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Dans quelle crise sommes-nous ? n°7

mercredi 17 juin 2015

« La crise c’est quand le vieux se meurt et que le jeune hésite à naître. »
Antonio Gramsci

Voici donc le septième article de notre série « Dans quelle crise sommes-nous ? » (voir les précédents n°s 1, 2, 3, 4, 5, 6) . Le fait même d’en être au numéro 7 prouve que la crise ouverte en 2007-2008 est structurelle et non conjoncturelle comme le pensaient certains.
Depuis le début de cette série d’articles, nous émettons une autre hypothèse bien moins usitée : la crise dite des subprimes-Lehman est, d’après nous, la crise finale du capitalisme financier occidental. Nous assistons en direct à la fermeture du pli historique vieux d’un demi millénaire puisqu’il s’est développé et structuré ainsi depuis le XVIe siècle.
Restent à envisager « l’épaisseur du trait »… et la violence du choc, c’est-à-dire la vitesse de désagrégation du système et ses soubresauts en termes d’années ou décennies. Il semble tout de même que l’ampleur de la faillite financière et bancaire, et des masses monétaires nécessaires pour renflouer ce corps à l’agonie, induit une rapidité de transition vers un nouveau mode de production basé sur une économie en réseau.

Cette période transitoire vers un nouveau monde économique est caractérisée par la permanence de « la crise » comme mode de gestion et d’organisation sociale. Il s’agit d’une crise sécuritaire au sens plein du terme. La vie sociale dans le premier monde (Amérique du nord, Europe, Japon), les existences individuelles sont organisées par « la crise », justification permanente de toutes évolutions politiques et économiques. Le contrôle des populations est justifié par cet état de crise permanent. Loin d’être déstabilisé par la crise, le « capitalisme tardif » organise sa domination grâce à elle. La crise sidère les individus et les empêche d’accéder au statut de sujet politique, que les républicains nomment citoyen. Sur le plan politique, cela se traduit bien évidemment dans les pays du premier monde par une offensive idéologique des éléments les plus réactionnaires, voire fascistes. Sur ce point, la France en est certainement l’exemple le plus caricatural, en témoigne le matraquage promotionnel permanent du Front national par les médias.

La récession, une nécessité pour le capital

Nous reviendrons cette fois encore sur le « grand radiateur monétaire », déjà envisagé mais peu développé dans le précédent numéro. Ce « radiateur monétaire » constitue le moyen central de sauvetage très provisoire, mis en place à la va-vite dès 2010 après l’échec d’une tentative avortée de relance de type keynésienne du système financier du premier monde. Nous décrirons comment la manipulation monétaire des euros, dollars et yens a sauvé in extremis le système financier, mais aussi ses limites. Car, en procédant de la sorte, les banques centrales ont engendré une spirale déflationniste et une déstabilisation dans la gestion des monopoles dont il sera presque impossible de sortir. Ainsi sont réunies les prémices d’un prochain choc obligataire, un krach de la dette, ce qui active les éléments accélérateurs de la décomposition du système financier.

Le fait que la récession soit devenue une nécessité pour le capital, et non une conjoncture dommageable, est fondamental. Le capital considère, peut-être à juste titre, qu’il est en capacité d’absorber le choc du combat social en période de récession. Malheureusement, les « économistes critiques » refusent encore aujourd’hui d’incorporer cette donnée première à leurs raisonnements. En cela, ils désarment le mouvement social en laissant penser que le monopolisme et la « finance folle », suivant leur expression, sont amendables à la sauce keynésienne.

Nous conclurons cet article par quelques mots sur le phénomène économique chinois, dispositif le mieux adapté à la situation présente pour survivre.

Une équation pour commencer

L’injection monétaire sans inflation, suivant l’équation : MMi = MMr

Explication : la masse monétaire injectée (MMi) par les banques centrales par le haut, de ce que nous nommons le grand radiateur monétaire, est égale, ou peu différente de la masse monétaire rétractée (MMr) par la récession ; cette équation étant valable particulièrement dans la zone euro et au Japon.

Nous pouvons justifier du bien fondé de cette équation faute d’inflation ou d’hyper inflation constatée depuis 6 ans. En effet, si l’on augmente la masse monétaire de 1 100 milliards par exemple, comme la Banque centrale européenne l’a décidé il y a 6 mois dans la zone euro, on risque « normalement » de se retrouver dans une situation analogue à celle de l’Allemagne en 1923. Or, aujourd’hui, il n’y a pas d’inflation visible.

