ReSPUBLICA

Ligue du LOL : « me too » a encore fait sauter un verrou

dimanche 17 février 2019

Tout a commencé par un message, le message de trop… Le 5 février, le journaliste Thomas Messias (victime régulière de membres de la Ligue du LOL) raillait dans un message sur Twitter « le journaliste modèle qui joue les exemples après s’être bien amusé au sein de meutes de harceleurs de féministes », sans citer de nom. Mais un des membres de cette « Ligue du LOL », Alexandre Hervaud (rédacteur en chef adjoint du pôle web de Libération), s’est senti visé et lui a répondu de manière très désagréable. S’en est alors suivi une série de témoignages de victimes qui exprimaient leur indignation face à ces anciens harceleurs qui semblaient n’exprimer aucun remord quant à leurs agissements passés, alors que dans leur milieu professionnel, ils prônaient des valeurs progressistes (féminisme, antiracisme, etc.) Ces remous ont suscité la parution d’un article le 8 février dans la rubrique Checknews de Libération (« La Ligue du LOL a-t-elle vraiment existé et harcelé des féministes sur les réseaux sociaux ? »), ce que l’on peut saluer puisque ce journal emploie deux membres de ce groupe informel (Alexandre Hervaud et Vincent Glad).

L’article en question dévoilait au grand public ce qui était à l’origine un groupe privé sur Facebook créé en 2009 par Vincent Glad. Ce groupe rassemblait principalement des jeunes hommes âgés d’une vingtaine ou trentaine d’années et évoluant dans le milieu du journalisme, de la communication ou de la publicité. À cette époque, le réseau social Twitter est un univers relativement restreint où se côtoient surtout des personnes travaillant dans les médias ou des adeptes des nouvelles technologies. Ces jeunes parisiens « cools et branchés » utilisent ce groupe privé principalement pour s’échanger des plaisanteries et des bons mots, mais il semble que certaines informations ont pu aboutir parfois à des actions ciblées sur Twitter : maîtrisant parfaitement cet outil, ils se servent de leur popularité sur ce réseau social et du soutien de leurs acolytes pour s’acharner sur certains comptes Twitter : principalement des femmes (surtout des militantes féministes) et des hommes qui ne correspondent pas à leur critère de virilité.

Depuis la publication de ces messages sur Twitter et après la parution de l’article de Libération, les témoignages se sont multipliés, montrant comment cette Ligue avait pourri la vie de ses victimes par un harcèlement et des campagnes de dénigrement qui ont nui à la réputation de ces personnes. Si les faits sont anciens et les preuves parfois difficiles à retrouver, certains ont depuis été reconnus par les auteurs. Par ailleurs, certaines victimes ont dénoncé des faits hors du cadre d’Internet : canulars téléphoniques, usurpations d’identité ou tentative d’intimidation sur le lieu de travail. Ce qui paraît très choquant aujourd’hui, c’est que beaucoup commettaient leurs piques au grand jour, même si des comptes avec pseudonymes ont pu être utilisés, l’anonymat n’est pas ici en cause car la plupart agissaient en signant de leur vrai nom, en toute impunité. Il faut dire qu’il y a plusieurs années harceler en ligne n’était pas encore considéré comme un délit. D’autre part, la majeure partie de la population n’était pas ou moins sensibilisé à des thèmes comme l’homophobie ou la grossophobie, ce qui a depuis changé, justement grâce à certains de ces militants et militantes visés.

À l’instar de la première vague du mouvement me too, l’indignation collective sur les réseaux sociaux a provoqué la redécouverte de méfaits vieux de plusieurs années et, pour la première fois, plusieurs de ces harceleurs se sont sentis forcés de réagir et ont publié durant le week-end dernier des messages d’explications ou d’excuses. La semaine qui vient de s’écouler montre à quel point le mouvement me too a transformé notre société et continue de le faire. Contrairement à ce qui s’était passé au début de l’affaire me too avec les témoignages qui concernaient le milieu du cinéma, la parole des victimes n’a pas fait l’objet de mise en cause et de tentatives de décrédibilisation, comme cela a pu être le cas dans des situations similaires précédentes et beaucoup d’entre elles ont eu le courage de témoigner à visage découvert. D’aucuns se gaussent à droite de voir cette affaire éclater dans « le camp du bien » (des membres de cette ligue travaillent pour Libération, Télérama, Inrockuptibles, Slate ou des sociétés de production comme Nouvelles écoutes) – et, en effet, on ne peut qu’être écœuré en découvrant des comportements scandaleux de personnes dont on pouvait aimer les créations et qui mettaient en avant des positions progressistes – mais, au moins, il n’y a pas eu cette fois-ci de tentatives de minimisation des faits, sous couvert de « blagues potaches », d’« humour grivois » ou de « mauvaises interprétations sorties du contexte ». De plus, les rédactions n’ont pas cherché à protéger leurs collaborateurs et ont pris très tôt des mesures fortes : mises à pied à titre conservatoire pour certains, arrêt pur et simple de toute collaboration pour d’autres et, enfin, deux membres ont choisi eux-mêmes de démissionner. Il est cependant regrettable qu’il n’y ait pas eu plus de nuances dans les sanctions, car, au sein de ce groupe, il semble qu’il y ait eut quelques hommes très mal intentionnés, quand d’autres étaient davantage des observateurs passifs, coupables d’avoir laissé faire et d’avoir gardé le silence.

