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“Mélancolie française” d’Eric Zemmour, doit-il être lu ?

mardi 24 août 2010

Il y a du Général Grouchy à commencer un article en s’interrogeant sur la pertinence de la lecture du dernier livre d’Éric Zemmour. Nous arrivons après la bataille, comme Grouchy arriva trop tard pour sauver Napoléon à Waterloo, car La Mélancolie française1 a été lu par plusieurs dizaines de milliers de personnes depuis sa sortie en mars de cette année et a fait l’objet de plusieurs réimpressions aux tirages importants tout en se propulsant de mois en mois en meilleure vente de l’année. Il est incontestable que le livre d’Éric Zemmour est un succès populaire. À l’heure où les organisations soi-disant de masse peinent à mobiliser et à susciter l’enthousiasme et que certaines figures intellectuelles jadis anticonformistes sombrent dans le désespoir, faute d’idées à proposer pour donner du sens à l’action2 , Éric Zemmour aurait-il découvert la méthode pour parler aux gens et tenter de les réarmer idéologiquement ?

Ce n’est pas souvent qu’un livre parlant de la France rencontre autant de français. Mélancolie française est en phase de devenir un phénomène littéraire exceptionnel qu’il est impossible d’ignorer ou de bafouer comme le font la quasi totalité des critiques et analystes des médias de référence avec leur mono-style polémiste formaté. « Nullité », « erreur », « bêtisier historique »: il n’y a pas de mots assez durs pour jeter l’opprobre sur l’ouvrage. L’historien Pascal Dayer-Burgeon va jusqu’à relever les quelques anachronismes s’étant glissés sous la plume de Zemmour pour dénigrer l’ouvrage. Ainsi, selon ces critiques, Mélancolie française serait un livre très mauvais lu par trop de monde. Pourtant, aucun n’aborde véritablement ni le fond de l’ouvrage, la thèse zemmourienne, ni la raison de l’écho puissant qu’elle rencontre chez ses lecteurs.

Bien sûr comme l’indique le site Boox Mag : « Eric Zemmour, polémiste professionnel qui officie chaque samedi sur le plateau d’On n’est pas couché, ne s’est pas fait prier pour attirer le scandale autour de ce nouvel opus ».

Marianne rappelle que « le journaliste du Figaro est payé pour provoquer sur France 2. Il fallait bien que ça lui pète à la gueule un jour. Mais personne n’imaginait que ce serait son employeur, Le Figaro, qui sonnerait la fatwa » et que cette fatwa échoua en ayant pour effet pour Zemmour de « devenir un intouchable du PAF, et son dernier livre – la Mélancolie française – un best-seller ». Mais comme l’indique Daniel Kerriou, responsable de la librairie Le Point (Paris 12ème), Zemmour doit son succès à la façon dont il « a su profiter de sa notoriété et utiliser l’Histoire » pour « mettre sur le tapis des sujets sensibles », des problématiques qui hantent les français.

Il est indéniable que Mélancolie française parle aux français en donnant une explication possible au mal être et au doute collectif qui, indéniablement, traverse le Pays.

Cette explication est-elle juste ? Quelles thèses défend le livre ?

Sa lecture est essoufflante. Tout au long des pages, le lecteur attend de connaître la conclusion contemporaine à ce long cheminement dans l’Histoire de France qui veut démontrer que la France poursuit depuis toujours un rêve issu d’une pulsion émanant d’ une sorte d’âme collective constante au cours des siècles (il y aurait ici l’influence d’un Max Gallo que cela ne nous étonnerait pas). Ce rêve consiste à reconstruire l’Empire romain.

Un empire avec son omnicitoyenneté, assimilateur des cultures dont la Nation française et sa République auraient été, depuis 1789, la réminiscence. Zemmour cite pour étayer sa thèse des révolutionnaires comme Danton ou Saint-Just nettement inspirés par cette idée romaine.

Napoléon aurait bien évidemment été le dernier héraut de ce retour de l’Empire romain. L’Empire bonapartiste n’apportait-il pas dans ses bagages les idées des lumières, le code civil, une justice et des droits si proches de l’organisation romaine ? Tous ces dons encore aujourd’hui loués par les pays un temps unis dans l’Empire.

Le nouvel Empire romain napoléonien et son blocus continental se trouvaient face à une puissance maritime (l’Angleterre) comme Rome eut à lutter contre Carthage.

Zemmour fait de la géopolitique en montrant l’éternel retour des conflits d’intérêts entre les thalassocraties libre-échangistes (Carthage, l’Angleterre puis les États-Unis d’Amérique) et les états continentaux protectionnistes (l’Empire romain et la France).

La France, depuis sa défaite de Waterloo et la fin de son empire offert à l’Europe, vivrait dans un continuel déclin, une mélancolie ou une nostalgie de sa mission historique échouée.

Notre pays étant depuis 1814, selon Zemmour, incapable démographiquement et politiquement d’être le moteur entraînant la construction d’un nouvel empire européen. L’auteur montre comment la France a brisé son rêve impérialiste pour se soumettre à celui des autres : l’anglais, l’allemand, l’américain…

Certaines de nos élites auraient d’ailleurs spéculé sur l’Allemagne d’après Bismarck pour reprendre le flambeau de l’empire devant notre incapacité à le faire. Ainsi, la collaboration de Pétain serait expliquée par cette quête d’empire par procuration.

