Société

Classes moyennes et anesthésie de la conscience prolétarienne

dimanche 3 novembre 2013
Par
Universitaire.
Auteur de "Néolibéralisme et crise de la dette, aux éditions "Osez la République Sociale"

Seconde partie du texte “Classes moyennes et conscience de classe”, dont la première partie s’intitule : L’émergence des classes moyennes

La question de savoir pourquoi la conscience de classe des dominés n’émerge pas est très complexe, mais si la réponse est bien dans « les conditions de la vie matérielle », celle des classes moyennes y prend nécessairement une grande part. Certes, si ce sont bien les conditions de la vie matérielle qui déterminent la conscience, il est évident que la complexité du processus interdit de faire un lien mécanique des unes à l’autre. Cependant, il est possible d’en donner un schéma qui permette de comprendre ce qu’il se passe.

Globalement, les conditions de la vie matérielle sont celles du travail et celles de la reproduction de la force de travail, c’est-à-dire principalement de la consommation, privée ou collective (services publics). De ces conditions, émergent alors des valeurs et des comportements cohérents avec le mode de vie que permettent socialement l’emploi et le revenu correspondant. Socialement, au sens où la cohésion sociale est une condition sine qua non de la bonne marche du système et de sa reproduction. Diversité des situations, donc, diversité des valeurs nouvelles et des comportements qui en résultent.

Quant aux classes moyennes, l’amélioration de leur qualité de vie doit les conduire à penser autrement que les couches plus populaires. Cela renvoie d’abord aux effets d’un revenu au-dessus de celui des couches populaires, effets qui dépendent du degré auquel leur pouvoir d’achat leur ouvre les portes du monde de la consommation de masse et de la constitution d’un patrimoine. Cela renvoie ensuite aux valeurs qui dictent leur comportement et les insèrent dans la société, dont c’est un cliché de dire qu’elles tournent autour de l’individualisme, quand ce n’est pas du cynisme.

Associer classes moyennes et consommation est un réflexe général, le débat sur le ras le bol fiscal en est un exemple caricatural : même les libéraux, qui ne jurent que par la baisse du coût salarial, expliquent que s’attaquer au pouvoir d’achat des classes moyennes est mauvais pour la croissance et l’emploi ; certes, c’est pour demander la baisse des dépenses publiques et la réduction des services publics ou de la protection sociale, mais ils utilisent un argument « keynésien » ! Si l’équation « classes moyennes égale pouvoir d’achat égale consommation » est si généralement admise, c’est parce qu’elle un puissant vecteur de l’idéologie dominante : le libre choix sur le marché, le progrès des conditions de vie, l’accès à l’ascenseur social, au capital social, etc., font que la classe moyenne échappée à la condition ouvrière ne se vit plus comme opprimée et adopte les valeurs de la société bourgeoise.

La grande hétérogénéité de ces couches moyennes pose ainsi le problème de ce que Lénine appelait l’aristocratie ouvrière et qui était pour lui un obstacle à la révolution, la limite indépassable de l’action syndicale des Trade Unions étant la défense de la condition ouvrière : les syndicats ne sont pas « naturellement » révolutionnaires. Au plus fort des Trente glorieuses, la « gauche moderne », tant politique que syndicale, a placé ses espoirs de transformation dans ce salariat avancé, tandis que la « gauche archaïque », CGT et PCF en tête, misait de même sur ces ITC (ingénieurs, techniciens et cadres), sans voir qu’ils n’avaient aucun intérêt ni envie de changer de monde, eux qui voulaient juste changer la vie.
Ajoutée à ces erreurs stratégiques, la crise a contribué au fort affaiblissement du mouvement ouvrier, par diverses transformations qui fractionnent l’emploi. Le développement du travail intérimaire, l’externalisation des salariés dans des entreprises sous-traitantes, etc., ont fait éclater les collectifs de travail constitués dans les grandes unités et conduit le syndicalisme à résister sur les bastions les plus solides, les ouvriers et employés bien intégrés, les plus aptes à se défendre contre l’agression anti-sociale.
Une conséquence en est la perte d’unité de perception des enjeux politiques et sociaux qui aboutit à une apparente schizophrénie des organisations syndicales, même les plus contestatrices, qui continuent au niveau national de résister à la régression sociale, mais qui négocient localement des plans sociaux ou signent des accords de flexibilité des horaires ou de gel des salaires. L’impuissance à faire valoir nationalement leur intérêt et l’urgence de l’immédiat conduit les salariés à accepter des régressions en chaîne, ce qu’il s’est passé avec le travail dominical ou nocturne le montre à l’envi.