Cette affaire est également l’occasion pour le journalisme parisien de faire son autocritique : il y a un manque de diversité criant dans la presse française. Certes, c’est une critique convenue, mais on en voit ici les conséquences : les personnes marginalisées par les rédactions (militantes féministes, personnes ayant des origines étrangères) n’ont pas osé témoigner durant de longues années de peur que ce soit encore plus difficile pour elles de percer dans ce millier fermé et cette homogénéité sociale a permis aux membres de cette ligue de prospérer sans s’inquiéter outre mesure puisqu’ils étaient en position « dominante » dans leur cadre professionnel. En outre, comme dans tant d’autres professions, les postes de pouvoir y sont très majoritairement occupés par des hommes : les derniers chiffres de la Commission de la carte de presse montrent qu’en 2019, sur 470 directeurs ou assimilés de médias titulaires de cette carte, 372 sont des hommes.

Enfin, cette nouvelle affaire met en avant une problématique jusqu’ici peu évoquée : la culture du « boys club » ou comment des hommes entretiennent mutuellement leur réputation, soutiennent les carrières des uns et des autres, organisent leurs réseaux, se cooptent pour parvenir aux bonnes places, tandis que leurs consœurs harcelées (en plus d’avoir perdu confiance en leurs capacités professionnelles) hésitent à frapper à la porte de rédactions dont elles savent qu’elles leur sont hostiles. Or, ce type de comportement commence dès la formation des « élites » de notre pays (rappelons notamment qu’a été récemment dénoncé le harcèlement quasi systématique des étudiantes au Lycée Saint-Cyr1). Il serait temps que les directeurs de ces établissements considèrent plus sérieusement ce problème et prennent des sanctions à la hauteur des enjeux.

Il est trop tôt encore pour savoir si cette série de révélations aura des retombées judiciaires (beaucoup de faits sont prescrits), mais on peut néanmoins déjà constater qu’elle est l’occasion d’une nouvelle remise en question salutaire ; son impact est très important chez la génération des jeunes adultes familière des réseaux sociaux. En effet, cette actualité montre une meilleure reconnaissance de la gravité du harcèlement et des dégâts causés aux victimes (elle pousse par exemple Libération à réfléchir à une Charte de bonne conduite en ligne), alors que plusieurs anciens harceleurs ont expliqué, parfois maladroitement, qu’ils ne s’étaient pas rendu compte des conséquences car ils baignaient dans la culture « du clash » et de « l’humour noir » qui paraissait être la règle sur Twitter (ou, en tout cas, un moyen de devenir plus populaire). Espérons que la lecture de témoignages permettra à l’expression sur les réseaux sociaux d’être plus bienveillante.

Plus généralement, il semble que depuis le début de me too, c’était comme si notre seuil de tolérance collectif face au sexisme et aux violences faites aux femmes avait nettement été abaissé. À la différence d’autres pays plus avancés sur ces questions, la France paraissait résister plus que d’autres à la diminution des inégalités hommes-femmes, notamment en raison d’un soi-disant modèle de « séduction à la française ». L’émergence de cette affaire de la Ligue du LOL et ses conséquences montrent que les comportements ont changé. Aujourd’hui la conscience de la domination masculine et des inégalités qu’elle engendre a franchi un palier significatif qui devra nécessairement nous mener vers plus d’égalité.

1 Voir l’enquête de Libération « Lycée Saint-Cyr : une machine à broyer les femmes », Guillaume Lecaplain et Anaïs Moran, 22/03/2018 (en ligne).


Rubriques liées :