Nous définissons le « grand radiateur monétaire » de la manière suivante :

1/ Créer et maintenir la récession par une décision politique, pour nous Français de l’Union européenne, pour rétracter la masse monétaire (en particulier en zone euro et yen) par le bas du dit radiateur. Cette récession implique rapidement une dévalorisation générale des actifs comme la valeur des biens immobilier, mais surtout des salaires, des prestations sociales, des pensions de retraites. Il est d’autant plus simple d’imposer une récession dans un pays comme la France où 54 % du PIB est lié au secteur public ou para-public. Cette récession porte un nom, un slogan scandé par Bruxelles : « la politique de rigueur » imposée par l’Union européenne, le FMI ou la Banque mondiale. Alors qu’elle est censée réduire les déficits publics, la politique de rigueur les amplifie : depuis 8 ans, les états croulent sous les dettes dues aux banques et aux « fonds vautours ». L’exemple le plus frappant de cette récession imposée est bien sûr la Grèce.
Cette mise sous stress des peuples européens entraîne donc une contraction de la masse monétaire.

2/ Cet électrochoc réalisé, il ne reste plus qu’à complémenter cette masse monétaire réduite par le haut du radiateur en arrosant les banques et les grande entreprises monopolistes pour payer leurs dettes et maintenir leur maîtrise de l’économie, suivant la formule justificative désormais célèbre Too big to fall (trop gros pour tomber).

Cette solution qui peut paraître inusitée et assez originale ne l’est pas tant que cela… Il faut dire que l’oligarchie disposait d’une sorte de laboratoire d’essai de cette solution avec la crise bancaire japonaise de la fin des années 1980. Nous savons que depuis 1989, date de l’explosion de son système bancaire, le Japon vit en situation de récession permanente.

La récession, bonne solution pour sauver les banques

Si l’on nous suit dans ce raisonnement, la conclusion est donc la suivante : loin d’être le résultat d’une mauvaise politique économique, de mauvais choix, d’erreurs, ou d’idiotie bureaucratique, la récession, la « politique de rigueur » en d’autres termes, est « La » bonne solution pour sauver les banques.

En Europe, les effets de cette « bonne solution » sont d’autant plus importants que cette zone économique est dirigée directement par des banquiers. En première ligne, on trouve, bien sûr, Jean-Claude Junker, président de la commission européenne et ancien fondé de pouvoir des banques luxembourgeoises, qui ne sont pas synonymes de vertu. Une litote connue de tous depuis l’affaire Clearstream.

Ainsi, par ce transfert monétaire global, ce sont bien les citoyens qui payent les dettes financières et bancaires par la baisse de leurs revenus et la dévalorisation de leur patrimoine.

Cette méthode de renflouement du système bancaire implique donc, pour être viable, une récession structurelle car le système bancaire reproduit année après année sa crise et ses déficits de manière permanente. Plutôt qu’une « fuite en avant », il faudrait plutôt utiliser le terme de « fuite en arrière ».

Le déluge de liquidités sauve les entreprises françaises en quasi faillite

En plus d’être profondément pathologiques pour les populations concernées, les Quantitative easy, terme anglo-saxon pour les injections de liquidités, font de manière induite sauter le principal mécanisme régulateur et auto régénérateur du capitalisme : la faillite d’entreprise. En effet, depuis l’introduction et la généralisation de cette pratique vers 2009, les monopoles ne font plus défaut (nous parlons ici des banques mais aussi de l’ensemble des grands groupes liés aux systèmes financiers et ayant la possibilité d’aller chercher de l’argent frais sur le marché obligataire). Pour illustrer ce phénomène, prenons l’exemple français : la plupart des groupes sont en quasi faillite. Cette année, Renault, Peugeot, Lafarge, Alcatel, Orange, et d’autres encore, auraient dû faire faillite en suivant les règles classiques du capitalisme. Les interventions de l’État se portant caution, les injections de liquidités et les manipulations sur les cours boursiers ont permis de maintenir à flot ces navires en perdition…. Ou de leur permettre d’être rachetés « honorablement », c’est-à-dire relativement désendettés avant leur vente par l’État français, pour être repris par la finance internationale. Il va sans dire que cette situation pose un problème au niveau du management de ces entreprises, puisque la loi d’airain du profit et de la conquête des marchés porteurs n’est plus la règle de gestion. Tels les combinats soviétiques des années 70 et 80, les dirigeants des monopoles ne sont plus jugés sur leurs capacités à engranger des profits mais sur leur habileté à endetter l’entreprise qu’ils dirigent. De nos jours, qui endette son entreprise gagne un parachute en or !