Les élites françaises poursuivraient notre pulsion collective d’empire en envoyant à l’Union Européenne moult fonctionnaires.

Zemmour fait l’apologie de notre fonction publique et de notre style d’organisation de l’État en constatant que beaucoup de cadres français délaissent la nation pour travailler à la construction européenne.

Cependant, l’auteur décrit notre démographie nationale comme trop faible pour que notre Nation puisse prendre la tête de la construction européenne. C’est donc l’Allemagne qui serait la mieux placée pour prendre la tête de l’Europe. À moins que la Wallonie viennent se rattacher à la France, lui donnant ainsi un poids qui lui permettrait de développer ce nouvel empire avec sa propre vision.

Il est étonnant de constater la similitude des thèses de Zemmour sur les équilibres européens avec les visions géopolitiques de certains responsables américains comme Zibniew Brezinski qui ne disent pas autre chose.

Jusqu’ici, c’est-à-dire aux trois quarts du livre, la thèse se trouvait intéressante. D’autres auteurs ont parfaitement démontré l’impact de l’étude de l’Empire romain sur les philosophes des Lumières, les révolutionnaires de 1789, Napoléon ou les républicains depuis la Révolution.

On peut imaginer un rôle collectif français d’un leg de l’esprit romain à l’Union européenne pour la transformer en véritable république protectrice. Ce leg généreux ne serait-il pas le véritable axe central de notre identité nationale, ce sentiment d’avoir un destin en commun ? Notre drapeau, notre langue, nos principes républicains, notre universalisme ne seraient-ils pas nos dons aux autres nations afin de s’unir avec elles en un nouvel empire ?

Zemmour, dans la dernière partie de son livre, pense que la France est aujourd’hui trop affaiblie pour faire l’Europe car celle-ci lui impose des lois contraires à son style romain.

La France ne pourrait plus, à cause de l’Europe, assimiler les immigrés présents sur son sol et risque de devenir un simple « agrégat institué de peuples désunis », pour reprendre la formule de Mirabeau.

C’est là que nous ne suivons pas la dernière partie du livre .

Il ne s’agit pas cependant pour nous d’éluder la véritable problématique des situations des populations issues des immigrations récentes. L’intégration des immigrés et de leurs enfants posent des problèmes qu’il faut reconnaître. Mais ce n’est pas la culture, par ailleurs évoluant à chaque génération, qui est un obstacle à leur parfaite intégration dans la nation française.

C’est bien la volonté de celle-ci à intégrer qui est en cause. La France en est pourtant capable. Ces personnes peuvent devenir des parties de notre “tout” commun national. Mais ce “tout” est aujourd’hui déficient. Or quel est-il ? Ce sont les français qui en parlent le mieux. Il constitue leur identité nationale, celle dans laquelle les populations immigrées devraient se retrouver. Lors d’un sondage en octobre 20093, les personnes interrogées représentatives de la population française à la question : ” quels sont les éléments importants qui constituent l’identité de la France ? ” ont placé en tête (80%) la langue française puis la République (64%); le drapeau tricolore (63%), la laïcité (61%), les services publics (60%), la «Marseillaise» (50%) et l’accueil d’immigrés (31%).

Or, tous ces éléments sont mis à mal par les politiques néolibérales particulièrement accrues sous la présidence Sarkozy. Notre président de la République aura beau s’agiter dans des impostures tricolores, organiser des débats pipés, c’est sa politique pyrotechnique et son spectacle permanent qui cassent les fondements de l’ identité nationale des français.

Comment prétendre intégrer de nouveaux citoyens lorsque ce qui constitue l’identité nationale est systématiquement désintégré ?

Zemmour comme bien d’autres zélateurs du choc des civilisations se trompe lorsqu’il prétend que la France serait en péril à cause de ses immigrés. C’est la destruction de notre République qui est à l’origine de toutes les difficultés.

Cette destruction du système si prégnant de l’identité de tous les français est effectivement en grande partie le résultat de l’application des directives européennes que les traités européens nous imposent à transposer en droit national. C’est donc bien au niveau européen et de ce qu’y font les français que notre République envoie que se posent les véritables questions.

La thèse des premières parties du livre de Zemmour peut être lue avec intérêt. On peut même s’y enthousiasmer à penser une République française rétablie moteur d’une construction européenne réorientée.

Sa conclusion est une imposture et Zemmour surfe sur l’air du temps identitaire par démagogie.

Le livre se vend, il apporte des réponses et des armes intellectuelles afin que ses lecteurs voient à travers un prisme, pour adopter un point de vue éclairant leur destin. Malheureusement l’optique n’est pas la bonne : Zemmour est aveuglé par sa réaction épidermique.

Reste donc aux républicains de gauche de sortir les Français de leur mélancolie, cela devient urgent !

  1. Ed. Fayard Denoël. []
  2. Voir l’article de Phillipe Cohen « Quand Régis Debray révise l’épopée londonienne du général » http://www.marianne2.fr/Quand-Regis-Debray-revise-l-epopee-londonienne-du-General_a195588.html []
  3. Sondage exclusif CSA / Le Parisien / Aujourd’hui en France réalisé par téléphone les 28 et 29 octobre 2009 au domicile des personnes interviewées. Échantillon national représentatif de 1006 personnes âgées de 18 ans et plus, constitué d’après la méthode des quotas (sexe, âge, profession du chef de ménage), après stratification par région et catégorie d’agglomération. []
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