Parallèlement, avec la crise, les partis politiques ont du mal à mobiliser sur des objectifs autres que de ne pas être déclassés, des salariés qui ne se vivent plus comme des prolétaires. Ainsi, à droite comme à gauche (hélas), les partis « de gouvernement » ont parié sur les classes moyennes et renoncé à tout objectif de changement profond, tandis que les partis de gauche « révolutionnaires », interdits de toute compréhension de la crise par leurs présupposés idéologiques assimilant marxisme et stalinisme, n’ont pu éviter que leur audience tombe vers zéro.
Sans référence idéologique solide, les couches moyennes tentent de sauver les meubles en gardant leur confiance dans ceux qui conduisent les politiques néo-libérales qui les laminent tout en leur laissant croire qu’ils vont les protéger des tempêtes qui viennent : le clientélisme peut prospérer tranquillement sur ce terrain favorable. Pendant ce temps, totalement abandonnées, les couches « périphérisées » se détournent de la politique et vont alors « naturellement » vers l’abstention ou l’extrême droite.

L’aspect matériel de l’insertion sociale des classes moyennes contribue donc à tenir sous le boisseau la conscience de classe des salariés moyens, mais il n’y parviendrait pas sans l’aide de la représentation qu’ils se font de leur place dans la société. Ainsi, leurs conditions de vie très disparates les rendent plus ou moins perméables à l’idéologie bourgeoise, ceux qui appartiennent aux couches parmi les plus aisées pouvant même se situer, très cyniquement, dans une perspective carrément anti-prolétarienne. Tels ceux qui s’inscrivent professionnellement dans la mondialisation, qui sont « dans la mobilité », qui n’ont pas de frontières, qui travaillent ou étudient à l’étranger et voyagent plus ou moins « low cost », selon leur statut, qui n’ont pas d’autre attache territoriale que le siège de leur multinationale, et qui sont ainsi déconnectés du reste de la société.
Or la nation est le lieu de la prise de conscience de classe, le lieu de la République et de la constitution des sphères de la (vraie) liberté. La réalité sociale est dans les rapports de classe, donc dans l’État, qui en est l’émanation, et dans le politique, qui le légitime, au sein de la nation. Là où il n’y a pas d’instance politique de régulation de la question sociale, la classe dominante doit s’imposer par la force puisqu’elle ne dispose pas d’autre moyen de bâillonner le peuple. Par contre, le développement du capitalisme, qui passe par celui du marché, a besoin de la paix sociale1 et donc d’instances politiques de négociation du rapport de forces entre classes. C’est ce que Jaurès avait compris, qui voulait la République sociale, mais les libéraux aussi, qui s’ingénient au contraire à nier toute place du politique dans la société pour légitimer la soumission de la nation à la prétendue optimalité économique, en réalité aux choix la bourgeoisie.
C’est dans la nation que se nouent les solidarités, le « vivre ensemble », pas dans un imaginaire libertaire où les sujets sont citoyens du monde. À leur appui, les internationalistes béats citent souvent cette célèbre phrase du Manifeste : « les prolétaires n’ont pas de patrie ». Mais elle signifiait, non pas qu’ils ne doivent pas en avoir, mais qu’ils n’en ont pas parce que la bourgeoisie les en exclut, et que la libération du prolétariat passe par sa réintégration dans la patrie, afin de se constituer en classe souveraine avant de pouvoir, in fine, faire la révolution prolétarienne, qui, elle, abolira tout à la fois classes et nations.

Les essayistes ont très tôt dénoncé les aspects délétères de la « société de consommation », dès avant même qu’elle ne s’étende à l’ensemble des classes moyennes, mais aujourd’hui ils sont bien oubliés, si ce n’est par les « décroissants », qui tels le Don Quichotte se battent contre des moulins à vent. L’imprégnation des esprits est telle, aujourd’hui, et les inégalités tellement fortes, qu’il est difficile de persuader les couches moyennes basses, qui n’aspirent qu’à augmenter un peu leur part du gâteau, qu’il est de leur intérêt d’être plus sobre. Et encore plus aux couches populaires, à qui la sobriété est durement imposée.

• La force du consumérisme est accrue par ses effets sur les valeurs. En tant que le capitalisme est une économie de marché, il repose sur l’échange et le libre choix de celui qui vend ou achète est fondamental. La liberté individuelle est consubstantielle au capitalisme et le libéralisme sa doctrine naturelle. Mais la liberté de l’individu consommateur est totalement formelle, car elle entre en contradiction avec celle de l’individu travailleur, qui est dans un rapport inégal avec son employeur. Le salarié est contraint par la nécessité absolue de vendre sa force de travail pour subvenir à ses besoins, tandis que l’employeur peut décider de ne pas l’acheter, étant lui-même sa soumis à la loi du marché, qui lui impose d’être compétitif et de dégrader les conditions de travail si besoin est.