Système financier ou gigantesque délit d’initiés

Retirer les fusibles en empêchant les faillites et soutenir à tout prix les cours des entreprises déficitaires, c’est conduire à un autre effet pervers : le système financier, et en particulier la bourse, devient un gigantesque délit d’initié. Les possesseurs de capitaux flottants, notamment les monarchies pétrolières ou les mafias disposant des revenus de la drogue ou de la prostitution, profitent de cette aubaine depuis 2007-2008 de manière inédite. Jouant gagnant à tous les coups à la roulette d’une bourse truquée, ils disposent aujourd’hui d’un montant inimaginable de cash accumulé. L’argent frais de la bourse ne provient plus des petits épargnants comme dans les années 80 ou 90, mais essentiellement des injections de liquidité décidées par les banques centrales et mises à la disposition, quasiment sans limite, des banques monopolistes. Notons que cette nouvelle circulation monétaire n’est pas sans conséquence politique. Cette organisation contemporaine des flux monétaires impose de nouvelles servilités. Cela explique par exemple que la France ne peut plus se passer d’une alliance avec le Qatar ou l’Arabie saoudite, malgré les attentats de janvier dernier revendiqués par Al Qaïda Yemen, bras armé des Saoudiens depuis toujours. Quatre mois après les tueries de Charlie et de l’Hyper Cacher, les Français sont du côté de la coalition sunnite contre l’Iran au Yémen, et donc alliés d’Al Qaïda. Les attentats de janvier 2015 à Paris sonnent furieusement comme un rappel à l’ordre de la France, mise sous contrôle par les pétro-monarchies.

Ainsi, le « capitalisme tardif », pour reprendre la dénomination de l’école de Francfort, est un capitalisme récessif de préservation conservatrice du rapport social de domination. Contrairement aux Trente glorieuses, le monopoliste du XXIe siècle limite, voire détruit, le développement des forces productives pour survivre. Il ne dispose plus de force propulsive, et constitue donc une résistance objective au progrès humain. En se pérennisant, la récession devient consubstantielle de l’état du capital contemporain. Seul, le « monde en réseau » – en particulier lié à l’Internet collaboratif – qui existe déjà de manière sous-jacente, développe les force productives mais principalement de manière non monétaire, c’est-à-dire sans valorisation. Nous reviendrons l’année prochaine, dans le numéro 8 de cette série, sur le combat titanesque pour le contrôle du « nouveau monde en réseau » qui commence à poindre à la vue de tous. Facebook, Google ou Uber en sont l’expression aujourd’hui.

La Chine, l’animal capitaliste le plus adapté à l’époque

Au niveau macro-économique, c’est-à-dire au niveau du système financier intégré, la crise de 2007-2008 a détruit les dernières zones de marché libre. Si le concept même d’économie de marché est certainement à mettre en doute sur le plan historique, il est vide de sens aujourd’hui. Le « Marché » ne joue plus en aucune manière son rôle régulateur. D’ailleurs, les dirigeants politiques n’hésitent pas à le dire tout haut. Ils affirment clairement qu’un marché non contrôlé provoquerait immédiatement une nouvelle crise financière, d’où la nécessité de le contraindre.

La Chine apparaît paradoxalement comme le pays le mieux adapté à cette situation de crise permanente où l’autorité publique « assiste » au jour le jour un capitalisme financier malade. Son capitalisme d’État, ou suivant une autre dénomination, son « capitalisme assisté », est finalement plus efficace que celui de la zone européenne où les différents niveaux de gouvernance parasitent en partie l’action des monopoles dans le contrôle économique et financier des peuples. De plus, l’idéologie libre-échangiste, encore de mise en Europe, apparaît aujourd’hui comme un frein. La Chine ne connaît pas ces atermoiements et ces pseudo « experts » qui, depuis quarante ans, façonnent le mythe du « marché juste et parfait », qui n’existe qu’au paradis du Capital ! Le capitalisme d’État chinois, lui, n’est pas entravé par ces vieilles lunes et la force de frappe du gouvernement, autour du Parti communiste chinois, est considérable sur le plan financier. Les restructurations autoritaires étant quasi immédiates, l’appareil de production est davantage performant en terme d’adaptation aux évolutions géo-stratégiques. Que cela soit en Asie bien sûr mais aussi en Afrique ou en Amérique latine, la Chine a toujours la main car elle peut compter sur une capacité financière inégalée et disponible immédiatement sur décision d’État.

Aussi ironique que cela puisse paraître, pour se sauver, le capitalisme occidental tente aujourd’hui de « mimer »le capitalisme continental de l’État chinois, particulièrement sa capacité d’imposer une discipline implacable aux travailleurs d’un ensemble d’un milliard quatre cents millions d’individus. Toutefois, cela présente bien des difficultés en zone européenne où l’État autoritaire apparaît comme extérieur à l’histoire des peuples, ce qui laisse des perspectives ouvertes de résistance.

C’est sur ce dernier point que la prochaine année 2015-2016 sera décisive en Europe. Pour le monopolisme, l’imposition brutale des peuples n’est pas encore suffisante. Pour imposer les restructurations nécessaires à la récession permanente, il faudra au Capital une poigne de fer. C’est la condition indispensable au maintien du « grand radiateur monétaire ». La capacité à réduire les résistances populaires dans l’Europe du sud (Grèce, Italie, Espagne, Portugal) sera sur ce plan décisive.

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