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Commentaire de la Rédaction sur l’entretien avec Emmanuel Todd

dimanche 30 novembre 2014
Par
Universitaire.
Auteur de "Néolibéralisme et crise de la dette, aux éditions "Osez la République Sociale"

Voici un rare exemple de vision géopolitique non atlantiste, à l’encontre de celle qui a colonisé la quasi-totalité des médias. Todd dit ce qui apparaît à tout observateur doté de lunettes neutres, mais il ne va pas au fond des choses, ce que résume le paragraphe de la phrase « A travers l’histoire, le pendule géopolitique allemand a oscillé entre une approche raisonnable et des élans mégalomanes qui ont conduit, rappelons-le, à la Première Guerre mondiale » Cette thèse, qui était déjà celle d’Albert Rivaud en 1932 (Les crises allemandes, A. Colin), qui parle du “nouveau cours” ouvert par le départ de Bismarck et l’avènement de Guillaume II, lequel, “bavard et versatile”, ne contrôle plus la société et “la clameur des intérêts particuliers se fait chaque jour plus vive”, apparaissent “à la lumière les impulsions secrètes [souligné par moi] auxquelles elle obéissait sans doute dans son élan vers un destin plus large [l’Allemagne étant ” douée du génie conquérant, ou du génie colonisateur”], révélant “l’antinomie entre sa grandeur et l’existence du reste de l’univers”, etc.

Cette thèse, souvent reprise depuis par les plus grands germanistes, ne comprend pas que « le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage », comme le martelait sans cesse Jaurès. Elle attribue le bellicisme d’une nation aux “élans mégalomanes” de ses dirigeants, de même que Keynes attribuait la propension à accumuler des entreprises capitalistes aux “esprits animaux” des entrepreneurs, et non à la nature du rapport capitaliste, ou Lordon en appelle à Spinoza pour “compléter” Marx avec le concept de conatus et l’introduction de l’obstination du désir (si j’ai bien compris). Pour bien comprendre ce qu’il se passe au plan géopolitique, et non seulement le “voir”, il faut en chercher les causes profondes dans la dynamique impérialiste.

À grands traits, il faut partir de la base : le capital, c’est de l’argent A qui achète des marchandises M (machines et matières premières + force de travail) pour faire de l’argent, c’est-à-dire en ajouter : A’ = A + a. Le profit suppose donc un surcroît d’argent, donc de monnaie, qui en est la forme moderne. Comment faire entrer dans le circuit A-M-A’ ce surcroît a ? Marx et Keynes se sont posé la question, avec des réponses au fond semblables et aussi simples au départ dans leur évidence : par sa production. Ce qui suppose de comprendre que dans le système capitaliste, la monnaie c’est le crédit que font les créateurs de monnaie à ceux qui en demandent, les capitalistes. Ce qui suppose un État pour contrôler cette création et un extérieur à la sphère nationale qui légitime cet État, extérieur à qui le crédit de la nation permet de créer le surcroît de monnaie nécessaire : les capitalistes d’un pays peuvent bien créer toute la plus-value qu’ils veulent, ils n’en feront pas du profit s’ils ne vendent pas la partie correspondante de leur production de marchandises au Reste du monde (et là, Rosa Luxemburg avait raison contre Lénine). Sans exportations, sans excédent commercial, pas de profit, sauf à obtenir un crédit des pays créanciers (la base de l”impérialisme façon Lénine : la tonte des coupons). Comme tous les pays ne peuvent pas être exportateurs en même temps, il y a guerre commerciale, et le système de l’économie internationale fonctionne tant que la dynamique du pays le plus fort, l’impérialisme dominant, lui permet de faire le crédit aux plus faibles : il y trouve ses débouchés et son emploi “financés” par sa création de monnaie à crédit. Mais quand la crise vient, que le crédit se transforme non en débouchés mais en cercle inflation-dévaluation déstabilisant le système, le crédit international se rétrécit, la guerre commerciale devient guerre des monnaies. De là l’absolue nécessité d’être compétitif et la contrainte sur l’État de casser les salaires, quels qu’en soient les dirigeants, de droite ou de gauche. et l’inéluctabilité de l’affrontement final. Ce n’est pas le nationalisme qui produit la guerre, c’est le capitalisme.

Par
Universitaire.
Auteur de "Néolibéralisme et crise de la dette, aux éditions "Osez la République Sociale"


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