Avec l’amélioration des salaires, les valeurs de travail et de solidarité, sur laquelle peut reposer la conscience de classe, se perdent dans un individualisme qui progresse d’autant mieux dans l’ensemble la société, que comme le déplorait déjà Platon, la richesse ne va pas nécessairement à la vertu. Quand les éléments de solidarité (services publics, etc.) sont disqualifiés par la diminution drastique des financements, tandis que les impôts augmentent et que l’école, les hôpitaux, la sécurité, etc. fonctionnent de plus en plus mal, les classes moyennes s’interrogent : où va l’argent ? à quoi bon l’effort ? Le repli individualiste gagne alors les esprits, jusque à la gauche de la gauche, où ne sont pas rares des réactions quasi résignées du type « au fond, chacun à le droit de construire sa liberté et de croire ou ne pas croire au ciel… »

Cette perversion capitaliste de l’idée de liberté atteint l’idéologie des « droits de l’homme », en vidant de contenu réel cette conquête citoyenne contre les possédants transformée en droits purement individuels. De pair avec l’universalisme, victime du même traitement, elle concourt alors à la mondialisation des esprits (le monde est un village), au rejet de la nation (elle oppose les peuples) et donc de la République, idée creuse sans le sentiment pour chacun d’être un acteur politique, d’où la désaffection des salariés vis-à-vis de cette forme d’organisation « naturelle ». Ainsi, selon l’historien S. Ledoux (« L’histoire-bataille n’est plus un socle identitaire », Le Monde), les crimes contre l’humanité deviennent le socle identitaire du vivre ensemble : on passe de la raison à l’émotion, du concert des nations à l’humanité, on oublie que l’émancipation de l’homme passe par la fin des classes.

Dans le prolongement de cet individualisme structurel, la valeur d’égalité se dégrade aussi : on mettra en avant la méritocratie et l’égalité des chances, mais quand faute d’emplois suffisants, l’éducation n’ouvre plus la porte de l’ascenseur social, et mieux vaut compter sur le capital social ou les réseaux, l’égalité devient le droit de faire comme les autres, contre les autres. Il n’y a plus que des individus en concurrence, empêchés dans la perception de leur vraie situation de classe.
L’idéologie dominante s’insinue dans les esprits, notamment via le langage, le vocabulaire et le raisonnement économiste ou managérial. Elle dispose à cette fin de nombreux intellectuels stipendiés déclarés experts (médiatiques), économistes, sociologues, philosophes, etc., qui ont oublié les valeurs morales de leur statut originel pour mettre la forme d’autorité dont ils disposent au service de la classe dominante.
Ainsi, le vocabulaire de la mondialisation nie la nation, avec la propagation par les publicitaires d’un « anglais de communication » vide de toute culture sociale, qui ne sert qu’à promouvoir la consommation et les techniques modernes de management. Dans tous les domaines, publics ou privés, le vocabulaire économique met en avant la rationalité du comportement de chacun, qui doit être efficace (les plus atteints disent efficient) afin d’optimiser le rendement de son capital, qu’il soit santé, social, et même culturel ou symbolique. La force de travail est devenue un capital !

La « science économique » intervient plus subtilement, en participant à la négation des classes et de la crise structurelle du capitalisme. En hypostasiant le libre choix individuel, la théorie libérale de l’Homo œconomicus soutient explicitement la fiction d’une pure économie de marché où des égaux échangent pour leur bien commun. Mais en mettant en avant les grandes fonctions du système capitaliste, le keynésianisme contribue tout autant à masquer la réalité, en faisant du salarié un consommateur, du capitaliste industriel un producteur et du capitaliste financier le fournisseur de la monnaie ; seul le rentier, qui ne consomme pas, ni ne produit, doit être contenu. L’idée de liberté est ainsi un puissant instrument d’aliénation, une composante de l’idéologie de la classe dominante dans le processus qui lui permet de se reproduire en tant que telle, en conservant le système.

Cependant, il n’y a pas de canal direct de la situation de classe, de la place dans les rapports sociaux de production, à la conscience de cette situation. Certes, les idées de la classe dominante s’étendent à l’ensemble de la société et viennent empêcher la perception de la dite situation. Ainsi, par leur attitude, les classes moyennes contribuent à la marche du capital, mais les excès du consumérisme, la mal bouffe, les médicaments frelatés, la montée de l’extrême droite, les discours sur l’insécurité, l’impéritie des oligarques, etc., peuvent faire ré-émerger dans leurs couches les moins intégrées et les plus fragilisées, des valeurs de solidarité pour se protéger dans l’immédiat, mais aussi des valeurs morales en réponse à un avenir incertain. Selon l’éducation, la religion, l’éveil à la culture politique et sociale, etc., celles-là peuvent commencer à prendre du recul, à s’interroger sur le risque autoritaire, sur la propagation de la corruption à tous les échelons de la société. C’est leur rapport à l’histoire morale du pays qui va les faire tomber d’un côté ou de l’autre. Les partis politiques pourront alors reprendre du poil de la bête.
En attendant, l’éducation populaire doit préparer les esprits à vivre le moment où les uns et les autres devront prendre parti et se prononcer sur le devenir du monde.

 

 

  1. À l’inverse de l’idée libérale des Lumières, reprise de Montesquieu contre le mercantilisme, selon laquelle le « doux commerce » porte la paix, par la seule force de l’intérêt. []
Par
Universitaire.
Auteur de "Néolibéralisme et crise de la dette, aux éditions "Osez la République Sociale"


Voir tous les articles de

Rubriques liées :