766.htm#titre-1
    http://www.gaucherepublicaine.org/lettres/respublica_lettre-760.htm#titre-1
    http://www.gaucherepublicaine.org/lettres/respublica_lettre-758.htm#titre-1
    http://www.gaucherepublicaine.org/lettres/respublica_lettre-757.htm#titre-1
    http://www.gaucherepublicaine.org/lettres/respublica_lettre-756.htm#titre-1
    http://www.gaucherepublicaine.org/lettres/respublica_lettre-753.htm#titre-1
    http://www.gaucherepublicaine.org/lettres/respublica_lettre-752.htm#titre-1 []
  2. Certains pouvaient reprocher à Charlie Hebdo des positions majoritairement européistes, les politiques austéritaires et anti-sociales étant rarement caricaturées. Mais ils utilisaient leur droit à la critique des religions ce qui est un droit imprescriptible pour nous. D’autant que la ligne Charb allait bien au-delà d’une simple critique des religions. []
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